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Louisiane , le nom de bayou. Or, ces bayous y constituent Tinverse de ce qu'on voit dans la plupart des bassins hydrographiques , où les fleuves ^ en suivant le thalweg ( la voie du fond ) , y reprennent toujours les eaux qu'ils ont momentanément laissé sortir de leur lit. Le Mississipi fait tout le contraire dans la Basse - Louisiane , et ce n'est pas le trait le moins curieux de cette contrée.
Une conséquence de cette formation est que les écoulements latéraux du fleuve ou ses bayous , comme nous les nommerons désormais , se comportent exactement comme le fleuve lui-même. Ils courent à leur tour sur des collines d'irrigation , et ont , en outre , leur régime , leurs ramifications, leur delta particulier. On dirait donc une procréation successive, où le vieux Meschacébé , après avoir donné naissance à de nouveaux courants, les agrandit peu à peu et en fait de véritables fleuves ; puis, quand ils sont capables de suffire à la navigation de leur propre bassin , on le voit les abandonner peu à peu , enfin s'en séparer. C'est alors qu'il va plus bas en créer d'autres non moins importants , qu'il abandonnera de même , en les laissant suivre son exemple dans le développement de leurs domaines respectifs.
Ainsi , le Mississipi agit comme un père qui émancipe des enfants arrivés à l'âge de la virilité. Il distribue à chacun d'eux une part de ses fonctions souveraines , et leur apprend à créer à leur tour une nouvelle progéniture de bayous et de deltas. Or, ceux-ci, obéissant à leur origine , se prêtent à tous les phénomènes qui jadis présidèrent à la gigantesque formation du delta général. Pour mieux étudier ce dernier, nous aurons donc recours plus d'une fois aux autres , dont le théâtre , plus restreint et plus facile à observer, nous exposera d'autant moins aux chances d'erreur.
Le travail qui s'opère à la surface du sol , suffit déjà pour montrer comment le Mississipi étend son domaine sur le golfe du Mexique. Il y projette son delta moderne et ses embouchures , comme ferait une hydre à sept têtes avançant sur les flots. Mais tandis qu'à travers les dépôts les plus récents il s'ouvre de nouveaux passages à la mer, il semble en vouloir boucher d'autres, en commençant par les plus anciens. C'est ainsi que les bayous Manchac et Lafourche se trouvaient encombrés de
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bois de dérive à l'origine de la colonisation ; en sorte que , sans le soin des premiers gouverneurs à les ouvrir et nettoyer, ils se seraient atterris à leur effluent , et privés de communication directe avec le cours du fleuve. Il en serait arrivé d'eux comme du bayou Tensas , qui s'est trouvé séquestré du Mississipi , en même temps que le lac où il s'alimente. Combien d'autres bayous ont subi le même sort dans le bassin de la Rivière Rouge , dont ils apportaient directement les eaux à l'Atchafalaya et au golfe du Mexique 1 Les bois de dérive et les alluvions , accumulés à leur bifurcation du cours principal , les ont peu à peu séparés de lui, et ont même parfois rendu problématique leur^ncienne provenance.
Un dernier caractère à signaler, dès à présent, dans la Basse-Louisiane , est le double réseau de bayous profonds , partant des deux rives du Mississipi et coulant à la mer à travers une multitude de lacs et de marais. Il en résulte diverses séries de nappes d'eau, formant chapelet, et donnant à l'hydrographie de la contrée une physionomie des plus significatives. Ainsi , le bayou Manchac se détache sur la rive gauche, et traversant les lacs Maurepas , Pontchartrain et Borgne , nous conduit au golfe du* Mexique. Sur la rive droite , et en suivant les embranchements de l'Atchafalaya , du Plaquemine et du Lafourche , nous rencontrons des lacs , moins étendus , mais bien plus nombreux , formant tantôt des séries , tantôt des groupes , qui se prêtent à toutes les combinaisons de l'hydraulique , assurent à la contrée la supériorité des transports par eau , et y témoignent partout de l'action présente ou passée du Mississipi.
Tel est l'aspect hydrographique , c'est-à-dire tout extérieur et superficiel qui a pu faire considérer la Basse-Louisianè , ainsi qu'on a jadis fait de la Basse-Egypte, comme une pure création fluviale. Nous avons déjà dit combien cette conception géologique serait exagérée , inexacte aussi par son caractère exclusif. C'est maintenant aux principes les plus avancés de la science , à nous faire mieux apprécier les divers éléments qui ont concouru à hi formation qui nous occupe.
DE l'hydrologie CONSIDÉBÉE COMME SCIENCE NOUVELLE.
' L'hydrographie se borne à la description des eaux et s'arrête à la surface du sol ; c'est à l'hydrologie de nous en faire pénétrer les profondeurs j pour nous montrer le rôle des éléments liquides jusque dans l'intérieur de la croûte terrestre. Comme cette dernière science dérive aussi des phénomènes de la surface , c'est à elle encore à les classer, en précisant les rapports qu'ils ont entre eux.
Ces phénomènes se réduisent à trois : l'évaporation des eaux , leur précipitation , enfin leur retour à leur point de départ , pour être de nouveau évaporées et recommencer la circulation des éléments liquides ^ l'une des conditions vitales de notre globe. Telles sont les données de la science , dont nous signalerons et tâcherons de remplir quelques desiderata y à propos de nos études sur le Mississipi.
Reportons-nous d'abord à l'état primitif du globe , alors que sa fluidité ignée , vaporisant les eaux , ne leur permettait pas encore de revenir à l'état liquide. Mille substances métalliques , aujourd'hui solidifiées , restaient de même à l'état volatil ; ce qui fait très-bien concevoir que tous les corps aient pu passer par les trois états : gazeux ^ liquide et solide, sous lesquels le monde actuel se révèle.
Dans tous ces corps , il en est im , l'eau , qui est éminenunent doué de cette triple transformation , car elle passe avec une égale facilité à l'état de glace ou de vapeur, pour revenir à son état le plus général , à celui de liquide. C'est grâce à cette triple propriété que l'eau mérite une étude particulière , et a toujours fixé l'attention des philosophes. Cette étude a constitué jusqu'à ce jour une des branches les plus importantes de la physique . Mais il reste , ce me semble , à reprendre cette étude à un point de vue plus général , ou plutôt universel , comme le globe que l'eau enveloppe tout entier de ses vapeurs , et dont elle couvre plus des trois quarts , soit à l'état liquide , soit à l'état de glaces polaires ou de neiges éternelles. C'est à ce point de vue que l'étude de l'eau ,
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comme élément cosmogonique , semble devoir constituer une nouvelle science que nous avons déjà nommée hydrologie.
Cette science , dont le nom est nouveau , du moins dans le sens où je l'emploie y sera à l'hydrographie du globe , ce que la géologie est maintenant à la géographie. Allant ainsi du connu à l'inconnu , l'hydrologie , au lieu de s'arrêter à des études de surface , en fera tout au contraire son point de départ pour des études de fond , interrogeant à cette fin , non-seulement le lit des fleuves ainsi que des mers , mais allant plus bas demander à leur sous -sol l'explication des phénomènes terrestres ou maritimes , dus aux influences aqueuses et au rôle immense que les eaux jouent dans la constitution de la croûte terrestre. Remarquons encore que ce rôle semble spécialement réservé aux eaux douces. Formées, en effet, de Tévaporaticm des eaux salées, eHes vont, sous forme de neiges ou de glaces , s'établir au sommet des plus hautes montagnes ; et de-là , pénétrant dans les entrailles de la terre , délayant' ou dissolvant les diverses formations disloquées , elles retournent au sein des mers , s'y déchargent de leurs sédiments ; puis , évaporées de nouveau , elles reconunencent le même circuit des éléments liquides , en reprenant leur première action , soit à la surface , soit dans l'intérieur de l'écorce du globe.
' Tel sera la nature et l'ensemble des notions hydrologiques , dont j'ai cherché la vérification au sujet d'une triple étude sur le Mississipi , la Louisiane et le golfe du Mexique.
La Géographie physique de la mer du capitaine M aury est , jusqu'à ce jour, le plus bel ouVrage consacré à l'hydrologie maritime. Toutefois cet illustre hydrologue n'y a guère approfondi que les questions relatives à l'Océan Atlantique ; de même que , avant lui , le comte Marsigli n'avait esquissé , au même point de vue , que les questions relatives à la Méditerranée. Je vais essayer, à mon tour, d'ajouter une page au hvre de la science nouvelle , en attendant de traiter de l'hydrologie fluviale du Mississipi et de l'hydrologie maritime du golfe du Mexique. La Basse- Louisiane , baignée par cette mer et arrosée par ce fleuve , sera naturellement le point central de ces études et le trait d'union de leur double aspect.
Qucand une science ou un homme a de Tavenir, il n'est jamais difficile de lui trouver un passé et des ancêtres. Voyons donc , comme antécédents du sujet qui \a nous occuper, la belle théorie des anciens sur l'universelle circulation 'des éléments liquides. La plupart de leurs philosophes , et Sénèque à leur tête j crurent à la porosité des continents et à l'existence d'une multitude de cavernes et de communications souterraines entre la mer et la naissance des cours d'eaux. D'après eux , la mer pénétrait par toutes ces voies secrètes , et après y avoir déposé son amertume native , elle apparaissait sur les continents , s'y faisant fontaine , rivière et fleuve , et, sous ces nouvelles formes, retournant à son point de départ , c'est-à-dire à elle-même. Dans cette rotation éternelle et merveilleuse, il n'y avait pas de point d'arrêt , il n'y avait ni commencement ni fin. Et c'est juste pour cela , disait-on , que les fleuves coulaient sans cesse , et que , dans la furie de leurs débordements , ils se montraient les dignes fils d'un père irritable, l'Océan !
A cette doctrine des anciens philosophes , a succédé une science fondée sur une observation plus exacte de la nature , mais ne différant guère de la précédente que par la marche inverse des éléments de la question. Et d'abord , pour nous comme pour les anciens , les fleuves viennent également de la mer. La mer est la vraie source des eaux terrestres , non pas sans doute au moyen des communications souterraines , mais par les voies aériennes de l'évaporation et de la précipitation. Quant aux innombrables cavernes et voies cachées entre la mer et la terre , elles existent aussi pour la science moderne ; mais , au lieu des eaux salées s'y engouffrant et s'y adoucissant pour surgir en sources rafraîchissantes , c'est au contraire l'eau douce qui pénètre dans les couches terrestres , leur enlève une partie de leurs sels et la restitue à l'Océan.
Ainsi , la circulation imaginée dès la plus haute antiquité , est bien en effet l'ordre de la nature ; mais elle s'effectue par des moyens tout différents de ceux qu'on lui supposait , commençant où on la faisait finir, finissant où on la faisait commencer, néanmoins permanente et universelle , et prouvant que les anciens ne se trompaient que sur le mode de l'opération. Exemple frappant d'une série complète de phénomènes observés en sens inverse de leur succession naturelle , et
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d'une belle théorie viciée seulemeDt par une mauvaise classification des faits ^ .
Nous savons donc maintenant que Teau vient bien de la mer à la terre, mais âous forme de vapeurs et transportée par Tévaporfftion atmosphérique. Puis , quand cette eau a été distribuée aux continents par les phénomènes de la rosée , des neiges ou de la pluie , elle ne retourne pas seulement à la mer par des écoulements superficiels ; elle y retourne aussi par des canaux souterrains dont les fonctions , comprises à rebours par les anciens philosophes , ont été trop oubliées des savants les plus illustres de nos jours.
Devant un tel oubli , on conçoit que plus d'un devoir nous soit imposé. Le premier de tous sera de bien préciser les desiderata scientifiques que nous allons essayer de remplir.
Il s'agit de bien établir d'abord la notion fondamentale de Thydrologie, savoir : la distribution des eaux pluviales, non- seulement durant les phénomènes de la précipitation , ce qui est indiqué par l'ombromètre et par les cartes hy étales, mais aussi quand elles retournent à leur état antérieur ou à leur point de départ , c'est-à-dire à l'atmosphère ou à la mer. Or, ce dernier point de vue de la question n'est encore , que je sache , devenu l'objet d'aucune observation approfondie. La grande lacune à remplir concernerait donc la seconde distribution des pluies , entre : l^^l'évaporation locale qui les rend à l'atmosphère; 2*^ les écoulements superficiels qui les portent directement à la mer; 3*^ les écoulements souterrains qui les ramènent plus lentement mais infailliblement au même réservoir.
Trois parts sont ainsi à faire dans la quantité totale des pluies et autres phénomènes aqueux. Une seule pourtant a jusqu'ici été recherchée : c'est celle des eaux retournant à la mer par les écoulements de la surface terrestre. Mais cette part n'est que la moindre des trois , et comme
' Cette erreur d'alors, comme tant d'autres de nos jours, n*était que Tabus d*une observation locale , celle des cavernes et gouffres ( Kaiavolkrons ) si nombreux dans les terrains crétacés de la Grèce. M. Boue nous apprend à ce sujet qu*à Céphalonie, par exemple, Teau de mer s'engouffre sous terre sans qu'on en découvre la sortie. Cette eau va peut-être se vaporiser à des foyers volcaniques ; mais où qu'elle disparaisse , elle donnait bien une apparence de raison au retour souterrain des eaux de la mer vers les sources de la surface terrestre.
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on va le voir bientôt , elle est même iosigm'fiante par rapport aux deux autres réunies ; de sorte que le problème fondamental de Thydrologie , loin d'être résolu, n'a pas même été posé dans le monde scientifique. C'est dire , en d autres termes , que cette science est entièremeùt à créer, et que le premier desideratum à y remplir est précisément la position de ce problème.
DE l'hYDROMÉTRIE.
Pour bien raisonner des eaux , il faudrait en connaître la distribution générale et l'avoir mesurée sous le triple rapport que nous venons d'indiquer ; mais jusqu'ici l'hydrométrie n'ayant pu considérer que l'écoulement superficiel de quelques bassins , ce préliminaire de l'hydrologie reste lui-même à compléter dans son objet et à généraliser dans ses applications. Sous ce dernier rapport, par exemple, il faudrait placer un Nilomitre à l'extrémité inférieure de chaque grande vallée fluviale; on arriverait ainsi à connaître la somme des écoulements de la surface terrestre. Ce serait là un des éléments de notre problème, et un pas immense vers sa solution. Quant aux expériences faites à cette même fin , malgré leur caractère tout local et partiel , elles n'en ont pas moins établi déjà un fait majeur pour la question qui nous occupe , savoir : que les phénomènes aqueux versent sur terre beaucoup plus d'eau que les courants superficiels n'en déchargent à la mer.
C'est , par exemple , ce que les expériences de Perrault et de Mariotte ont prouvé pour la Seine , laquelle n'écoule , d'après eux , que le «/e des pluies tombées dans son bassin. Le même calcul , refait d'après les données beaucoup plus exactes d'aujourd'hui , prouverait que cet écoulement n'est que le Vs des eaux pluviales. Que deviennent donc les 7/g ou les «/e restant-s? Et comment se distribuent -ils entre l'évaporation et l'infiltration du même bassin ? Les puits artésiens y ont déjà révélé une extrême abondance des eaux souterraines ; mais quelle en est la proportion , d'un côté , avec les courants de la surface , de l'autre , avec la portion évaporée?