LVIII
Je me demande donc la cause de ces variations de température, et d'autant plus que, de mon côté, j'ai par trois fois remarqué des variations semblables dans la salure de ce courant. Or, ce qui varie est local , accidentel , et je ne puis l'attribuer qu'à des causes pareilles. Nous avons constaté l'irruption des eaux douces dessalant de moitié la mer, à Key-West. Les eaux douces parties des entrailles de la terre ont , en outre , une chaleur thermale. Pourquoi donc cette chaleur ne se communiquerait-elle pas, de temps à autre, aux masses sous-marines du gulf slream ? C'est un doute , bien entendu , que j'émets à cet égard ; et loin de moi d'en exagérer la portée ! L'influence du Mississipi sur le golfe du Mexique a été si fort exagérée , que pour rien au monde je ne voudrais agir de même avec n'importe quel Mississipi souterrain ou sousmarin.
L'hydrologie sous-marine éclaircira peut-être un autre problème de moindre importance , mais du même genre. On connaît l'écoulement de la Mer Noire s'effectuant par le canal du Bosphore. C'est un trop plein d'eau presque saumâtre qui se verse à la Méditerranée , comme un autre courant d'eau salée y pénètre de l'Océan par le détroit de Gibraltar. Or, je le demande maintenant : Le courant du Bosphore vient-il , comme on l'a supposé , de ce que les fleuves , débouchant dans la Mer Noire , y jettent plus d'eau que l'évaporation n'en enlève ? Si par fleuves on n'entend ici que les écoulements superficiels des eaux pluviales, il serait douteux qu'ils puissent même compenser les pertes de l'évaporation , loin de les surpasser. Cherchons donc ailleurs le dernier mot de la question.
On n'a point oublié que , d'après V Association américaine pour Vavancernent des sciences , l'évaporation de la vallée du Mississipi y enlèverait dix fois plus d'eau que ce fleuve n'en décharge à la mer : chiffre fort exagéré , puisqu'il doit aussi comprendre la part des écoulements souterrains omise dans ce calcul. Néanmoins , tout en réduisant ce chiffre , c'est-à-dire la force évaporante , de moitié ou des trois quarts si Ton veut , pour les vallées débouchant à la Mer Noire , il resterait toujours à la calculer sur cette mer, dont la superficie présente un immense bassin d'é\aporation. Ajoutons qu'ici l'agent évaporateur n'a plus à lutter contre les obstacles de la végétation et du relief de la terre-ferme ; il est
( LÎX )
li!>re sur cette plaire liqui le, et il y atteint son maximum de puissance, qu'il applique à la réduction des écoulements du littoral. Cette réduction est si rapide sur le golfe du Mexique, qu'au plus fort de la crue du Mississipi, en juin 1859, je n'ai pu, le salomètre à la main, en apercevoir la moindre trace à 40 ou 60 milles en mer. Or, qu'est-ce , à côté du Mississipi , que le Danube , le Dnieper, le Don et tous les autres fleuves débouchant à la Mer Noire? Et qu'en peut-il rester à 20 ou 30 milles de leurs diverses embouchures? Qu'on ne m'explique donc plus l'écoulement du Bosphore par un excès de leurs eaux superficielles; car l'évaporation les a déjà réduites à néant « . Dès-lors, si un excès d'eau demande à s'écouler de la Mer Noire , comme il n'y arrive point par la surface, d'où viendrait - il , sinon du fond? En tous cas, la difQculté se simplifie par le fait des écoulements sous-marins. Des communications souterraines pourraient très-bien exister d'ailleurs avec la mer d'Aral , qui de siècle en siècle baisse de niveau , en même temps qu'elle reste encore supérieure d'environ 1 1 mètres à celui de la Mer Noire. En ne considérant, enfin, cette dernière que dans son propre bassin hydrographique , elle est comme un bassin continental dont l'écoulement donne plus d'eau qu'il ne semble en être tombé dans son périmètre : ce qui ne s'explique alors que par des additions cachées provenant d'infiltrations et d'écoulements souterrains.
Le golfe du Mexique ne serait-il pas un peu dans un cas semblable ? Ce ne seraient plus alors le Mississipi et les autres fleuves superficiels, mais la multitude des écoulements sous -marins joints à ceux de la
' Ce que nous disons du pouvoir de l*évaporatîon sur la Mer Noire et de la nécessité d'y tenir compte des écoulements de fond , se trouve indirectement confirmé par l'application des mêmes forces évaporantes aux lacs de Genève et de Constance. Voici comme s'exprime, à ce dernier sujet, M. Babinet, de l'Institut:
« Si le Rhône et le Rhin , en traversant le lac de Genève et de Constance, ne sont pas épuisés par l'immense évaporation de ces belles nappes d'eau douce , c^est qu'ils reçoivent par des tources de fond bien d'autres eaux que celles des fleuves qui les traversent. »
Le môme savant dit ailleurs :
« Les rivières que reçoit la Seine à partir de Rouen sont d'un si médiocre volume , que l'augmentation des eaux du fleuve doit être attribuée principalement aux sources de fond, qui viennent sourdre dans le lij même. » (Voir dans la Revue des Deux-Mondes les articles : Quillebœuf et Méditerranée. )