PREMIERE PARTIE
CARTOGRAPHIE DE l'éTAT DE LA LOUISIANE.
Considérations préliminaires sur ce sujet; William Darby en a compris Timportance, mais ne Ta abordé que pour y échouer. — Valeur des cartes allemandes de l'ancienne Louisiane. — Combien les cartes anglaises sont supérieures i cet égard , par Taveu loyal qu'elles n'ont fait que copier les cartes françaises. — Prétentions contraires de la France et de l'Angleterre , ré?élées et précisées par leurs cartes géographiques. — La Cartographie Louisianaise , unie à celles de la Caroline et du Canada, s'élève i la plus haute importance historique. — Digression à propos du Détour à VAnglai», et réparation faite au caractère chevaleresque de Bienville. — Appréciation pins complète des fondateurs de la Louisiane , due aux cartes qui nous font suivre tous leurs pas , en même temps qu'elles reproduisent le sol primitif où ils s'établissaient.
La Cartographie ou rexamen comparatif des anciennes cartes de la Louisiane constitue les premières archives de sa géologie pratique. Chacun de ces documents y marque , en effet , une période fixe dans la direction des cours d'eau , dans la forme des rivages, dans le progrès des atterrissements. C'est donc là le vrai point de comparaison de l'état passé avec l'état présent des lieux : point de
départ aussi pour Tinvestigation des périodes antérieures et sans lequel on ne pourrait rien conclure d'utile ni de sûr pour Tavenir.
Grâce à l'ensemble de ces cartes géographiques, nous embrasserons d'abord plus d'un siècle et demi de l'histoire territoriale de la contrée. Comparant ensuite les plus anciennes d'entre elles avec les plus récentes , nous y mesurerons toutes les transformations que les alluvions modernes ont opérées dans le sol. Puis, suivant la marche de leurs empiétements sur le golfe deMeiûque, et remontant de ceux-ci aux atterrissements antérieurs , nous déduirons la durée totale des uns et des autres , et pourrons enGn résoudre le grand problème de la Géologie Louisianaise : celui du temps employé par le Mississipi pour combler son œstuaire et créer son gigantesque delta.
Rendons d'abord justice à nos devanciers.
Willam Darby, ancien arpenteur du Gouvernement Fédéral , a écrit sur la Louisiane , dont il avait déjà publié une carte , le meilleur ouvrage statistique que j'aie pu consulter jusqu'à ce jour. Homme pratique avant tout, il y a sans doute été guidé plus par des instincts que par de vraies connaissances scientifiques ; mais il n'en a pas moins le mérite d'y avoir signalé beaucoup de faits nouveaux , et , tout erroné ou incomplet qu'il est dans les explications qu'il en donne , il en a certainement facilité l'étude : on ne saurait trop lui en tenir compte. Son bon sens lui fit sentir, par exemple, l'importance des anciennes cartes, dont nous commençons à publier les plus précieuses. Aussi les rechercha-t-il , surtout les cartes d'origine française , qui , faites par et pour les anciens colons , renfermaient naturellement les plus authentiques témoignages sur l'état primitif de la Louisiane. Malheureusement il ne put se procurer celles-ci, et il en fut réduit à consulter des cartes allemandes et anglaises , copies plus ou moins altérées des précédentes et qu'il eut le tort de prendre pour des originaux. C'est ainsi qu'au début de sa Description de là Louisiane^, il reproduit, comme la plus ancienne carte de la contrée , celle de Jean-Baptiste Homann , de Nuremberg, laquelle est bien le plus pauvre document qui pût lui tomber sous la main.
Ce qu'il y a de plus grave au point de vue scientifique , c'est que Darby l'a reproduite sous la date précise de 1 712 , qu'elle n'a aucunement, et qui est
* Gtographieal étioription of ihe tUUe of Loumana. S* édit, 1817.
même en contradiction avec son propre texte où il la suppose antérieure à i7i9 ou (tenviran i7i2. Le mot environ (about) ne permettait donc pas Ae lui attribuer une année fixe ; ce qui aurait bien dû empêcher Darby d'y afBcher une erreur^ en avançant ce qu'il ignorait.
D'un antre côté , le personnage de J.-B. Horaann , qui empruntait à toutes les sources ses documents géographiques et les reproduisait invariablement sans date, aurait dû faire suspecter la valeur chronologique d'une carte sortie de pareilles mains. Dès-lors l'exacte ressemblance de la Louisiane d'Horaann avec celle publiée à Paris, en 1713, dans la relation.de Joutel, compagnon de voyage de Robert de la Salle , ne permettait pas d'hésiter. Des deux cartes pareilles, celle avec date certaine devait évidemment passer pour l'original, surtout quand l'autre , écrite en latin , portait le mot français de Sablonnière flumen. C'est pourtant celle-ci , bien que non datée , que Darby a jugée la plus ancienne et le type des autres > , ignorant en outre que parmi les cartes d'Homann relatives k la Louisiane , celle qu'il adoptait, était juste la plus grossièrement inexacte, puisque la rivière d'Iberville , tracée sur les autres cartes de cet éditeur, était exceptionnellement supprimée sur celle-ci.
Il était donc impossible de plus mal débuter dans la cartographie Louisianaise que l'a fait William Darby. C'est un mauvais service qu'il doit à la carte de Nuremberg , et dont les géographes anglais , bien plus intéressés que les Allemands à connaître les découvertes françaises , l'eussent préservé, h coup sur, s'il les eût mieux consultés.
Voici, en effet , comment s'exprime le géographe Henri Moll , dans sa carte de 1 720 , l'une des plus remarquables parmi celles publiées au début du dernier siècle sur l'Amérique du Nord 3. La partie sud-ouest de la Louisiane, nous
< Homann*s latin map, dit-il , whieh appears to be tke original from whiéh the oihers hâve been drawn. 2« édit., p. 15.
2 Voir A new map of the North Parts of America claimed by France under the name* ofLouisianOp Missiêsipi, Canada et New France, with the adljoyning territories of England et Spain; by H. Moll, geographer^ f7S0. (Bibliothèque impériale, Atlas universel d'Amérique, XXI, N» 20.)
L'auteur ajoute à son titre Tobservation suivante :
A great part of this map i» tahen from the original draughts of M. Blaekmore , the ingénions M. Beriêford now rending in Carolina , capt Naim et other never before publish'd. -^ The south wett part of Louinana is done after a French map published at Paris in 4748.
Plus bas, on Ht encore : N. B. The French map, mention*d in the title, is done by M. Delisleand publish'd by him at Pari», in June 4748, whicli i am ready to êhew fo any gentleman that desiru t<.
dit-il dans le titre, est faite d'après une carte française publiée à Paris en i7i8 : ce qui montre bien à cet égard la priorité des documents français. Et afin quon nen doute point, il écrit, en avertissement, sur sa carte, qut7 est prêt à montrer à tout gentilhomme, désireux de le voir, l'original publié à Parts par M. Delisle * .
Voilà certes un aveu britannique , significatif autant que loyal, et qui résout sans appel toute question de priorité en matière de cartographie Louisianaise. Comment supposer d'ailleurs que la Louisiane et le Mississipi eussent pu être mieux connus et mieux décrits que par ceux qui les découvrirent et les colonisèrent? De la Salle et Tonli, Iberville et ses frères, et tous leurs compagnons d'aventure et de travail , furent des hommes prodigieux , complets , se préoccupant à Tenvi de Vavenir et faisant honneur , non-seulement à l'ancienne France , mais à l'humanité tout entière , et surtout à l'Union Américaine qui les associe à ses propres fondateurs.
Revenons à la carte anglaise de 1720, et n'oublions pas qu'elle a copié de celle de Delisle jusqu'à un cartouche représentant la Basse-Louisiane sur une plus grande échelle (P/. //, Fig. 3). Une telle reproduction montrait bien, non-seulement la priorité déjà reconnue, mais aussi l'importance attachée en Angleterre aux nouvelles découvertes des Français. Et le géographe MoU ne manque pas d'en avouer le motif, qui était « d'éclairer ses compatriotes sur les 9 droits , intérêts ou prétentions qu'ils pourraient avoir sur les terres réclamées » ou plutôt, disait-il , empiétées par la France ^. »
1 Voici le texte même du gé'ographe Moll, qui précisé nettement les prétentions anglaises. Je le reproduis comme pièce du grand procès politique, qui devait tant influer sur Tavenirde la Louisiane, et contribuer en môme temps aux progrès de sa Cartographie.
«N. B. The French divisions are inserted on purpose, that those noblemen, gentlemen, met' chants, etc. , who are interested in our plantations in those parts, may observe wheter they agrée with their proprieties , or do not justly deserve the name of incroachmenis. »
Enfin , dans un autre avis relatif aux mêmes réclamations territoriales de la France , • According to a French map puhlished at Paris », Moll ajoute : The English daim the propertyofCarolina from lat. t9 dig, as part of Cabot's discoveries, who set oui from Bristol in i498 at the charge ofKing Henry the 7*^ ; but they did not take possession of that country till King Charles the IF* time in i663, who granted a patent to divers persons io plant ail the territories mthin the north Lat, of S4^ io S6°, and so west in a direct Une to the South Sea , whieh limit Une ii just touched in thit map , et to avoid confusion is not continued, — Herme any body may see how mueh they ( the Freneh) would incroach , etc.
Au surplus, les prétentions de l'Angleterre n'allaient à rien moins qu'à comprendre le territoire de la Louisiane dans la partie occidentale de la Caroline. La France , de son côté , le considérait comme une simple extension du Canada y et le traitait en appendice dont l'annexion était indispensable à ses vues d'avenir. Comme on le voit , l'esprit annexateur n'a jamais fait défaut aux grandes nations, et il se donnait alors pleine et libre carrière à travers le Nouveau-Monde. Il est vrai que la France avait pour elle un droit de découverte , et que , maîtresse du cours supérieur du Mississipi , elle avait un besoin tout spécial d'y joindre l'embouchure du fleuve. C'était donc un esprit de jalousie, bien plus qu'un intérêt direct , qui fit, en 1727, publier à Londres par Daniel Coxe la Description de la Caroline et du fleuve Meschacébé, ouvrage curieux par la carte qui l'accompagne , mais bien plus par les noms britanniques que l'auteur essaie de substituer aux dénominations françaises de la Louisiane. Ce qui rend, encore aujourd'hui , ce livre plus amusant qu'instructif , c'est la mauvaise humeur qui l'inspira, au souvenir de la mésaventure qui a rendu fameux le Détour à V Anglais. Or, les Anglais eux-mêmes nous forçant d'y revenir, que l'histoire en soit au moins rétablie dans toute son intégrité !
C'était en l'année 1 700 , et peu de temps après que l'embouchure du Mississipi avait été reconnue par Iberville. Bienville, son plus jeune frère, alors sons les ordres de Sauvol « et revenant des Natchez pour se rendre à Biloxi , trouva » un petit navire anglais qui était en carène à un détour de trois lieues. 11 alla » à lui et lui demanda ce qu'il venait chercher au Mississipi , et s'il ne savait »pas que les Français étaient établis dans le pays. L'Anglais, fort étonné, lui » répondit qu'il n'en savait rien , et partit un moment après pour s'en retourner »à la mer, pestant bien fort contre les Français et M. de Bienville. C'est ce » qui a fait nommer ce détour le Détour aux Anglais, dont il porte aujourd'hui » le nom * . »
Sauvol vient, à son tour, confirmer l'exactitude de ce récit contemporain. Voici ce qu'il écrivit dans son journal :
« En descendant le fleuve et à 25 lieues de son embouchure , M. de Bienville » a rencontré une frégate anglaise de 1 2 canons , à laquelle il a fait opposition ,
1 Voir Annales véritables des M premières années de la colonisation de la Louisiane, par Pénieaut» charpentier de navire. — Msa. Boismare , dans la Bibliothèque de l*État, à Bâton-Rouge.
• comme Tordre qae je lui avais donné portait. Le capitaine , nommé Baam »(Bar), lui avoua ingénuement qu'il n avait été reconnaître celte rivière que
> pour y faire un établissement pour une compagnie ; mais voyant que nous nous » en étions emparés avant eux , et nous croyant établis en haut , il a pris le
• parti de s'en retourner, assurant les nôtres qu'on le reverrait l'année
> prochaine * . >
Voilà , certes , deux témoignages précis et compétents , d'abord sur la reçu* lade anglaise , ensuite sur la conduite aussi franche que ferme du jeune Bienville. Comment donc son caractère a-t-il pu être dénaturé au point que , dans la tradition populaire , on ne lui accorde en cette occasion qu'un mérite vulgaire , celui de la ruse?
Daniel Coxe, dans sa Description déjà mentionnée e/e ta Caroline, parie également des projets de ses compatriotes de s'établir alors sur le Mississipi ; mais pas plus lui , que les témoins déjà cités , ne songe à revêtir Bienville de la peau du renard , en lui attribuant la réponse faite au capitaine anglais , que le fleuve où ils se trouj^aient n'était point le Mississipi , et qu'il fallait le chercher beaucoup plus à l'ouest. Ce mensonge heureux , qui aurait fait partir le navire britannique , n'a donc pu être inventé qu'après coup , et probablement par celui qui avait besoin de se justifier ? . En tous cas , cette invention n'aurait pas dft atteindre le fondateur de la Nouvelle-Orléans , réfutée qu'elle est par Daniel Coxe lui-même, lequel n'attribue l'insuccès de l'expédition anglaise qu'au manque d'énergie du capitaine Bar.
Le terrain de nos études étant ainsi déblayé , hAtons-nous maintenant d'y rendre à Bienville , à ses frères et à tous ses compagnons d'armes plus d'un vrai mérite que l'oubli des caries devait forcément laisser ignorer. Cet acte de justice est bien tardif ; mais il est du moins facile aujourd'hui , grâce aux
1 Journal inédit de Sauvoly pag. 80 de la copie Boismare, qui , grâce au bibliothécaire M. Henri Droz y est comme le précédent dans la Bibliothèque de TÉtat , à Bftton-Rouge.
3 C'est ainsi que, plus tard , cette invention a dû passer en France, et de là dans la Louisiane, 'avec Bernard de La Harpe , le premier qui Tait avancée à la Nouvelle-Orléans , où il n'arriva toutefois qu*en 1718. Voici comme il s'exprime dans son journal : • Le capitaine anglais doutant s*il » était entré dans le Mississipi , Bienville aurait profité de son incertitude , en rassurant que le fleuve » qu*il cherchait était plus à Touest, et que la rivière où il se trouvait était dans la dépendance du • Canada , dont la prise de possession avait été faite au nom de Sa Majesté T. C. , et il le sommait » d'en sortir.. . . C*est par cette ruse que M. de Bienville empêcha les Anglais de prendre possession » du Mississipi. » (Voir le Journal de VétabUssement des Français en Louisiane,)
précieux documents de la colonie naissante que nous avons retrouvés , soit i la Bibliothèque impériale , soit au Dépôt scientifique du Ministère de la marine , et grâce d'abord à lobligeance infinie de M. Jomard et de M. Tamiral Mathieu, qui m'en ont, à lenvi, facilité la recherche. Dire combien Tétude m'en a été profitable serait impossible, et mieux vaut pour moi tâcher d'en faire également profiter mes lecteurs.
Qu'il suffise ici d'ajouter que la moindre de ces cartes signale toujours quelques faits nouveaux , et jette des traits de lumière inattendus qui ne manquent jamais de faire mieux connaître les lieux ou mieux interpréter les actes de la colonisation. Ce sont autant de révélations modestes mais pratiques , dont l'éloquence est sans phrase , et dont l'ensemble doit servir de fondement à l'histoire positive de la Louisiane, aussi bien qu'à sa géologie pratique.
Que voyons-nous, en effet, dans cette cartographie esquissée tour-à-tour sur les eaux du golfe de Mexique, sur le fleuve récemment découvert, ou bien sous la hutte de l'Indien encore anthropophage? Des traits saisissants pour la peinture d'une entreprise qui égalait en grandeur les lieux où il s'agissait de la fonder. La première de ces cartes , par exemple , est celle des voyages de Robert de la Salle , laquelle nous fait assister à la plus grande découverie géographique du siècle et aux premières communications civilisatrices du golfe de Mexique avec le Canada. Or, jamais événement peut-être, si ce n'est la découverte même du Nouveau-Monde, n'eut plus de portée sur l'avenir des sociétés américaines. Et comment fut -il préparé? Par le désir, habilement excité chez les sauvages , de voir venir par la mer du Sud les pacotilles dont ils étaient si avides, et dont les glaces de ^l'hiver interrompaient trop fréquemment le commerce par la voie du Nord.
Mais laissons parler ici De la Salle lui-même , puisque nous avons retrouvé et sa carte et^ ses précieux manuscrits :
« On peut passer sûrement > , écrivait-il au comte de Frontenac , « par toutes > ces nations, en ayant le calumet de paix. La plupart de celles où nous devons » aller le savent déjà, et se préparent à nous bien recevoir. — Les Ilinois se sont
• offerts à nous escorter jusqu'à la mer, dans l'espérance que nous leur avons
• donnée qu'il leur viendra par-là tout ce qui leur est nécessaire ; et le besoin
• qu'ont les autres nations de couteaux et de haches, etc. , augmente le désir » qu'ils ont de nous avoir. »
C'est ainsi que De la Salle descendit à lembouchure du Mîssissipi , en marquant sur sa carte la statistique de toutes les tribus riveraines , la nature du sol montagneux , boisé ou marécageux , enfin la forme sous laquelle lui apparut l'entrée du grand fleuve , dont les modifications incessantes constituent le plus important problème delà Géologie Louisianaise. On voit , dès-lors , comment la cartographie est non-seulement un préliminaire utile et intéressant , mais absolument indispensable i cette géologie , surtout au point de vue pratique. Aussi , grâce aux anciennes cartes, allons-nous d'abord nous représenter l'ancienne Louisiane telle que les premiers explorateurs l'aperçurent ou crurent la reconnaître. Puis, suivant tous leurs pas sur le sol qu'ils devaient coloniser, nous y apprécierons mieux les difficultés et le mérite de leurs entreprises, et, d'un autre côté , comparant l'ancien état du territoire avec l'état actuel , nous pourrons tout ensemble en deviner le passé et en conjecturer l'avenir.
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