CHAPITRE III
§ 4. nés ai.pks rt nK la suisse.
Les Alpes orientales des provinces lllyriennes, de la Carniole, de la Carinthie et de l'istrle ont été l’objet d’un travail considérable, publié, de 1778 à 1789, par Balthasar llacquet, et accompagné de nombreuses planches de coupes et de cartes. Cet ouvrage, particulièrement technique, est consacré à l’exploitation et à la recherche des mines du pays plutôt qu’à son histoire naturelle proprement dite. Aussi n’y trouvet-on mentionnés que peu de fossiles, et le petit nombre de ceux qu’on y a figurés, peu reconnaissables d’ailleurs, semblent provenir de terrains anciens.
Sur le versant opposé au nord-ouest des Mpes, la Suisse a été dans les derniers siècles, comme elle l’est encore aujourd’hui, une terre féconde en naturalistes. La variété et la richesse de ses productions végétales et minérales, la grandeur et la magnificence des tableaux que la nature y déploie, stimulant sans doute l’esprit naturellement investigateur de ses populations, ont inspiré ces nombreux ouvrages qui, dès 1716, ont fait dire à Scheuchzer, l'un de ses enfants les plus dévoués, l’un de ses écrivains les plus laborieux : Dignissima est prœ multis nliix terris Europœis llrlrctia noxtrn , qtur ntriosorum naturer. lustrctur ontlis phyxicorum et historicorum e.rcrrrat pennax.
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C. Geiner , Wagner, Langiut. — l)ÙS 1565, Conrad Gesner, l’une des plus grandes et des plus majestueuses ligures de la Renaissance, dont l’immensité du savoir et l’énergique volonté, unies à la profondeur et à la variété des vues, imprimèrent nécessairement une forte et vive impulsion aux idées de son temps, C. Gesner, disons-nous, publie ses remarques sur les pétrifications, mais sans se prononcer sur leur origine. Il figure divers fossiles, tels que des crinoïdes, donne le premier dessin d’un corps que nous verrons Agricola désigner sous le nom de Bélemnite , mentionne les pierres judaïque* (baguettes de Cidaris), des Glossopètres (dents de Squales), etc.
Peu après, J. Wagner réunit les matériaux connus alors sur l’histoire naturelle de la Suisse, et Lang, Langy ou Langius, fait représenter un assez grand nombre de fossiles des environs de Lucerne, accompagnés d’observations peu propres à en faire connaître les vrais caractères. Mais personne plus que Jean-Jacob Soheuchzer n’eut le droit d’exprimer la pensée que nous avons rapportée plus haut.
J.- J. Soheuchzer. — Né à Zurich en 1672, il ne cessa, pendant près de cinquante ans, de publier ses observations sur les diverses parties de l’histoire naturelle d'un pays qu’il avait exploré en tous sens et sous tous les points de vue. Précurseur de Bénédict de Saussure, il eut le même dévouement et la même constance dans ses recherches, mais tous deux étaient arrivés avant le temps où elles pouvaient réellement porter leurs fruits. Ni l’un ni l’autre, avec des mérites différents et une instruction en rapport avec l’époque où ils vécurent, ne trouvèrent la raison des phénomènes contre lesquels leur obstination se heurtait en vain. Nous verrons qu’il fallait chercher à se rendre, compte de la règle avant de vouloir expliquer l’exception, et que les caractères physiques du pays qui les entourait les inlluencèrent à leur insu sans leur apporter aucune lumière propre à les éclairer.
L'ouvrage de Scheuehzer qui le fit le plus connaître est
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celui qu’il publia en 1708, sous le titre de Piscium querelœ et vindiciœ. Dans cette sorte de prosopopée allégorique, l’auteur fait parler les poissons fossiles pour se plaindre d’avoir été victimes du déluge universel, bien que fort innocents des crimes qui l’avaient motivé. Ils se plaignent aussi de l’injustice des hommes qui ne veulent pas les reconnaître aujourd’hui pour les ancêtres des poissons actuels et qui les rabaissent au point de les reléguer parmi les pierres brutes. Ce travail, à part la forme, que justifient les idées du temps, avait un intérêt réel par ses planches qui représentent, d’une, manière très-reconnaissable, les poissons ou ichthyolites de la plupart des localités les plus célèbres aujourd’hui, tels que ceux des schistes cuivreux du Mansl'eld, des couches jurassiques supérieures de Pappenheiin, en Bavière, ou d’Altdorf, ceux du groupe nummulitique du mont Bolca, de Claris, des couches plus récentes d’OKningen, etc. Ce livre a été traité légèrement par les zoologistes de nos jours, qui l’ont jugé au point de vue de la science moderne. Sans doute, la méprise de Scheuchzer sur la Salamandre fossile d’OKningen , qu’il décrivit sous le titre d Homo dilurii leslis, et que Cuvier remit à sa vraie place, est peu excusable de la part d’un médecin, mais cela ne doit pas faire méconnaître tout ce qu’on lui doit à d’autres égards, ni les idées sous l’empire desquelles il écrivait.
C'est ainsi qu’au milieu d’expressions dilluses et de cette phraséologie qui caractérise l'époque, on trouve des remarques judicieuses et originales sur des sujets traités souvent depuis avec beaucoup moins de sagacité. Dans son Specimen lithographiât Helretiœ euriosœ et dans ses Miscellantra curiosa , par exemple, il s'est beaucoup occupé des pierres lenticulaires ou numisinales des cantons de Schwitz, d’ liri et de Lucerne. Or, depuis un siècle et demi que près de deux cents naturalistes ont décrit ces corps, aucun d'eux ne l’a fait d'une manière plus exacte. Le catalogue raisonné de sa collection, publié en 1716, est disposé tout aussi méthodiquement qu’on
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pourrait le faire aujourd'hui. Les cornes d'Anunon, entre autres, au nombre de 149 formes distinctes, sont rangées pour la première fois dans un certain ordre. Ce travail est bien supérieur à la longue dissertation qu'avait donnée sur le même sujet Reiskius, en 1689. Les Bélemnites sont placées, par Scheuchzer, après les Astéries et les Entroques, méprise bien excusable alors. En un mot, ce catalogue a pour le temps un mérite presque égal à celui de Luidius, d’ailleurs beaucoup plus ancien et dont nous parlerons ci-après.
Dans son Herbarium dilurinmim, ou recueil de plantes fossiles, sont énumérées et figurées une multitude d'empreintes de plantes provenant de diverses localités, et particulièrement celles du terrain houiller d’Angleterre, des •dépôts lacustres d'OEningen, près de Constance, du mont Bolca, etc., sans d’ailleurs qu’il ait cherché à établir entre elles aucune différence d’âge. Ce fut en présentant cet ouvrage à l’Académie des sciences, en 1712, que Fontenelle, alors secrétaire perpétuel, dit : Voilà de nouvelles espères de médailles dont les dotes sont, et sans comparaison, plus importantes et plus sûres que relies de toutes les médailles grecques et romaines, phrase souvent répétée depuis et dont on a fait honneur à des naturalistes de nos jours.
J. Getner. — Jean Gesuer continua l’œuvre de Scheuchzer. Un lui doit cette curieuse observation, qui n’a jamais été démentie, que les restes fossiles de radiaires (Oursins, Etoiles de mer et Enclines) se brisent toujours, en présentant dans la cassure les plans du rhomboèdre de la chaux carbonatée.
L. Bourguet. — Quoique né à Mmes, en 1678, Louis Bourguet passa presque toute sa vie à Neuchâtel; aussi son Traité des pétri fira fions et ses Lettres philosophiques se rattachent surtout à l’histoire naturelle de son pays d'adoption. Dans le premier de ces ouvrages, qu’il regardait comme un complément de ceux de Langius et de Scheuchzer, il traite de tous les fossiles, depuis les éponges jusqu’aux poissons, mais sans distinction de terrain ou d’âge. 11 décrit particulièrement
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des crustacés de la côte de Coromandel et de» poisson» pétrifiés rencontrés soit en Europe, soit en Asie. La faible importance zoologique de ce travail est compensée par d’autres documents utiles. Un lrou\e dans la préface une appréciation fort juste de l’infériorité où était la France en 1741, relativement à la connaissance des fossiles de son propre sol. Une bibliographie scientifique par nation confirme ensuite ce jugement, et l’indication de prés de 400 localités des diverses régions du globe où des fossiles avaient été recueillis jusqu’alors n'est pas non plus sans intérêt.
On doit à llourguet des remarques sur la correspondance des angles rentrants et saillants des vallées, sujet auquel on a voulu donner plus lard une importance qu’il est loin d’avoir, puis sur la composition des roches, la constance de l’épaisseur des couches dans les plissements et les redressements qu’elles ont éprouvés, enfin sur la présence, le long des pentes calcaires du Jura, de blocs de roches cristallines, semblables à ceux qu’Arduino signala quelques années après sur les sommités secondaires du versant méridional des Alpes. Mais ni l’un ni l’autre n’émet d’iMnmuf particulières sur les traces d’un phénomène qui devait, un siècle plus tard, exercer la sagacité des géologues et dernier lieu à de si vives discussions et à des hypothèses si variées.
La ville de Zurich, qui, pendant si longtemps, semble avoir eu le privilège presque exclusif d’être le centre des naturalistes suisses, et d’où sortaient leurs publications les plus importantes, commence à perdre, vers l’époque à laquelle nous arrivons, une partie de ces prérogatives au bénéfice de lienève, qui nuus montre encore aujourd’hui, avec un juste orgueil, les représentants de ces familles où, depuis plus d’iln siècle, la science et l’esprit sont héréditaires, llénédict de Saussure, qui naquit dans cette ville en 1740, et J. -André de Luc, en 1727, s’avancent d'un pas plus ferme dans le champ des études de la nature en y joignant de» connaissances plus étendues.
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B. Je SeuMure. — Par la persévérance et la multiplicité de ses recherches pélrographiques, minéralogiques, physiques et botaniques, par leur exactitude et leur précision, comme par la droiture et la modestie de son caractère qui se rellètent si bien dans ses écrits, de Saussure est une ligure à part dans l’histoire des sciences naturelles; c’est une individualité qui se détache noblement de toutes celles qui l’entouraient vers la fin du xvme siècle.
Le Voyage dans les Alpes, publié del786à 1796, n’est point une œuvre de génie; cette longue et consciencieuse étude n’a poiut suggéré à l’auteur de ces idées fécondes qui servent de base à toute une science; mais c’est un de ces livres rares qu’on lit à tous les âges, avec intérêt et profit, et qu’on lira dans tous les temps. La pensée et les faits y sont toujours rendus dans un style naturel, simple, concis, sans digressions superflues. On sympathise avec le voyageur; on le suit avec son savant ami A. Pictet au milieu de scènes alpestres qu'il décrit toujours avec une sobriété d’expression qui n’est pas pour cela dénuée de charme ni d’élégance.
Condenser dans quelques pages le résultat de trente années d’études n'était pas une tâche sans quelques dillicultés, et ces difficultés, dues à la grande quantité des matériaux accumulés dans quatre volumes in-4°, ôtaient encore augmentées par leur disposition même. Néanmoins, pénétré de la nécessité d’un examen approfondi si nous voulions nous rendre compte de la valeur scientifique réelle de tant d'éléments divers, nous n’avons point reculé devant la longueur de cette analyse, et nous avons exposé avec quelques détails les réflexions qu’elle nous avait suggérées'. Ne pouvant reproduire ici les motifs des jugements que nous avons portés, nous nous bornerons à rappeler quelques-uns des faits les plus importants et quelques-unes des idées qui montrent le mieux qu.’elle était alors la direction des recherches géologiques.
I. Cours dt paléontologie straligrapliique, première partie, p. 62, 1882.
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L’ouvrage de de Saussure se compose d'un certain nombre d'itinéraires de voyages,"dirigés tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et sans vues générales bien arrêtées. En outre, les opinions théoriques, exprimées dans les deux premiers volumes, sont assez différentes de celles qu'on trouve dans les deux derniers publiés dix aits après, car l’auteur observait et décrivait sans parti pris, sans idées préconçues, sans entêtement, et modifiait volontiers ses opinions au fur et à mesure que les faits lui en démontraient le peu de fondement. C’était le propre de son caractère; ce n’en était pas sans doute le côté le moins estimable, et, à cet égard, il est encore un très-bon modèle à suivre.
Dès les premières pages du Discours préliminaire, il justifie lui-même ce que nous disions tout à l’heure de Scheuchzer et de sa manière d'observer. « C’est surtout , dit - il , « l’étude des montagnes qui peut accélérer les progrès de « la théorie du globe. Les plaines sont uniformes; on ne peut « y voir la coupe des terres et leurs différents lits qu’à la « faveur des excavations, qui sont l'ouvrage des eaux et des « hommes. Or, ces moyens sont très- insuffisants, parce que « ces excavations sont peu fréquentes, peu étendues, et que « les plus profondes descendent à peine à deux ou trois cents « toises. Les hautes montagnes, au contraire, infiniment va- « riées dans leur nature et dans leurs formes, présentent au « grand jour des coupes naturelles d’une très-grande étendue, « où l'on observe avec la plus grande clarté, et où l’on em- , « brasse d’un coup d'œil l’ordre, la situation, la direction, « l’épaisseur, et même la nature des assises dont elles sont « composées et des fissures qui les traversent. » On ne doit pas s’étonner qu'avec de pareilles vues, qui n’ont de spécieux que l’apparence, de Saussure ait obtenu de si faibles résultats, relativement à la chronologie générale des couches qu’il observait d’ailleurs avec beaucoup de soin.
Pour obvier à la distribution peu méthodique des matières du Voyage dans les Alpes, nous avons groupé les observa-
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tiops qui se rapportent à notre sujet, en rappelant d'abord celles qui traitent des environs de Genève et de la chaîne du Jura; puis, descendant au sud, nous les avons suivies à travers la Savoie, le long du versant méridional des Alpes, dans le Milanais, le Piémont, les environs de Gênes, de Nice, pour remonter dans la Provence et le Dauphiné. Prenant ensuite le massif du Mont-Blanc comme centre, nous y avons rattaché les parties les plus originales et les plus importantes des études de l’auteur; et, dans une troisième division, nous avons réuni les détails relatifs aux autres grands massifs de la chaîne centrale, le Saint-Gothard, le Mont-Rose et le Mont-Cervin. Cet arrangement différait peu d’ailleurs de l’ordre chronologique des excursions de de Saussure, et permettait d’apprécier les changements que l’observation de nouveaux faits apportait successivement dans ses idées.
C’est ainsi qu’ .après avoir admis que toutes les couches avaient été formées dans une position horizontale un peu inclinée, l’examen des strates du Mont-Salève et du Jura lui lit penser que la nature pouvait bien avoir formé des bancs très-inclinés et même perpendiculaires à la surface de la terre. Mais lorsque, retournant en 1784 pour observer de nouveau les environs de Valorsine qu’il avait vus rapidement huit ans auparavant, il remarqua les schistes gris et lie de vin remplis de cailloux arrondis ou anguleux, de diverses natures et de diverses grosseurs, disposés en couches verticales, il n’hésita plus à les regarder comme ayant dû être formés horizontalement et relevés ensuite après leur consolidation.
« Quelle est la cause qui les a redressés? se demande-t-il. « C’est ce que nous ignorons encore; mais c’est déjà un pas, « et un pas important, au milieu de la quantité prodigieuse « de couches verticales que nous rencontrons dans nos Alpes, « que d’en avoir trouvé quelques-unes dont on soit parfai- « tement sûr qu’elles ont été formées dans une situation « horizontale. La masse entière de cette montagne, dit-il plus
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« loin, élevée de 1 181 toises au-dessus de la iuer, a donç « été redressée par la même révolution, car toutes ses coy- « ches ont à peu près la môme situation que nos poudingue» « enclavés au milieu de la montagne, et dont l’épaisseur >i n’est pag moins de 100 toises. »
A partir de ce jour, les idées de l’auteur furent sensiblement modifiées, mais sa manière d’observer resta la même quant à l'âgo relatif des diverses roches de la vallée de Cliamouni.
On sait que de Saussure atteignit le sommet du Mont- Blanc dans la matinée du 3 août 1787; il y resta quatre heures pour les diverses expériences de physique qu’il s’était proposé d’y faire, en détermina l’altitude à 2,A50 toises, comme moyenne des observations trigonométriques et barométriques, et résuma ainsi les caractères géologiques du splendide panorama que son regard embrassait de ce point culminant de l’Europe. Nous reproduirons ici les réflexions de l’illustre auteur, parce que nous ne sachions pas que, depuis lui, les grands aspects stratigraphiques et orographiques de cette région aient jamais été plus habilement tracés. En eiïet, parmi les 28 L personnes qui jusqu’en 1863 ont fait l'ascension du Mont-Blanc, nous ne trouvons pas le nom d’un seul géologue connu.
Les montagnes environnantes, surtout celles qui sont situées au nord, dans la Suisse et la Savoie, paraissent être assez reliées entre elles et former des espèces de chaînes;
« mais les montagnes primitives n’ont pas cet aspect ; elles « paraissent distribuées en grandes masses ou en groupes de <« formes variées et bizarres, détachés les uns des autres,
« ou qui du moins ue paraissent liés qu’ accidentellement et « sans aucune régularité.
« Des observations faites dans toute la hauteur de ces « massifs, il résulte une propriété bien remarquable des manie tagnes en couches verticales , c’est que leur nature est la « même depuis leur base jusqu’à leur cime, quelle que soit
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n l'élévation de cette dernière. Dans celles, au contraire, où « les couches sont horizontales ou à peu près, on voit la « nature de la même section verticale changer à mesure « qu'on s’élève, circonstance qui tient à la différence de la « cause qui a donné à ces diverses montagnes leur situa- « tion et leurs formes. Dans celles qui sont composées de « tranches verticales, chaque tranche est une seule et même « couche dans le sens propre du mot, et non le résultat de « quelques lissures accidentelles, comme on l’a prétendu. « Ces couches étaient originairement horizontales, et n’ont « été redressées que par une révolution de notre globe. 11 est « donc bien naturel que chacune d’elles ait conservé, dans » toute sa hauteur, la nature identique qu'elle avait lors de « sa formation.
« Au contraire, les montagnes divisées en tranches hori- « zontales ne se sont élevées que par une accumulation de u différentes couches composées de cristallisations ou de « dépôts dont la nature variait à raison de la diversité des « matières que contenaient les eaux où elles ont été formées. « Il suit* de cette théorie que les rochers du centre d’une « masse comme le Mont-Blanc, toute composée de couches « verticales, ont dû être originairement enfouis dans la terre u à une très-grande profondeur, etc.
« Enfin de ce bel observatoire je saisissais d’un coup d’œil, « ou du moins sans changer de place, l’ensemble du grand « phénomène que j’avais observé pour ainsi dire pièce à « pièce, celui du relèvement des couches des montagnes du « côté du Mont-Blanc. De quelque côté que mes yeux se « tournassent, je voyais les chaînes secondaires et même les « chaînes primitives du second ordre relever leurs couches « contre le Mont-Blanc et les autres cimes de son voisi- « nage. Telles étaient au nord les montagnes du Beposoir, u celles de Passy, de Servoz, et le Buet; au midi, celles « du col de Ferret, du Grand-Saint-Beruard , puis celles de » la chaîne du Cramont, dont la cime ne se voit pas de ce
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« point, mais dont on aperçoit le prolongement bordant « l’Allée -Blanche pour aller se joindre aux montagnes de « la Tarentaise.
« La structure du Mont-Blanc, remarque encore de Saus- « sure, lors de son séjour au col du Géant, l’année suivante, « ne se manifeste nulle part aussi distinctement que du côté « qui regarde ce col. On voit, jusque sous sa cime, les coupes « des tranches verticales de granité dont cette masse énorme « est composée, et, comme ces tranches se montrent là de « profil et coupées par des plans qui leur sont perpendicu- « laires, leur régularité, qui ne se dément nulle part dans « le nombre immense que l’œil eu saisit à la fois, ne permet « pas de douter que ce ne soient de véritables couches. On « voit ces couches se répéter jusqu'au pied méridional du « Mont-Blanc qui repose sur l' Allée-Blanche; mais, comme je « l’ai observé ailleurs, ces couches devienuent graduellement « moins inclinées à mesure qu’elles s’éloignent de l’axe de « la montagne. On peut les comparer à des planches appuyées « contre un mur, et auxquelles on donne plus de pied à « mesure qu’elles en sont plus éloignées. On ne xrtiit donc « rien de ce côté de la chaîne qui réponde aux couches ren- « versées qui flanquent son côté septentrional. »
Si l'on considère l’œuvre de Saussure dans son ensemble, on remarquera que l’idée de la succession normale des phénomènes, déduite de la série chronologique des faits constatés, y est à peine indiquée. Nulle part l’application un peu en giand de la discordance ou de la concordance des couches n’apparaît nettement. Les poudingues de Valorsine, les poudingues du Rigi et ceux qui résultent de phénomènes plus récents sont à peine distingués quant à leur âge relatif; il en est de même des calcaires, des schistes ardoises, des grès, etc. Hormis les détails pétrographiques et orographiques, tout reste indéterminé, comme si, à l'époque où il écrivait, ce que nous appelons aujourd'hui la str/iligniphir n’avait encore été compris nulle part.
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Quant aux fossiles, quels qu’ils soient, leur présence ne lui sert qu’à classer, sous la dénomination vague de roches secondaires, celles où l’on en rencontre. L’expression de couches tertiaires se trouve, il est vrai, quelquefois, mais on n’aperçoit point ce qui les caractérise et les dilTérencie des secondaires. On remarque cependant dans \' Agenda une recommandation fort utile relativement aux coquillages fossiles; mais nous n’avons point dans tout l’ouvrage rencontré l’application de ce précepte, qui peut-être n’aura été suggéré à de Saussure que tardivement, à la suite de quelques lectures, telles que celle de Billion.
J.-A. de Lue. — Jean-André de Luc, compatriote et contemporain de de Saussure, parcourut d’autres pays que ce dernier, écrivit beaucoup, mais presque toujours sous une forme peu scientifique, prétendant à de grandes vues théoriques et dominé par des idées soit préconçues, soit étrangères à son sujet, qui ont dû singulièrement nuire à la valeur de ses travaux. Il lui a manqué, comme à la plupart des géologues du xvm' siècle, précisément ce qu’il fallait pour arriver 'à des déductions positives, à la fois théoriques et pratiques sur la structure et la composition du sol, savoir : l’examen continu et détaillé d’une surface donnée, suivi dans des directions convenablement choisies, et la construction ou la représentation graphique du résultat de ces études. Ainsi jamais nous ne voyons les observations de de Luc , non plus que celles de de Saussure et de la plupart de leurs contemporains, projetées sur un plan vertical ou horizontal, même de quelques lieues d’étendue, pour montrer les relations stratigraphiques des roches ou leurs affleurements à la surface. Ce sont toujours des études sans suite, superficielles, énoncées et délayées dans des descriptions vagues, interminables et où le désir d’expliquer tout avec des données incomplètes laisse le lecteur incertain ou aussi ignorant après avoir parcouru le livre qu’il l’était auparavant.
Nous avons cherché à justifier notre opinion sur la valeur
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des travaux de de Lue* par un examen attentif de ses premières Lettres physiques et morales sur les montagnes et sur l’histoire de la terre et de l'homme, adressées à la reine de la Grande- Bretagne (1778), ouvrage dont le titre seul suffirait pour montrer l'incohérence des idées qu’il renferme, et où l’on retrouve exprimée cette croyance si stérile pour les progrès de la géologie, que c’est dans les montagnes que l’on doit principalement étudier l’histoire du monde, puis par l’examen de ses secondes Lettres physiques, et morales (1779), et de ses Lettres à Rlumenbarh publiées vingt ans après, mélanges indigestes de toutes sortes de données incomplètes, empruntées aux sciences physiques et d’observations avec addition d’idées théologiques ou mystiques. Enfin, pour asseoir définitivement et sans prévention notre jugement sur le correspondant si fécond de la reine d'Angleterre, de lllumenbach, de la Métberie et de tant d’autres célébrités contemporaines auxquelles ses lettres s'adressaient, nous avons cherché, dans tin ouvrage plus récent encore, son Traité élémentaire de Géologie , dont le titre essentiellement scientifique promettait un exposé plus méthodique, si l’auteur avait modifié ses idées et la manière de les exprimer. Le premier paragraphe du discours préliminaire placé en tête de ce traité promettait beaucoup, car rien n’est plus clair et mieux pensé; mais bientôt reparaît la théologie, et notre rôle de critique finit, Car l’auteur ne fait qué reproduire, sous une Ibrme plus condensée, ce qu’il avait déjà dit dans ses Lettres. >
Ayant eu connaissance de la théorie de Hutton et de l’explication qu’en a donnée Playfair, il la commente à son point de vue, invoque tour à tour de Saussure et de la Métherie, les combat pour revenir à sa propre idée sur l’existence des Cavernes, dont l’origine, dit-il , tenant à la constitution primitive du globe, devient un guide sûr pour la
1. Introduction à l'étude de la paléontologie stratigraphique , vol. I,
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déterminer. La suite du livre comprend encore, sous la forme de lettres adressées à Ilutton, de véritables paraphrases de celles de 1778 à 1708, et auxquelles quelques noms propres fréquemment répétés donnent seulement une apparence, de nouveauté.
De Luc a publié aussi, toujours sous forme de lettres , une multitude de mémoires insérés pour la plupart dans le Journal de Physique. Dans celui où il traite du mont Salève, il revient au système de l’affaissement des continents anciens lors du déluge, déjà émis dans ses lettres précédentes, et combat le système opposé, celui des soulèvements. « C’est donc « aux affaissements qu’il faut toujours revenir, dit-il, pour « se rendre raison des montagnes sous leur rapport d’émi- « nences élevées à la surface du globe, c’est-à-dire que les « parties qui faisaient suite aux couches qui les composent se « sont affaissées, les unes brusquement et ont laissé debout « ces faces abruptes, les autres en bascule ont donné aux « couches cette inclinaison rapide. » Il est évident que l’auteur, de même que tous ceux qui avant et depuis lui se sont rattachés à cette hypothèse comme phénomène général, n'ont jamais considéré que les montagnes monoelinales dont les couches ne présentent qu’une inclinaison dans le même senp, et non les montagnes anticlinales dont les mêmes couches s’abaissent en sens inverse de part et d’autre de l’axe, ou bien encore celles d'une vallée de soulèvement ou d’écartement, sans quoi ils eussent été frappés de la généralité des faits en opposition avec leur hypothèse.
Dans son Mémoire sur la Lenticulaire de la perte du llhône, sur la Lenticulaire numismate et sur la Bélcmnite , de Luc considère les Nummulites comme des corps analogues à l’os de la Seiche, mais ses observations sur la structure intérieure de ces corps sont parmi les meilleures que l’on ait encore faites à ce sujet. Dans un second mémoire, il fait connaître des Nummulites provenant des montagnes de Lahore au nord du Bengale, et, après les avoir comparées avec cer-
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taines espèces du Yéronais et des environs de Bayonne, il est frappé de leur identité; « c’est un fait intéressant en géologie, dit-il, qu’un même fossile se trouve à d’aussi grandes distances et sous des latitudes si différentes. » Cette remarque, faite en 1802 et dont l’exactitude a été confirmée depuis, a donc posé un premier jalon dans cette voie non encore parcourue et qui a tant contribué à donner à ces corps organisés une importance qu’on ne leur soupçonnait pas.
Sans doute le génie de Buffon est trop au-dessus des attaques de de Luc pour avoir besoin d’être défendu ; cependant nous ne pouvions passer sous silence cette partialité et ce dénigrement si voisin de l’envie que le naturaliste physicien de Genève manifeste à l’égard du savant français toutes les fois qu’il en trouve l’occasion1.
RÉSUME
Si, pour résumer actuellement l'état et la direction de la science en Suisse, nous la personnifions en quelque sorte dans Bénédict de Saussure et Jean-André de Luc, ces deux citoyens de Genire, comme ils se qualifiaient, placés tous deux dans une condition sociale élevée et s’étant occupés des mêmes sujets, nous trouverons en les comparant les différences les plus prononcées.
Le premier sort rarement du champ jüe l'expérience et de l’observation attentive des faits, concentrant ses recherches dans un espace bien limité et glorieusement parcouru. Esprit judicieux, sobre jusqu’à la timidité de toute déduction théorique et d’hypothèses, il préfère rester en deçà de ce qu’il sait que de courir le risque de s’égarer au delà. Quand il parle des opinions qu'il ne partage pas, il s’exprime toujours
I. Voy. d'Arcliiac, Introduction à t'étwle de la paléontologie stratigraphique , première partie, p. 107.
BAVIÈRE
avec une convenance parfaite. Son livre restera comme un modèle d’exactitude et un tableau toujours vrai, simple et animé de cette nature dont il décrit et représente les scènes imposantes et variées.
Le second, toujours sous l’empire d'idées préconçues ou de relations nécessaires entre des sujets d'ordre très-difi'érents, a parcouru des pays assez divers. Esprit aventureux, se montrant dans ses relations épistolaires critique partial et sans élévation , croyant ne marcher qu’avec l’expérience et s’en écartant à chaque pas pour tomber dans le domaine des spéculations imaginaires, mêlant, sans s’en apercevoir, le vrai et le faux, ce qui est démontré avec ce qui ne l’est pas, associant les résultats scientifiques avec les croyances, les récits -et les dogmes religieux, il a pu attacher à son nom par le bruit de ses publications multipliées une popularité momentanée que le temps ne doit pas sanctionner.
Ni de Saussure ni de Luc n’ont construit d’édifice, mais l’un a rassemblé et laissé après lui de nombreux matériaux bien préparés qui ont pu être utilisés; l’autre n’a le plus ordinairement laissé que des opinions hasardées, sans fondement et sans application possible.
Enfin ces résultats si différents obtenus par ces deux enfants de la docte cité de Genève se traduisent encore par la forme même que chacun d’eux a donnée à ses ouvrages*.