RELATION DE LA DÉGOUYERTE
DE l'embouchure DE LA RIVIÈRE MISSI3SIPI DANS LE GOLFE DE MEXIQUE j FAITE PAR LE SIEUR De LA SaLLE , l'aNNÉE PASSÉE 1682.
Départ en août 1681 avec 5i compagnons de voyage , parmi lesquels Tonti , le P. Zénobe et Dautray. — Arrivée à rembouchare de la rivière des Ilinois. — Descente du Mississipi. — Établissement du Fort à Prudhonune. — Suite du voyage. — Tambours et cris de guerre. — Préparatifs de défense. — Gages de paix et d*amitié. ~ Réception des voyageurs par des Akansa , Indiens à mœurs douces et gaies et bien différents de ceux du Nord. — Leur village situé vis-à-vis le confluent deTOhio. — Arrivée chez les Taensa, dont le lac est formé par le Mississipi. — Leurs huit villages, et curieux tableau de leur état social. — Arrivée chez les Nachié et les Koroa, ennemis des Taensa. — Échange de présents. — Le Mississipi divisé en deux par une !le de 40 lieues de long. — De la Salle suit la branche orientale du fleuve , et en découvre Tembouchure ( 7 avril 1682). — Acte de la prise de possession et importance du Mississipi. — Remonte du fleuve. — Incidents du retour. — De la Salle tombe gravement malade chez les Akansa, et envoie Tonti porter la nouvelle dh sa découverte. — Noble et touchante conclusion.
« Le sieur De la Salle s'embarqua sur le lac Taronto qui se décharge dans le lac des Hurous, à la fin du mois d'aoust de Tannée 1681 , et il arriva vers le commencement de novembre à la rivière de Miamis , au fond du lac des Ilinois , du costé du sud . II travailla d'abord , après son arrivée , à préparer toutes les choses nécessaires pour achever sa découverte. Il choisit 23 François et 18 Nahingans et Âbenaquis , sauvages qui avoient quitté leur pays voisin de la Nouvelle Angleterre et s'estoient mis sous sa protection . Ils voulurent mener avec eux dix de leurs femmes, pour leur aprester à manger selon leur coustume pendant qu ils seroient à la chasse ou à la pesche , et ces femmes conduisirent avec elles trois enfans. Ainsy toute la troupe fut composée de 54 personnes, entre lesquelles étoient le sieur De Tonty , le père Zénobe , recollet , et le sieur Dautray , fils du procureur général de Québec .
» Le 21 décembre, le sieur De la Salle fit embarquer le sieur De Tonty avec une partie de ses gens sur le lac des Ilinois, pour aller vers la rivière Divine appelée par les sauvages Chécagou, afin dy préparer des canots et les autres choses nécessaires à son voyage. Le S' De la Salle l'y joignit avec le reste de sa troupe le 4 de janvier 1682 , et trouva que le sieur De Tonty , la rivière Chécagou estant glacée , avoit fait faire des traisnaux pour y mettre tout leur équipage.
» Ils partirent de cet endroit le 27® du mesme mois , et trainèrent leur bagage et leurs provisions environ 80 lieues. Ils passèrent par le grand village des Ilinois où ils ne trouvèrent personne , les sauvages estant allés hiverner ailleurs. Trente lieues plus bas et au bout d'un élargissement de la rivière nommé le lac de Pimedy , où estoit scitué le fort de Crèvecœur, ils trouvèrent les glaces fondues. Ainsy ils s'embarquèrent dans leurs canots et arrivèrent le 6 février à l'embouchure de la rivière des Ilinois, scituée au 38® degré de latitude.
» Les glaces qui dérivoient sur la rivière Mississipi les arrêtèrent en cet endroit jusqu'au 13^ du mesme mois. Ils en partirent le mesme jour, et trouvèrent à six lieues plus bas, sur la main droite, une grande rivière qui vient de l'ouest, appelée la rivière de Missoury. Le 14<^, à six lieues de là, ils virent à la main gauche le village de Tamaroa, où ils ne rencontrèrent persone parce qu'ils étoient tous allez à la chasse vers la rivière Ouabache, à 46 lieues de là. Le sieur De la Salle laissa dans ce village, ainsi qu'il en avoit laissé dans celui des Ilinois , des marques de sa venue en paix et des signes de sa route qu'il continua durant plus de 100 lieues sans rencontrer aucun homme.
» Il alloit à petites journées , parce que n'ayant pu porter d'autres provisions que de bled dinde , il estoit obligé de faire chasser presque tous les jours. Il fit néantmoins 42 lieues sans s'arrester , à cause que les rivages estoient bas et marécageux et pleins de cannes fort épaisses.
»Le 24 febvrier, ceux qu'il avoit envoyés à la chasse revinrent tous, à la réserve d'un de ses gens nommé Pierre Preudhomme ; et les autres ayant rapporté qu'ils avoient veu des pistes d'hommes , on craignit qu'il n'eust été pris ou tué par les sauvages. Âussytost le sieur De la Salle fit faire ud fort et ordonna à des François et à des sauvages de suivre les pistes qu'on avait veûes.
» Le l^** du mois de mars , Gabriel minime et deux des sauvages du sieur De la Salle découvrirent cinq sauvages dont ils en prirent deux , et les amenèrent au fort où le sieur De la Salle leur fit beaucoup de carresses. Il apprit qu'ils estoient d'une nation appelée Sicacha , et que leur village n estoit éloigné que d'une journée et demie. Ainsy il partit avec la moitié de ses geos pour y aller , dans l'espérance d'apprendre des nouvelles de Preudhomme. Mais après avoir marché durant un jour et demy, il reconnut qu'ils estoient eocore bien éloignés du village et que ces deux sauvages l'avoient trompé. Il leur en fit des plaintes et ils luy avouèrent qu'il y avoit encore trois journées , oflrant toutefois que l'un
d'eux demeureroit avec luy pendant que Vautre iroit au village dont les chefs se rendraient incessamment au bord du fleuve. Le sieur De la Salle accepta leurs oflres , et en ayant renvoyé un avec quelques présens de marchandises , il ramena l'autre à son fort. Mais Preudhomme qui s'estoit égaré à la chasse fut retrouvé le mesmejour. Ainsyle S^'De la Salle renvoya aussy l'autre sauvage avec des présens.
»Le 3*^, il continua sa route, et le 13®, après avoir navigué 45 lieues, ils entendirent battre le tambour et faire des cris de guerre, ce qui leur fit juger qu'ils avoient esté découverts par quelques sauvages , dont en eflet ils virent aussy tost le village à la droite de la rivière.
» Le sieur De la Salle fit d'abord passer ses canots à l'autre bord , où , en une heure, il fit construire un fort de pieux et d'arbres abattus sur une pointe de terre , afin d'éviter d'estre surpris et pour donner aux sauvages le temps de se rassurer. Il fit ensuite avancer quelques uns de ses gens sur le bord de la rivière qui appelèrent les sauvages. Leurs chefs envoyèrent une pirogue qui s'avança à la portée du fusil. On leur présenta le calumet de paix, et deux sauvages s'estant avancés et invitant par leurs gestes les François d'aller à eux , le sieur De la Salle y envoya un François et deux de ses sauvages qui furent receus et régalés avec beaucoup de marques d amitié. Six des principaux les ramenèrent dans la mesme pirogue , et entrèrent dans le fort où le sieur De la Salle leur fit des présens de tabac et de quelques marchandises. Ils lui firent à leur tour présent de quelques esclaves , et ensuite le plus considérable d'entre eux le convia d'aller à leur village pour s'y rafraischir avec tous ses gens ; à quoy le sieur De la Salle consentit. Tous ceux du village, h la réserve des femmes qui avoient d'abord pris la fuite, vinrent au bord de la rivière pour le recevoir. Ils voulurent ensuite enmener ses gens en diverses cabanes pour les mieux régaler ; mais îe sieur De la Salle ne jugeant pas h propos de les laisser escartcr, témoigna que ses gens ne se séparoient pas volontiers les uns des autres. Les sauvages consentirent facilement- à les laisser ensemble et bastirent les cabanes qui leur estoient nécessaires, leur portèrent du bois à brusler , leur fournirent des vivres en abondance et leur firent des festins continuels durant trois jours que le sieur De la Salle y demeura.
» Les femmes estant venues leur apportèrent du bled dinde , des fèves , de la farine et des fruit» de diverses sortes , et on leur fit en récompense de petits présens qu^elies admirèrent.
» Ces sauvages ne ressemblent pas à ceux du Nord , qui sont tous d'une humeur triste et sévère. Ceux-ci sont beaucoup mieux faits : honestes, libéraux et dune humeur gaye. La jeunesse mesme est si modeste, que, quoiqu'ils eussent une forte envie de voir M. De la Salle, ils se tenoient néantmoins à la porte, sans bruit et sans oser y entrer. On y vit un grand nombre de poules, beaucoup de sortes de fruits et des pesches déjà formées sur les arbres , quoi qu on fust au commencement de mars.
» La rivière Ohio , qui a sa source dans le pays des Iroquois , se décharge dans le fleuve Mississipi, vis-è-vis de ce village.
Le 14 du mesme mois, le sieur De la Salle prit possession de ce pays avec beaucoup de cérémonies, faisant planter une croix et y arborant les armes du Roy. Les sauvages en témoignèrent une joye extraordinaire, et le sieur De la Salle, à son retour de la mer, trouva qu'ils avoient entouré cette croix d'une palissade. Ils lui donnèrent ensuite des provisions , et quelques hommes pour le conduire et luy servir d'interprètes chez les Taensa, leurs alliés, qui sont éloignés de 80 lieues de ce village.
» Le 17, le sieur De la Salle continua sa route; et, à six lieues de là, il vit un autre village des Akansa , et un troisième , trois lieues plus bas , où il fut aussy fort bien receu ; mais il ne s'y arresta pas , et il en partit après y avoir fait des présens.
» Le 22 , il arriva chez les Taensa , qui habitent autour d'un petit lac formé dans les terres par le fleuve Mississipi. Ils ont huit villages; les murailles de leurs maisons sont faites de terres meslées de paille , le toit est de canne& qui forment un dôme orné de peinture. Ils ont des lits de bois et beaucoup d'autres meubles , et d'embellissements. Ils ont des temples où ils enterrent les os de leurs capitaines , et ils sont vestus de couvertures blanches faites d'une écorce d'arbre qu'ils filent. Leur chef est absolu et dispose de t(5ut sans consulter persone. Il est servi par des esclaves , ainsy que tous ceux de sa famille. On luy appreste à manger hors de sa cabane , et on luy sert à boire dans une tasse particulière avec beaucoup de propreté. Ses femmes et ses enfans sont traittez de mesme, et tous les autres Taensa luy parlent avec respect et avec de grandes cérémonies.
» Le sieur De la Salle , estant fatigué et ne pouvant aller luy mesme chez les Taensa , y avoit envoyé le sieur De Tonty avec des présens. Le chef de cette nation ne se contenta pas d'envoyer quantité de vivres au sieur De la Salle et
de lui faire des présens, il voulut aussy lui rendre visite. Un maistre de cérémonies vint deux heures auparavant , suivi de six hommes à qui il fit nettoyer le chemin par où il devoit passer. Il luy fit préparer une place et la fit couvrir d'une natte de cannes très délicatement travaillée. Ce chef arriva ensuitte vestu d'une très-belle nappe ou couverture blanche; deux hommes le précédoient, portant des éventails de plumes blanches ; un troisième portoit une lame de cuivre et une plaque ronde de la mesme matière , toutes deux très polies. Il conserva une gravité extraordinaire dans cette visite , qui fut néantmoins pleine de confiance et de marques d'amitié.
» Tout ce pays est garny de palmiers, de lauriers de deux sortes, de pruniers, de peschers , de mouriez , de noyers de cinq ou six sortes , dont quelques-uns portent des noix d'une grosseur extraordinaire , et de beaucoup d'autres sortes d'arbres fruitiers dont la saison trop peu avancée empescha de reconnoistre les fruits.
» Les guides ne voulurent pas aller plus loin , craignant de rencontrer leurs ennemis , parce que les peuples qui habitent un des rivages de cette rivière sont ennemis de tous ceux de l'autre : il y a 34 villages du costé droit et 40 du costé gauche .
>Le 26® de mars, le sieur De la Salle continua sa navigation; on découvrit à douze lieues de là un pirogue, auquel le sieur De Tonti donna chasse jusqu'à ce que, approchant du rivage, on vit un grand nombre de sauvages. Aussy tost le sieur De la Salle , suivant sa précaution ordinaire , gagna le rivage opposé, d'où il leur envoya le calumet de paix par le mesme sieur De Tonti.
» Quelques-uns de ces sauvages traversèrent la rivière , et on apprit d'eux qu'ils estoient de la nation des Nachié, ennemis des Taensa ; toutefois, le sieur De la Salle alla dans leur village , éloigné de trois lieues de la rivière , et y coucha ; il y fut visité par le chef des Koroa , que les Nachié , leurs alliez , avoient fait avertir pendant la nuit.
» Le lendemain , le sieur De la Salle , après avoir fait des présens aux Nachié , revint dans son camp avec le chef des Koroa qui Tacccompagna jusque dans son village , scitué dix lieues plus bas , sur un costeau entouré de belles prairies. Ce chef fit présent au sieur De la Salle d'un calumet , le régala avec tous ses gens , et lui dit qu'il y avoit encore dix journées jusqu'à la mer. On partit de ce village le 29® de mars. Un peu au-dessous, la rivière estant divisée en deux par
une isle de 40 lieues de longueur, ils prirent un bras pour Vautre , ce qui les empescha de voir dix autres nations.
»Le 2® d'avril, après avoir navigé 40 lieues, ils virent des pescheurs de la nation appelée Quinipisa, qui prirent la fuite, et aussytost après on entendit des cris de guerre et battre le tambour. Quatre François allèrent leur présenter le calumet avec ordre de ne point tirer, mais ces sauvages leur décochèrent des flèches. Quatre Mahingans y allèrent après, qui eurent un pareil succès. Âinsy, le sieur De la Salle, voyant ces sauvages si peu sociables, continua sa route. Deux lieues plus bas, ils entrèrent dans un village appelé Tangibao, où ils trouvèrent trois cabanes pleines d'hommes morts , qui paroissoient avoir esté tuez il y avoit environ vingt jours, et le reste du village bruslé et saccagé. Ils navigèrent ensuite encore 40 lieues, uu bout desquelles, le 6^ d'avril, ils virent que la rivière se divisoit en trois branches. Le lendemain, 7®, le sieur De la Salle alla reconnoistre le chenal qui estoit a la droite. Il envoya le sieur DeTonty visiter celuy du milieu, et le sieur Dautray celuy qui estoit à la gauche. Ils estoient tous trois fort beaux et fort profonds. Au bout de deux lieues, ils trouvèrent Veau salée , et peu de temps après la pleine mer, où ils s'avancèrent un peu pour la mieux reconnoistre. Ils remontèrent parles mesmes canaux, et se rassemblèrent tous avec une joye extrême d'avoir heureusement achevé une si grande entreprise.
» Le 9® d'avril , le sieur De la Salle fit planter une croix et arborer les armes de France , et après qu'on eut chanté l'hymne Vexilla et le Te Deum, il prit, au nom du Roy , possession de ce fleuve , de toutes les rivières qui y entrent et de tous les pais qu'elles arrosent. Il en fit faire un acte authentique signé de tous ses gens, et, ayant fait faire une décharge de fusils, il fit mettre en terre une plaque de plomb où les armes de France et les noms de ceux qui venoient de faire la découverte estoient gravez.
»I1 a suivi durant 350 lieues la rivière Mississipi qui conserve jusqu'à la mer sa largeur de près d'un quart de lieue. Elle est fort profonde partout, sans aucun banc ny rien qui empesche la navigation , quoy qu'on eut en France publié le contraire. Elle tombe dans le golfe du Mexique au delà de la baye du Saint-Esprit , entre le 27« et le 28* degré de latitude , et à l'endroit où quelques cartes marquent le Rio de la Madalena, et d'autres Rio Escondido: elle est éloignée d'environ 30 lieues de Rio Br(W0, de 60 de Rio de Palmas, et de
90 à 100 lieues de JRto PanerOy où est la plus prochaine habitation des Espagnols sur la coste. Le sieur De la Salle, qui porte toujours dans ses voyages un astrolabe, a pris la hauteur précise de cette embouchure.
»Le 10® d'avril, le sieur De la Salle commença à remonter la rivière, et il arriva le 12 au village dcstruit appelle Tangibao; les vivres luy ayant manqué depuis quelques jours , il résolut de tascher d'en obtenir des sauvages voisins. Ceux qu'il envoya à la descouverte luy amenèrent quatre femmes de la nation des Quinipisa , qui avoient tiré des flèches sur ses gens. Il alla camper vis-à-vis de leur village, et, une pirogue ayant paru, il présenta luy-mesme le calumet de paix aux sauvages qui se retirèrent sans le recevoir. Alors il mit une de ces femmes h terre avec un présent de haches, de cousteaux et de rasade, luy faisant entendre que les trois autres la suivroient bientost , et qu'elle luy fist apporter du bled d'tnde.
» Le lendemain , quelques sauvages ayant paru h terre , le sieur De la Salle alla les trouver, et il conclut la paix avec eux ; il receut et donna des ostages , et alla camper auprès de leur village, où l'on luy apporta quelque peu de blé ; le soir il renvoya les femmes et retira ses gens. Le jour d'après, avant le jour, celuy qui estoit en sentinelle avertit qu'il entendoit du bruit parmy les cannes qui bordent la rivière. Le sieur Dautray dit que ce n'estoit rien, mais le sieur' De la Salle ayant encore entendu du bruit cria aux armes, et que c'estoient des sauvages. Âussytost on entendit des cris de guerre et décocher des flèches de fort près. Le sieur De la Salle et ses gens firent grand feu : le combat dura deux heures , et le jour estant venu , les sauvages prirent la fuite, après avoir eu des hommes tuez et plusieurs blessez , sans que pas un de la troupe du sieur De la Salle fust tué ny blessé. Ses gens voulurent aller brusler le village de ces perfides ; mais comme il vouloit ménager l'esprit de ces sauvages , il s'y opposa sous prétexte qu'ils avoient peu de munitions.
»II partit le mesme jour 16* d'avril, et arriva le l^** de may au village des Koroa , après avoir beaucoup souflert avec tous ses gens faute de vivres. Les Koroa estoient alliez des Quinipisa , et ils avoient , à dessein de les venger, ensemble les sauvages de quatre villages ; mais le sieur De la Salle se tint si bien sur ses gardes, qu'ils n'osèrent rien entreprendre. Ainsy il reprit le bled qu'il avoit caché près de là , et il continua sa route. Il fut surpris en cet endroit de voir que le bled de l'Inde , qui commençoit salement à sortir de terre le 29 mars , estoit
desjà bon à manger, et il aprit ensuite qu il meurissait en iO jours. Il fut très bien receu par les Taensa et par les Âkansa , chez lesquels il arriva le 1 7® de may . Il tomba dangereusement malade quelques jours après et i cent lieues de la rivière des llinois. Cet accident l'obligea d'envoyer devant le sieur De Tonti pour porter les premières nouvelles de sa découverte , qu'il escrivit de Missilimakinac au comte de Frontenac le 23 juillet 1 582 , après avoir sur sa route sauvé la vie à quelques Iroquois poursuivis par trente Tamaroa, Cadcia et Omissoury.
« Cependant le sieur De la Salle fut arresté 40 jours par sa maladie qui le réduisit à l'extrémité; mais, Dieu luy ayant renvoyé la santé, il s'avança à petites journées à cause de sa faiblesse jusqu'à la rivière des Miamis, où il arriva vers le mois de septembre dernier, mais laproche de l'hyver l'a empesché de descendre à Québec. Il a de cette sorte achevé la plus importante et la plus difficile découverte qui ait jamais esté faite par aucun François sans avoir perdu un seul homme , dans des pays où Jean Ponce de Léon , Pamphile de Narvaez et Ferdinand Soto ont péri sans aucun succès , avec plus de deux mille Espagnols. — Jamais aucun Espagnol n'a fait de pareilles entreprises avec si peu de monde et tant d'ennemis. Mais il n'en a tiré aucune utilité pour luy mesme , ses malheurs et les fréquens obstacles qu'il a trouvez luy ayant fait perdre plus de deux cent mille livres , ainsi qu'il le justifiera par des comptes fidèles, h son retour en France. Il s'estimera néantmoins fort heureux s'il avoit pu faire quelque chose pour la gloire et pour l'avantage de la France, et si ses travaux luy peuvent faire mériter la protection de Monseigneur. »
Tel est le texte si long-temps et si vainement cherché, soit en France, soit au Canada , et que j'estime à grand bonheur d'être le premier à publier. Le récit en est saisissant par la simplicité du style autant que par la grandeur du sujet ; et l'auteur , parlant à la troisième personne , s'y élève sans orgueil à toute la hauteur du rôle qu'il venait de remplir. A ce témoignage naturellement sommaire , mais qui dit tant de choses en peu de mots , il faudra joindre aussi l'exposition de la carte qui en a été faite par Franquelin en 1684, au moment où De la Salle allait reprendre sa première découverte , en voulant cette fois-ci Taborder par mer et remonter le Mississipi. {Fig. J, PI. I, et Appendice A.)
SUITES DE LA DÉCOUVERTE JUSQu'a LA PRISE DE POSSESSION PAR LA FRANGE.
Importance géologique autant qu'historique des premiers témoignages relatifs aux bouches du Mississipi. — Récils du P. Zénobe et du notaire de la découverte. — De la Salle entreprend une seconde expédition , qui doit le ramener par le golfe de Mexique au Mississipi. — Les navires manquent ce fleuve , et De la Salle , qui en cherche au Texas la branche occidentale , rend compte de cette erreur. — Détails précieux pour la première comme pour la seconde expédition. Triste fin de cette dernière. — Tonti redescend aux bouches du fleuve, et, n'y trouvant pas De la Salle, lui adresse une lettre remise plus tard à Iberville. — Un autre De la Salle au moment de la troisième expédition.
Comme on Ta déjà compris sous plus d'un rapport, parmi les découvertes si intéressantes faites par De la Salle , ce sont les bouches du Mississipi qu'il faut particulièrement considérer. Le but d'une prochaine expédition était de les retrouver pour s'y établir ; et la géologie de la Louisiane avait également besoin de les bien connaître , pour savoir à quel degré de formation territoriale le delta du fleuve était parvenu sur la fin du XVII° siècle. Comme nous ne saurions trop multiplier les témoignages authentiques sur cet ancien état des lieux, voici la relation du Père Zénobe, témoin oculaire de la première découverte, et que De la Salle avait chargé d'explorer une des trois bouches du Mississipi :
a Nous arrivasmes le 6 avril à une pointe où le fleuve se divise en trois chenaux. » Le sieur De la Salle partagea le lendemain son monde en trois bandes pour » les aller reconnoistre. Il prit celui de l'ouest; le sieur Dautray, celui du sud ; » et le sieur De Tonty, que j'accompagnois , celui du milieu. Ces trois chenaux » étoient beaux et profonds ; l'eau étoit saumâtre ; au bout de deux lieues nous »la trouvasmes tout-à-fait salée, et, avançant toujours , nous découvrismes la » pleine mer ; de sorte que le 9 avril nous fismes la cérémonie , avec le plus de » solennité possible , de planter la croix et arborer les armes de France. Après » que nous eûmes chanté l'hymne Vexilla régis et le Te Deum , le sieur De la » Salle prit , au nom de Sa Majesté , possession de ce fleuve , de toutes les » rivières qui y entrent et de tous les pays qu elles arrosent. L'on rédigea un
» acte authentique dressé de tous tant que nous estions , et au bruit et décharge »de tous les fusils. L'on mit en terre une plaque de plomb, où les armes de » France et les noms de tous ceux qui venoient de faire la découverte estoient
• gravez.
» Le sieur De la Salle , qui portoit toujours un astrolabe , prit la hauteur «de cette embouchure. Quoiqu'il s'en soit réservé le point précis, nous avons » connu que le fleuve tombe dans le golfe du Mexique entre le 27® et le 28®
• degré de latitude, et, comme l'on croit, à l'endroit où les cartes marquent le r»Rio Escondido.
»Nous estimions la baye du Saint-Esprit (celle de Mobile) au nord-est de » îîotre embouchure ; car nous sommes toujours allés depuis la rivière desilinois »au sud et sud-ouest. Le fleuve serpente un peu, conserve jusqu'à la mer sa
• largeur de près d'un quart de lieue, est fort profond partout, sans aucun »banc ni rien qui empesche la navigation, quoiqu'on ait publié le contraire. » On estime ce fleuve de huit cents lieues de profondeur ; nous en avons » fait pour le moins trois cent cinquante, depuis l'embouchure de la rivière de
• Seignelay (celle des llinois).
» Les vivres nous avoient manqué ; nous trouvasmes seulement quelques » viandes boucanées auprès de notre embouchure , dont nous nous servismes » pour satisfaire à la grosse faim ; mais peu après on remarqua que c'estoit de » la chair humaine , si bien que nous laissasmes le reste h nos sauvages ; elle se
• trouvoit fort bonne et délicate. Enfin, le 10 avril, nous commençasmes à
• remonter le fleuve, ne vivant que de pommes de terre et de crocodillcs. Le » pays est si bordé de cannes et si bas en cet endroit, qu'on ne pouvoit chasser » sans se retarder beaucoup < . »
Cette relation est enfin confirmée par l'acte notarié de la découverte, où il est dit : «On continua la navigation jusques au 6® jour d'avril, qu'on arriva
• aux trois chenaux par lesquels le fleuve Colbert se décharge dans la mer. On » campa sur le bord du plus occidental , à 3 lieues ou environ de l'embouchure.
• Le septième , M. de la Salle le fut recounoistre et visiter les costes de la mer
* Voir Premier établissement de la Foi dans la Nouvelle France , par le Père Leclercq , missionnaire récollet; Paris, 1691, T. 11, p. 236; ouvrage très-rare, contenant la relation originale du Père Zénobe , et dont la copie manuscrite se trouve actuellement dans la possession de M. Droz, l'obligeant et savant bibliothécaire de Bâton-Rouge.
» voisine , et M. de Tonli le grand canal du milieu. Ces deux ouvertures s'estant » trouvées belles, larges et profondes, le huitième jour on remonta pour trouver » un lieu sec et qui ne fust point inondé < . »
C'est là qu'on érigea une colonne aux armes de France , et que Ton constata la prise de possession au nom de Louis le Grand, roi de Franee et de Navarre, le 9 avril 1682 i.
Ainsi, le notaire de l'expédition confirme, au fond, tout le récit antérieur. Quant au P. Zénube , plusieurs de ses détails sont spécialement remarquables : d'abord , la salure des eaux avant d'atteindre à la mer ; ce qui prouve que les eaux du Mississipi étaient basses à ce moment , puisque les marées pénétraient dans son lit ; secondement , les trois chenaux de l'embouchure , dont le plus occidental fut exploré par De la Salle. Or, c'est tout le contraire qui eut lieu, en 1699, dans l'expédition d'Iberville, dont le but était de reconnaître la découverte de 1682. Iberville , arrivant par mer è la branche nord- est du fleuve, en trouva les eaux entièrement douces, comme elles sont toujours durant leurs crues. En outre, cette branche, si difl^érente de celles décrites ci-dessus , se divisait en deux chenaux : l'un sud^est, seul bon pour la navigation ; l'autre , alors impassable , mais qui devait à son tour se rouvrir, comme le précédent devait aussi se refermer. Changements incessants qui expliqueront l'opposition apparente des deux descriptions , en prouvant un fait trop méconnu, savoir: les atterrissements gigantesques du Mississipi.
Cependant, avant la reconnaissance faite par Iberville, une autre semblable avait eu lieu, dont il nous reste à parler, et qui avait déjà permis de remarquer l'instabilité des rives du fleuve. Celle-ci avait été conduite par l'intrépide et fidèle compagnon de De la Salle , le chevalier De Tonti, qui, revenu en 1686 à l'embouchure du Mississipi , y trouva la colonne aux armes de France renversée par les bois de dérive. Il la releva , en la reportant sept lieues plus haut, et la planta sur un terrain plus à l'abri des inondations , lesquelles , variables comme elles le sont toujours , avaient fait défaut lors de la première découverte et n'avaient pu être remarquées.
Mais n'insistons pas davantage sur des changements qui bientôt frapperont de tous côtés nos regards , et hâtons-nous d'éclaircir l'histoire de la première
1 Ce dernier document a déjà été reproduit par M. Ch. Gayarré {Histoire de la Louitianet p. i5).
expédition par quelques détails de la seconde. De la Salle était revenu en France ; et , ayant rendu compte de ses découvertes , il avait , malgré ses jaloux et ses ennemis, obtenu du marquis de Seignelay, ministre de la marine, des forces destinées à coloniser par mer les lieux où il venait de s'immortaliser. Cette nouvelle expédition , purement navale , devait avant tout retrouver lembouchure du Mississipi. Les bâtiments qui la composaient étaient partis de Uochefort le 24 juillet 1784. Après avoir relâché à Saint-Domingue et doublé la pointe-ouest de Cuba, ils aperçurent, dès le 6 janvier 1685 , la cAte-nord du golfe de Mexique. Mais, par une erreur des pilotes, que De la Salle va lui- mémo nous raconter, les navires, continuant à se diriger vers l'ouest, c'est-à-dire vers le Texas, dépassèrent le Mississipi.
Laissons maintenant parler notre héroïque voyageur, dont les écrits originaux , oubliés jusqu'à ce jour, semblent avoir été poursuivis du même destin qui allait le faire périr au Texas. Il y était débarqué au milieu des circonstances les plus difficiles , et néanmoins il s'y croyait à l'embouchure de la grande branche occidentale , formant , comme il l'a déjà dit , Yile de 40 lieues de long, surnommée plus tard Ule La fourche.
C'est de là qu'il écrivit au marquis de Seignelay la lettre suivante , dont le début éclaircit et complète l'histoire de sa première expédition :
a A Tembouchure occidentale du fleuve Colbert, le 4« mars 1685.
» Monseigneur ,
» ....La saison étant très-avancée et voyant qu'il me restoit fort peu de temps » pour achever l'entreprise dont j'estois chargé , je résolus de remonter ce canal » du fleuve Colbert, plus tost que de retourner au plus considérable , éloigné de » 2S à 30 lieues d'icy vers le nord-est , que nous avions remarqué dès le sixième » janvier, mais que nous n'avions pu reconnoistre , croyant, sur le rapport des » pilotes du vaisseau de Sa Majesté et des nostres , n'avoir pas encore passé la »baye du Saint-Esprit (celle de la Mobile); mais enfin, après avoir toujours » costoyé la terre de fort près et de beau temps , la hauteur nous a fait remarquer • qu'ils se irompoient, et que ce que nous avions veu, le sixième janvier, estoit «en effet la principale entrée de la rivière que nous cherchions. Si le printemps » n'eust pas esté si proche , j'y aurois retourné . Vapréhension de passer le reste » de Vhyver à ni élever vers test , d'où les vents soufflent quasi continuellement
» et potment le courant vers Vcmest s m'a fait prendre le party de remonter le » fleuve par icy, et de prier M. de Beaulieu d aller reconnoistre cette autre em- » bouchure pour en rendre compte à Votre Grandeur. Celle-ci est située par les » vingt'huict degrés dix-huit à vingt minutes de latitude septentrionale ; le canal » en est large et profond au-dedans de la barre , y ayant presque partout cinq à six » brasses d'eau. Il est vray qu'il n'y en a que deux brasses sur le plus haut fond, » au moins en cette saison , où la rivière , estant glacée dans toutes ses branches , » a trop peu de force pour nettoyer son canal et pour en repousser te sable que » la mer y jette continuellement. Il est même à remarquer que, quand il a long- » temps venté des vents de terre, l'eau diminue, en sorte que parfois il n'en » demeure que dix pieds sur la barre , comme on le remarqua le jour que nos «quatre pilottes y sondèrent, dont ils ont dressé un procès-verbal. Mais quand «l'eau est repoussée par les vents du large, il s'y trouve jusqu'à treize pieds » d'eau , particulièrement aux nouvelles lunes , où les marées sont les plus fortes, » au moins en hyver. Ces deux canaux sortent d'une baye fort longue et fort » large, dans laquelle le fleuve Golbert se décharge. Leau y est salée comme » celle de la mer. Il y a marée, et comme on ne voit point d'un costé à l'autre , » il me fut aisé de me tromper en y descendant, et de prendre pour la mer cette » étendue deau salée dont on ne voyoit point le bout, et que je ne pus traverser, i> n'ayant que des canots d^écorce. Cette espèce d'isle de sable qui est entre la » mer et cet étang salé , arrestant la force des vagues , le fleuve n'a rien qui »arreste son cours, lorsqu'il s'y décharge et paroist former un très beau port. « Mais les canaux par lesquels il se rend à la mer ne sont pas si sains , à cause »des sables que les vents y poussent »
Voilà bien le littoral du Texas tel qu'il est encore aujourd'hui, et telle est la lettre de De la Salle , que nous publierons plus tard en entier, ainsi que les cartes qui l'accompagnent , quand nous aurons à déterminer les vraies positions du débarquement et les itinéraires de cette expédition lamentable. Limitonsnous pour l'instant aux détails concernant le Mississipi, sur lequel le brave Tonti allait bientôt redescendre pour venir en aide à son ancien chef. Il partit, à ceteOet, du pays des Ilinois, et dédaignant mille dangers supérieurs
1 J*ai cm devoir imprimer en italique les passagis de cette lettre, sur lesquels nous aurons plus lard à retenir.
à la faiblesse de ses moyens, il arriva aux bouches du fleuve, h la recherche de lexpédition , dont une rumeur sinistre lui faisait déjà redouter la fin tragique. Voici comme il s exprima plus tard a ce sujet > :
« Le 24 août 1G86, en Canada.
«Monseigneur,
»Sur les nouvelles que j'ay receues au fort S^-Louis, sur la rivière des «Ilinois, que M. de la Salle esloit descendu h la coste de la Floride avec les » gens de guerre et autres, que Sa Majesté luy avoit fait la grâce de luy octroyer, »et quil se seroit débarqué dans le mois d'avril de Tannée 1685; que un de » ses bastimens se serait brisé à la coste , et que les sauvages de la Floride luy » ayant pillé les marchandises dudit bastimcnt , cela lauroit obligé à se battre »contre eux: dans Tespérance d*avoir de ses nouvelles ayant détaché quelqu'un » de nos sauvages vers le fleuve Colbert , lesquels , à leur retour qui fut dans le «mois de février, me dirent n avoir veu ny entendu de ses nouvelles, et voyant » onze mois de passez , cela me fit prendre résolution de descendre jusqu'à la mer, » dans Tespérance de lui donner secours , tant de vivres que de canots d'écorce »qui sont fort propres pour la navigation de ces lieux-là. Après avoir mis ordre »au fort S^-Louis, y ayant laissé un commandant avec 31 François, et ayant » 25 François de bonne volonté pour descendre avec moy (suivent ici leurs noms), » et ayant pris des marchandises pour les présens des villages et munitions de » guerre et de bouche , ustencilles et canots , le tout se montant à six milles «livres tournois : nous sommes partis ensemble du fort S*-Louis le 13^ de T» février 1686, avec quatre Chaouenom que javois loué pour venir avec nous. » Après avoir traisné notre équipage sur les glaces et navigué jusqu'à 80 lieux »du fort, nous trouvasmes le village des Illinois le 27® de février. Leur » ayant fait quelques présens pour les inviter à marcher en guerre contre les » Iroquois , l'année prochaine , quant les François du Canada partiront pour la «guerre contre ladite nation, selon ce que m'a escrit M. le marquis de Denon- » ville, gouverneur en Canada; et les ayant laissez dans une bonne dispo-
' La lettre suivante est le texte même de Tonti, mais affranchi de ses italianismes. (Voir aux Archives scienli/iques de la marine. ) I Fils d*UD banquier italien, Tonti était devenu tout français par le cœur; et, après De la Salle, il est des premiers explorateurs celui dont la mémoire mérite le plus d'ôtre honorée en Louisiane.
Dsition pour cette exécution, jesquipay cinq Illinois pour m'accompagner. «Continuant ma route, ayant navigué 158 lieux, je trouvay cent hommes de » guerre Cappa, lesquels se mirent en deffence en nous voyant ; mais leur ayant V fait connoistre qui nous estions , nous nous montrasmes le calumet les uns vaux autres..., etc. b
Arrivant enfin au golfe de Mexique , sans avoir trouvé aucun indice sur les rives du Mississipi, Tonti envoya deux partis d exploration jusqu'à 30 lieues à louest et 25 lieues h Test de 1 embouchure ; mais 1 un et l'autre ne pouvant aller plus avant , faute d'eau potable, revinrent au point de départ, n'ayant remarqué partout que des terres basses, sauf quelques côtes aperçues vers le nord-est. C'est alors que Tonti releva, comme nous l'avons vu, la colonne aux armes de France de 1682, et laissant à l'adresse de De la Salle, chez la tribu amie des Bayougoula , une lettre qui fut plus tard remise à Iberville , il revint au Canada, d'où il rendit compte de sa tentative aussi noble que spontanée de secourir son ancien ami.
Cependant De la Salle avait été assassiné au Texas , et , ce qui est affreux à dire , assassiné par les siens ! L'avenir de la Louisiane resta pendant douze années comme frappé du même coup. Enlin, le Gouvernement Français, songeant à utiliser une aussi grande découverte , organisa une troisième expédition, en l'entourant de toutes les lumières fournies par une cruelle expérience. C'est alors que le neveu ou frère de l'illustre voyageur, écrivain de la marine à Toulon, écrivit ce qu'il savait de la découverte dont il avait lui-même fait partie. Après avoir vanté le Mississipi et les six grandes rivières qui le forment, fouies les natians qui les Imbitent, ajoule-t-il , sont fort honnêtes , et souhmteraient que les Français vinssent s* établir chez eux.., «Le commerce y sera K considérable en toutes sortes de belles pelteries et en peaux de bœufs qui,... » sont en grand nombre dans ce pays où ils vont à dix et quinze mille par » bandes. ••.
» Les sauvages que nous avons veu au bas de la rivière de Mississipy estoient » parés la plus part de très belles perles , et plusieurs morceaux d'or et d'argent » attachés à leurs oreilles : ce qui nous a fait préjuger qu'ils auoient des mines »dans leurs pays. J'ose assurer icy Vostre Grandeur, que dans mon premier » voyage j'auois troqué quatorze perles , de la grosseur chacune d'une noisette, » que M** de la Salle me prit , et qu'il a donné à nostre retour à Monseigneur le
» Marquis de Seignelay pour montre. Ces perles estoient gastées , parce que les «sauvages les auoient percées auec un fer rouge, ne sachant pas les percer V aultrement, La plus part de toutes ces nations , qui sont près du nouveau » Mexique , font la guerre aux Espagnols : ce qui est cause qu'ils n'ont pas osé » pousser leur coUonies plus auant dans l'Amérique Septentrionale , où le pays » est beaucoup plus beau que dans les Zones Torrides....
» Comme la côte du golphe de Mexique est extrêmement basse et sablon- » neuse , et qu'il faut absolument s'en approcher pour la reconnoistre , il seroit » h propos j au cas que le Roy voulus t faire un establissement d'y enuoyer de » petites frégattes et quelques chaloupes à varangues plates , pour bien recon- • noistre l'entrée de toutes ces rivières de la Louisianne. Si nous eussions pris » toutes ces mesures, la coUonie françoise seroit beaucoup avancée, et Ton » jouiroit d'un grand commerce en France ^ • »
Ce dernier avis , relatif h la navigation , était significatif et entra complètement dans les vues de l'expédition qui se préparait. Celle-ci ne se composa que de navires à faible tirant d'eau. Profitant aussi des fautes de l'expédition de 1685, qui avait manqué l'embouchure du Mississipi en suivant une latitude un peu trop méridionale , elle vint toucher h Saint-Domingue pour aller droit dans l'enfoncement du golfe de Mexique , et c'est en y longeant la côte- nord qu'elle atteignit enfin le but désiré. Au moment où l'expédition de 1699 allait prendre ainsi possession définitive de la Louisiane, on est heureux de voir reparaître le nom de celui qui l'avait découverte et était mort pour l'avoir voulu civiliser. C'est ce qui nous a fait ici donner place au De la Salle le modeste écrivain de la marine , et à ses souvenirs , dont quelques-uns ne déparent pas la relation du célèbre voyageur.
^ Le rapport se termine par ces mots :
c Je ne m*estendrai pas davantage à publier à Vostre Grandeur les douceurs qu*on pourra tirer » un jour de ce grand pays. Los R. P. Louis et Ânastase , recolets, et le S^ Cauelier , prestrc , > connus par leurs vertus , vous informeront comme moy de la vérité de ce que je me donne l'honneur » de vous dire. — Fait à Toulon le 3n»« septembre 1698. (Signé) De la Salle. »
RECONNAISSANGB DES BOUCHES DU MISSISSIPI. — TRAVAUX DONT ELLES SONT l'objet. — MARCHE DES ATTERRI8SEMENTS A l' ANCIENNE PASSE DE l'eST.
Arrivée d*]berville dans les parages où il cherche le Mississipi. ^ Relation de la reconnaissance du ^' fleuve en 1699. — L*aspect du nouveau pays, qui a semblé tout noyé, force les Français A
' s*étab1ir dans les ilôts de la Mobile, — La relation du P. Charlevoix , en 1722, constate Tinces-
santé formation de battures et d*iles nouvelles à l'entrée du fleuve. — Les travaux dont celle-ci est Tobjet prouvent encore mieux la marche extraordinaire des atterrissements. «• En vingt ans, l'ancienne passe de l'Est s'est allongée d'un tiers de mille environ chaque année. — Chiffre à t revoir et à mieux préciser, par la comparaison des cartes réduites à une échelle commune.
Les témoignages précédents nous en ont dit assez sur l'événement capital , mais tout isolé , de la découverte. Les faits primitifs de la colonisation du Bas- Mississipi constituent, au contraire, un tableau d ensemble des plus concluants pour la géologie de la Louisiane. L'histoire et l'hydrographie s'y donnent intimement la main , et c'est en nous décrivant les embouchures du fleuve comme elles étaient au début du dernier siècle , qu'elles nous initieront à tous les secrets de leurs transformations ultérieures. C'est là un point géologique essentiel , le plus important peut-être è bien préciser. Rappelons d'abord les précédents historiques.
Le 26 janvier 1699, l'expédition, commandée par Iberville, s'était pré- \ sentée devant la baie de Pensacola, réputée la meilleure du golfe après celle
de la Havane ; elle y trouva les forces navales de l'Espagne , qui, mise en éveil , ne larda pas à en prendre possession définitive. Poursuivant donc sa route, elle se rendit devant la baie de Mobile , à l'île surnommée d'abord lUle du Massacre, à cause d'un vaste ossuaire indien, et plus tard ile Dauphine, De là suivant la côte, ainsi que l'indique la belle carte hydrographique de l'ingénieur Sérigny publiée dans notre PL //, elle alla faire escale dans la rade de rile au Vaisseau, qui , à cause de celte courte station , reçut d'abord le nom d'i7e EscaleUe {PL I, Fig. III).
C'est de là qu'Iberville parvint à l'entrée du Mississipi , comme il va nous l'apprendre lui-même, mais sans y reconnaître en rien le fleuve découvert par De la Salle. Il le remontait donc plein d'aniiété , quand , à son arrivée chez les Bayougoula, tous ses doutes furent éclaircis, ces Indiens lui ayant remis une
ecorce parlante y c est-à-dire la lettre de Tonti écrite en 1686 à De la Salle , et qui leur avait été confiée. Ces doutes sur Tidentité du fleuve, découvert dix-sept années auparavant, tenaient-ils aux changements si fréquents de son embouchure et de ses rives? Cela pouvait être. Mais la cause en était aussi et surtout aux circonstances si différentes dont Iberville va nous donner les détails. Le 2 mars 1699, après avoir échappé à un mauvais temps, il était arrivé avec sa frégate la Badine dans les parages désirés.
a Nous aperçûmes» , dit sa relation, «une passe entre deux buttes de terre y qui paraissaient comme de petites iles. Nous vîmes changer leau que nous » goûtâmes et trouvâmes douce , ce qui nous donna une grande consolation dans via consternation où nous étions. Peu de temps après, nous aperçûmes leau vfort épaisse et toute changée. A mesure que nous avancions, nous décou- » vrions les passes de la rivière, qui sont au nombre de trois, et la rapidité du » courant si grande , que nous pouvions h peine avancer, quoiqu'il ventât bonne » brise.
» L'etrtrée du Mississipi peut avoir environ un quart de lieue de
>» large à son embouchure. La côte n'est autre chose que deux pointes de terre » de la portée d'un boucanier en largeur, de sorte qu'on a la mer dès deux côtés »de la rivière qui court entre ces deux langues et les inonde. Après avoir, fait «une lieue et demie en remontant, nous mîmes à terre parmi des roseaux dont » la côte est bordée des deux côtés; ils sont si épais qu'on a de la peine à voir »à travers, et il est impossible de passer à moins de les casser. Au-delà de ces
• roseaux, ce sont des marécages impénétrables. La côte est également bordée
• d'arbres d'une longueur prodigieuse, garnis de leurs racines, et que le courant
• delà rivière entraîne à la mer. Nous ne trouvâmes qu'environ 12 pieds d'eau »dans la passe , et en dedans 12 à 15 brasses.»
En remontant le fleuve ,. l'expédition rencontra des Indiens qui chassaient sur les rives. Ceux-ci accueillirent les nouveaux-venus avec les marques d'une amitié singulière , consistant à leur passer et repasser la main sur le ventre. Les Français leur rendirent la pareille, et devinrent bientôt leurs meilleurs amis. Iberville poursuivit sa route , et dépassant l'emplacement futur de la Nouvelle- Orléans et celui de Bâton-Rouge , il atteignit les Bayougoula qui lui remirent la lettre de Tonti à De la Salle. Revenant alors sur ses pas et suivant l'indi-
cation de ses guides indiens, il pénétra sur un bateau d'écorce dans le bayou Manchac , où il fut oblige de faire plus de qtuUre-vingfs portages, et qui depuis lors a porté son nora. Traversant enfin les lacs Maurepas et Pontchartrain qui fourmillaient de crocodiles , il alla rejoindre ses navires à la rade de Yile au Vaisseau, et resta convaincu de Timpossibilité de rien faire alors du côté du fleuve dont les débordements tenaient tout le pays inondé. C'est ainsi que les Français songèrent à s'établir sur les ilôts de la Mobile et les points déjà connus du littoral voisin, particulièrement à Yile Dauphine, ensuite à Biloii ou fut bâti un fort, et à la baie Saint- Louis. Quant au delta, où devait figurer plus tard la Nouvelle-Orléans , il ne sembla d'abord qu'une grande île bâtie sur des radeaux couverts de vase et successivement exhaussés par d'autres radeaux , dépôts sédimentaires. C'étaient partout des rives en cours de formation , et l'on y eût vainement cherché l'emplacement où Bienville devait jeter les fondements de la m.'lropole du Sud. Les cartes de l'année 1700 indiquent fort bien cette situation générale. Les rives du Mississipi y semblent récemment émergées des eaux , et constituent les seules terres-fermes aperçues des explorateurs (P/. r,Fig.III).
Écoutons maintenant le P. Charlevoix, dont la description a été faite sur place, au milieu môme des fondateurs de la Louisiane. Dans sa lettre du 26 janvier 1722, datée de la Balise, où il venait d'arnver en descendant le Mississipi , que remarqua-t-il d'abord ? La récente formation d'un sol soumis à des changements incessants , particulièrement aux embouchures du fleuve.
« Un peu au-dessous de ia Nouvelle-Orléans » , dit-il , « ie terrain commence » à n'avoir pas beaucoup de profondeur des deux côtés du Mississipi , et cela va » toujours en diminuant jusqu'à la mer. C'est une pointe de terre qui ne parait y>pas fort ancienne; car, pour peu qu'on y creuse, on y trouve l'eau, et la » quantité de battures et de petites iles qu*on a vu se former depuis vingt ans • à toutes les embotcchures du fleuve, ne laisse aucun doute que cette langue » de terre ne se soit formée de la même manière . Il parait certain que , quand » M. de la Salle descendit le Mississipi jusqu'à la mer, l'embouchure de ce fleuve » n'était pas telle qu'on la voit aujourd'hui.
» Plus on approche de la mer, plus ce que je dis devient sensible : la barre » n'a presque point d'eau dans la plupart de ces petites lies que le fleuv® s'est
» ouvertes , et qui ne se sont si fort multipliées que par le moyen des arbres »qui y sont entraînés avec les courants, et dont un seul, arrêté par ses branches » ou par ses racines* dans un endroit où il y a peu de profondeur, en arrête mille. » J'en ai vu h deux cents lieues d'ici des amas dont un seul aurait rempli tous
• les chantiers de Paris. Rien alors n'est capable de les détacher; le limon que
• charrie le fleuve leur sert de ciment et les couvre peu à peu; chaque inonda- » tion en laisse une nouvelle couche , et après dix ans au plus les cannes et les » arbrisseaux commencent à y croître. C'est ainsi que se sont formées la plupart
• des pointes et des îles qui font si souvent changer le cours du fleuve. »
« Nous nous trouvâmes peu de temps après au milieu des passes du Missis-
• sipi ; il y faut manœuvrer avec bien de l'attention pour ne pas y être entraîné
• dans quelqu'une, d'où il serait presque impossible de se tirer. La plupart ne
• sont que de petits ruisseaux, et quelques- unes même ne 3ont séparées que » par des hauts-fonds presque a fleur d'eau. C'est la barre du Mississipi qui a
• si fort multiplié ces passes ; car il est aisé de concevoir, par la manière dont
• j'ai dit qu'il se formait tous les jours de nouvelles terres, comment le fleuve,
• cherchant à s'échapper par où il trouve moins de résistance , se fait un passage » tautôt d'un côté et tantôt dun autre ; d'où il pourrait arriver, si l'on n'y prenait
• garde, qu'aucune de ces issues ne fût praticable pour les vaisseaux. »
Arrivé à la Balise , ainsi nommée à cause d'une balise qu'on y avait plantée pour la commodité des navires, le P. Charlevoix la bénit et la nomma Y île Toulouse.
« Cette île » , ajoute-t-il , « n'a guère plus d'une demi-lieue de circuit , en » y comprenant même une autre île qui en est séparée par une ravine où il
• y a toujours de L'eau. D'ailleurs elle est très -basse, excepté en un seul » endroit , où l'inondation ne monte jamais et où il y a assez d'espace pour y » construire un fort et des magasins. On pourrait y décharger les vaisseaux , qui
• auraient de la peine à passer la barre avec toute leur charge. »
Le P. Charlevoix commence alors son examen des diverses embouchures, qu'il fait à coups de sonde avec M. de Pauger et le pilote Kersalio; et c'est le résultat de ces sondages qu'on peut maintenant étudier sur la belle carte de 1722, reproduite dans notre Planche III"^ et restée inédite jusqu'à cette
publication. Cette carte, dont une copie fut dédiée à S. A. S. le Comte de Toulouse, porte un titre qui en signale toute la portée : « Carie particulière » de rembauchure du fleuve Alississipi, avec le projet d'un port et d'une place » maritime marqués en ligne Jaune . »
Nous en reparlerons avec plus de détails, en traitant des cartes hydrographiques. Bornons -nous à remarquer, à propos du P. Charlevoix, comment cet observateur intelligent fut tout d abord frappé d'un fait saillant dans le caractère général du pays : c'était la nouveauté de sa formation , la récente origine de ses rives , la multiplicité de leurs changements , enfm la persuasion que Tembouchure du fleuve , quand elle fut découverte par De la Salle en 1 682 , n'était point alors comme il la voyait quarante ans plus tard.
Nous aussi , à chaque nouvelle carte hydrographique qui passera sous nos yeux , nous dirons : Tout est bien changé depuis la visite du P. Charlevoix. Â la place de deux ou trois petits delta, nous en trouvons huit ou dix; et là où étaient des bas-fonds maritimes, s'élèvent déjà une foule d'tles. C'est donc là un pays nouveau qui surgit de la mer; c'est le Mississipi empiétant à plaisir sur le golfe , et avec une rapidité sans exemple dans l'histoire des fleuves. Des circonstances étrangères à la puissance de ces alluvions en viennent sans doute aussi favoriser l'empiétement, et c'est ce qu'il faudra bien préciser, pour éviter d'exagérer de notre côté les influences que d'autres ont si fort amoindries.
En attendant cet examen des cartes , consultons les autres documents de l'administration coloniale. Ici, la route m'est aplanie par l'historien de la Louisiane, M. Charles Gayarré, qui, retiré des affaires publiques qu'il a si bien connues et si honorablement maniées, se trouve dans l'heureuse et douce condition de n'écrire que sous les inspirations de la vérité et du patriotisme. Quoique le but de son œuvre soit avant tout politique et moral , il n'en a point négligé le côté matériel , et je lui emprunte des témoignages aussi précieux par leur compétence que par leur exactitude.
Depuis 1718, année ou la Nouvelle-Orléans avait été choisie pour centre des nouveaux établissements français, Bienville, chargé des destinées de la colonie naissante , portait sa plus vive sollicitude sur l'entrée du Mississipi. C'était la clef d'un immense avenir. Il fallait donc la mettre à l'abri de toute surprise, en même temps que la rendre sûre et facile à la navigation. De là une suite de rapports administratifs ou hydrographiques, dont le premier, adressé
à Paris par l'ingénieur Pauger, en date du 25 janvier 1723, devait concourir au projet d'un port et d'une place maritime dessiné sur la carte déjà mentionnée. C'est déjà dire que la carte et le rapport se complètent Vun par l'autre , et nous conduiront simultanément au même but. En attendant de revenir sur le premier de ces documents , qu'il me suffise d'extraire du second ce qui touche aux moyens d'exécuter le projet mentionné , et de constater à ce propos l'ancien état des bouches du Mississipi.
« La passe du Sud » , dit-il , « est plus droite que l'ancienne passe , mais plus » étroite. Il y a des endroits propres à fortifier. A la sortie de cette passe , il y a » une barre sur laquelle il n'y a que 9 à 1 pieds d'eau , de cent toises de large , » qui joint un banc de sable , lequel est au milieu ; cette sortie est à trois lieues » et demie de la véritable embouchure du fleuve, où je me suis rendu par dehors. • L'on fait le N.-O. pour entrer la pointe à tribord; sur laquelle embouchure » est une petite lie de terre glaise , en forme de fer à cheval , où l'on pourrait » faire une batterie de charpente ou risban qui ne coûterait pas plus de 1 à » 12,000 livres, ainsi qu'à la pointe de l'autre côté éloignée de 300 toises, où »j'ai trouvé 37 pieds d'eau, diminuant 18 pieds vis-à-vis l'ile de la Balise, qui » est à bâbord , à SOO toises en dedans , et sur laquelle on pourrait établir un » fort et des magasins, afin d'alléger les gros navires pour passer la barre. Cette »tle a 90 toises de long sur 38 de large, de terre glaise, et n'inondant jamais. » Devant elle , jusqu'au point de dehors , quinze à vingt navires peuvent » mouiller à l'abri des lames et de tous vents , cet intervalle formant un port » fond de vase , environné d'Iles et de battures . »
Parlant d'une barre formée à l'intérieur, M. Pauger ajoute :
« Cette barre est de 4(Î0 toises plus en dedans que l'Ile de la Balise , formée » par l'âfiaiblissement du courant du Mississipi , qui se dégage auparavant par » quantité de passes, et qui , par la rencontre de la mer en cet endroit, y forme » un dépôt de vase molle, de 500 à 600 toises de largeur, laquelle se pourrait » rompre et emporter, en bouchant quelques-unes des passes par quelques vieux » vaisseaux coulés à fond et par des arbres dont il descend une prodigieuse
» quantité ....
» On pourrait faire des stacades de chaînes , d'arbres ou bâtardeaux , à toute » l'embouchure du fleuve , pour en faire un beau port , qui existe déjà naturelle-
» ment y et qui est formé par les arbres échoués à droite et à gauche du chenal. » Je recommaude à la Compagnie des Indes de faire une enceinte de ptlotis » jointe , qui non-seulement servirait de quai et d'appui à tous les vaisseaux , «mais aussi qui Gxerait le courant du Mississipi. Il est indubitable que, par ce » moyen, la passe se creuserait de plus en plus. Ce travail ne serait pas une » grande dépense , les bords du fleuve étant remplis de beaux bois de cypre , » qui est incorruptible et se travaille aisément. »
C'est peu de temps après ce rapport que Bienville écrivit , à son tour :
c II y a maintenant treize pieds d'eau sur la barre , et nous travaillons à y » établir des batteries et logements pour y tenir garnison et mettre par là cette » entrée hors d'insulte. »
Quinze ans plus tard, en 1758, Bienville ajouta: « Il se fait chaque jour » des changements au passage de la barre de la Balise et à l'embouchure du » fleuve. On a remarqué que , lorsque l'hiver n'a pas été long, et que le vent » du nord ne souffle pas beaucoup , ces changements deviennent plus sensibles » et qu'il s'y trouve moins d'eau. Cela vient de ce qu'il y a deux passes par où » l'eau coule avec plus de rapidité que par celle qui conduit l'eau à la Balise....
» Pour remédier à cet inconvénient , la Compagnie des Indes avait pris le » parti de faire fabriquer , il y a environ douze ans , des herses en fer que Ton » traînait pour mouvoir le sable et la vase. Mais cet expédient eut un autre » inconvénient. La vase s'en allant au courant, il ne restait que du sable, qui * formait un corps solide , lequel , par la succession des temps , aurait non-seule- » ment incommodé les vaisseaux , mais les aurait même arrêtés ; de sorte que » l'on prit le parti de ne plus se servir de ces herses. »
En 1 745, l'ingénieur Devergès parie, à son tour, cdes barres qui se trouvent «sur toutes les passes des embouchures du fleuve et en bouchent l'entrée. » L'année suivante, le marquis de Vaudreuil écrivait au ministre que, par le défaut de solidité du sol , il était impossible de faire à la Balise aucun ouvrage de fortiflcation , et il ajoutait qu'à l'entrée de la passe de l'Est , il s'était fait une ouverture ou chenal , « lequel a de quinze à seize pieds d'eau à mer basse sur la » barre . »
Le 1 5 mai 1 741 , il avait écrit encore : «Non-seulement la passe de la Balise » a moins d'eau que celle de l'Est , mais n'en a plus que sept à huit pieds ; et
» l'on a lieu de croire qu elle se comblera en peu de temps , à en juger par les » atterrissements qui s'y sont faits depuis huit mois.»
Le 12 octobre 1850, autre rapport caractéristique de la situation. M. Livaudais, capitaine de port et chef-pilote, écrivit au ministre: « Lorsque la flûte »du roi te Rhinocéros est arrivée, en juillet, le gisement de la passe était » Sud-Sud-Est et Nord-Nord-Ouest , et présentement elle gît Est et Ouest. Cela
• n'est que trop fréquent, depuis 25 ans que j'entre et sors des vaisseaux. » Rarement les ai-je sortis par où je les avais entrés ; et ces changements arrivent «ordinairement dans le mois d octobre, lorsque ce fleuve a peu de courant. » Alors les marées remontent jusqu'à onze lieues. »
Citons un témoignage qui complète les précédents : celui du gouverneur , M. de Kerlerec. Le 20 septembre 1851 , conjointement avec le commissaireordonnateur de la colonie , il écrivit ce qui suit au ministre : « Les terres de » l'entrée du fleuve , qui ne sont formées que par les dépôts des eaux , ont si » peu de consistance qu'il n'est pas possible , sans des dépenses considérables , »d'y former d'établissements ni de fortifications solides. Ceux que la Compagnie » des Indes y avait fait faire et qui étaient considérables , sont détruits ; il n'en » reste aujourd'hui que quelques vestiges , que les vases achèvent d'ensevelir ,
• malgré les réparations qu'on y a faites en 1731 et 1742, lesquelles se » trouvent présentement sous Tcau à toutes les marées. »
Dans cette mémo dépêche, il ajoute ce passage significatif: «L'île de la Balise,
• qui était, il y a vingt ans , à une demi-lieue au large, est maintenant à une » lieue et demie en arrière sur le cAté , et se joint à cette langue de terre que
• projette le fleuve en se déversant dans le golfe. C'est ainsi que l'île se trouve » maintenant éloignée des vaisseaux arrivant de la mer : cette circonstance rend » d'autant plus impérieux le besoin d'un poste flottant « . »
Arrêtons ici l'audition des témoins. « S'il n'y a point là d'exagération» , ajoute M. Charles Gayarré (et je ne vois nullement pourquoi il y en aurait dans ce témoignage du gouverneur), « le Mississipi aurait, en vingt ans , empiété sur le golfe de six milles. » Ce qui fixerait son progrès annuel, durant la même période, à presque 1/3 de mille pour l'ancienne passe de l'Est. N'oublions pas aussi que
* Voir Vllistoire de la Louisiane^ par Ch. Gayarré, vol. I, pp. 15, 98, 339, 34i ; et vol. Il, pp. 11, 19,24, 25, 40, 67 et 68.
cette passe, étant seule alors navigable, recevait, avec le principal courant du fleuve, la majeure part de ses atterrissements, les concentrait sur une même direction, et donnait de ce côté une rapidité tout exceptionnelle au développement du Delta. De cette exception à la règle générale, c est-à-dire k la moyenne des atterrissements pour les diverses passes, il y a, comme nous le verrons plus tard , une diflérence énorme : ce qui prouvera combien d'erreurs on s'expose à commettre , en ne traitant que sur des données incomplètes et pour des périodes trop limitées , la question du progrès des alluvions à lembouchure des fleuves.
Sachons enfin quà cet égard les témoignages historiques ne sont pas toujours les meilleurs, et que les témoignages linéaires des cartes l'emportent sur eux , comme la précision rigoureuse du dessin l'emporte sur le vague du coloris. Il faudra donc recourir aux cartes de plusieurs époques ; et c'est en les comparant , c'est en les réduisant à une échelle commune , autour du point fixe et bien connu de l'ancienne Balise, qu'on y verra plus sûrement et du premier coup-d'œil la marche précise des atterrissements.
La carte de Sérigny (Planche II) et celle des années 1722, 1724 et 1731 (Planche III), nous donneront les premiers termes de cette comparaison et notre point de départ pour ce travail délicat. C'est de là qu'arrivant aux belles cartes du capitaine Talcott et du Coa^t Survey, nous pourrons enfin porter un jugement sur le progrès des atterrissements du Mississipi et sur la quantité des alluvions qu'il entraine. Quant aux dépôts qu'il fait sur ses rives , ils n'en seront jamais que la moindre partie ; mais encore faudra-t-il en tenir compte. La principale part ira toujours se perdre à son embouchure, où il importerait tant de savoir aussi la régulariser et la fixer. C'est là donc que les plus grandes difficultés pratiques et théoriques se donnent à la fois rendez-vous. Et voilà d'où vient sans doute l'attrait qui s'attache au delta moderne du fleuve , dernier chapitre de son histoire , résumé de son action sur l'Amérique du Nord , dont le célèbre géologue Charles Lyell aurait pu être le meilleur juge, mais qu'il a trop légèrement entrevu , et qui attend encore un véritable explorateur.
PHÉNOMÈNES QUI PERMETTENT d'aTTEIBUER AU MISSISSIPI LES FONCTIONS
d'un puits absorbant.
Rd)e de ee fleuve dans le Nouveau-Monde. — Ses conditions hydrographiques. — Ses contrastes et similitudes avec le Nil. — Nature de son lit supérieur. — Sa jonction avec le Missouri, et fonctions absorbantes de ce dernier. — Sink Holes de Saint-Louis, et phénomènes d'absorption propres aux pays calcaires.— Exemple pareil sur le Mississipi , après le tremblement de terre de la Nouvelle-Madrid. — Filtrations de ce fleuve dans les lacs et bayous de la Louisiane. — La nature poreuse de ses rives inférieures expliquerait pourquoi il n*y déborde jamais. — Consolidation progressive de ces rives et des bas-fonds Louisianais par Teflet même des filtrations boueuses. — Marche des atterrissements dans le golfe , où ils sont précédés et fixés tout ensemble par des îles et monticules de boue.
Un des plus beaux exemples du rôle que les eaux fluviales ont joué dans les modernes révolutions du globe , devrait maintenant ressortir d'une étude complète sur le Mississipi. Ce fleuve a été surnommé le Père des eaux: il pourrait de même être surnommé le Père des alluviom. Ses atterrissements ont créé une des plus vastes et plus fertiles contrées du monde. « La vallée qu'il arrose est la plus belle demeure qui ait été donnée à l'homme sur la terre » ; et il y convie les générations nouvelles, en la rendant propice à toutes leurs entreprises par une navigation intérieure de plus de mille lieues de long.
C'est en des conditions parfaitement analogues que les bords du Nil , de l'Ëuphrate, de l'indus et du Hoang-Ho, ont été le théAtre des plus grandes scènes de l'humanité. Les débordements périodiques de ces fleuves y rendent l'agriculture facile et féconde. Le blé et le riz fournissent à une population nombreuse une alimentation abondante; le coton, un vêtement commode, et nulle des denrées nécessaires à la vie n'y fait défaut. C'est là qu'on trouve le berceau des premières nations de la terre : les Égyptiens , les Assyriens , les Indous , les Chinois. Eh bien ! ce que ces anciens fleuves ont été à l'origine des sociétés humaines , le Mississipi le sera à la société la plus impatiente de maîtriser l'avenir; et c'est de ce Père des eaux limoneuses^ c'est de tout ce qui pourra le faire mieux connaître , que les générations américaines auront le plus à tenir compte.
Je n'ai point à entreprendre une description géographique de ce fleuve ; assez
d'autres en ont déjà été faites. Une afïpréciation de son rôle alluvionnaire est bien plutôt mon but , et c'est d'abord son hydrologie que j'ai h esquisser.
D après Nicollet s le cours du Mississipi est de 2986 milles, et son point de départ est supérieur de 1680 pieds au niveau du golfe du Mex^ique. Cette altitude est de 582 pieds à Saint-Louis et de 324 au confluent de l'Oliio. Aux Natchez , elle n'est plus que de 86 pieds ; à l'embouchure de la Rivière Rouge, de 76 pieds; et , à la distance de 1 10 milles de la mer, le niveau du pavé de la cathédrale de la Nouvelle-Orléans est à 10 pieds 5 pouces au-dessus du. niveau du golfe. Ajoutons qu'à 95 milles de cette cité, le fleuve se divise en plusieurs branches , qui varient constamment d'importance , mais dont les principalescourent aujourd'hui au nord-nord-est et au sud-ouest. C'est en faisant ainsi la* patte d'oie que le Mississipi &'unit au golfe du Mexique ; mais que lui apporte-t-il en don? Les allu viens d'une vallée de 1200 lieues de longueur, large de 800>, et labourée par quin.ie cents affluents limoneux.
Le Mississipi est le véhicule des dépouilles opimes enlevées par les pluies à la surface de cet immense bassin. Et ces dépôts mêlés de tant de matières» végétales, où les entratne-t-il? En Louisiane d'abord, qu'il exhausse peu à peu de ses atterrissement» , et ensuite dans le golfe du Mexique , où il agrandit rapidement son empire.
C'est une Méditerranée descendant au golfe du Mexique avec une largeur moyenne de 2500 pieds , et une profondeur rappelant parfois les insondabiet* profondeurs du Nil , comme les nomme Tacite en parlant du voyage de Germ»»nicus en Egypte. Les courants et contre-courants du Nil américainien rendent la marche à peine sensible durant les eaux basses; mais durant les hautes eaux , quand les courants Fiiperficiels courent 4 et 5 milles à l'heure, \9è masse totale fait la moitié de cette marche , et sa force d'érosion se reconnaît aux gigante»»ques^batVures-qui'sefontet défont sen9 cesse au fond-desonf lit et sur seftbovdsw
> NicoUet, notre émineot compatriote, a drené sur le Mississipi la plus belle carte hydrographique qui existe , et il Ta accompagnée d*un excellent mémoire. Je n*ai entendu parler de ses travaux qu'avec admiration dans^ tous les États-Unis, entre autres pvr les él^es dt Weit^Mnt, rËcoie p'^oiytechnique de i Union. Nicollet semble pourtant tout-ii-fait oublié en France, si bien qu'il n'a pas même été nommé dans les articles sur le Mississipi de M. Elysée Reclus, publiés dans la Beme dès Deux Monde», Le savant M. de Bow, à la Nouvelle-Orléans, est bien loin d*en avoir agi de la sorte dans son précieux recueil : Induttrial reêource» of the iouthem ^ tcestern State$.
Le spectacle de ces crues est alors grandiose et formidable. Gonflée par les pluies ou la fonte des neiges, la masse liquide entraîne avec elle des multitudes d'arbres, qui, tantôt suivant les courants de la surface, menacent les navires qui remontent le fleuve ,. tantôt flottant à la dérive, vont battre en brèche les levées destinées à prévenir les inondations. Ces faibles barrières, le plus souvent de terre friable et sans consistance , semblent prêtes à céder ; pourtant elles résistent , car les bois aussitôt échoués leur servent de protection contre les eaux , agitées par les vents et encore plus par la roue des bateaux à vapeur.
Les bois de dérive mettent ordinairement deux mois h descendre le fleuve , et , quand les vents sont favorables , à peu près le même temps à traverser le golfe. Des bouteilles jetées dans le courant de la Passe-à-Loutre ont été trouvées deux mois après sur la côte-est de la Floride , où soit le vent , soit la direction des courants du golfe les avait fait échouer. Les épaves parties des sources du Mississipi peuvent donc en quatre mois aller flotter sur les eaux de TAtlantique , qui plus d'une fois les ont portées jusqu'aux côtes de l'Irlande et même de la Norwège et du Groenland.
Nous avons à considérer le Mississipi comme le créateur de la Basse-Louisiane, de même que le Nil l'a été de la Basse-Egypte. C'est à ce titre, dont il ne faut point exagérer la valeur, que la question de leurs alluvions respectives devient la plus importante de leur hydro-géologie. Delà aussi l'intérêt que nous avons à comparer les deux fleuves , et à les connaître dans leurs contrastes comme dans leurs similitudes. Ce rapprochement est , à coup sûr, des plus curieux.
Ainsi , les crues du Nil commencent quand finissent celles du Mississipi , et finissent quand celles-ci commencent. Ces dernières s'élèvent et dominent avec le montage de juin , qui est le mois où le Nil est à son étiage. En juillet le Mississipi descend , et c'est alors que monte le Nil , pour croître en août , septembre et octobre. Ce dernier mois est celui de sa plus grande élévation, d'où il décroît lentement jusqu'en juin *. Pour l'un et Tautre fleuve ce sont donc les mêmes phénomènes, mais en des conditions contraires. C'est également par une route opposée que les embouchures du Nil et du Mississipi coïncident vers la
1 Je dois ce curieux élément de comparaison à M. Jomard, le noble et actif représentant de Tancien Institut d*Égypte.
même latitude , celle du dernier fleuve par les 29^ , et celle du premier par les 31<> de latitude-nord, le Nil venant du sud, le Mississipi du nord , et l'un et l'autre avec des phénomènes semblables d'inondations périodiques et d'influence salutaire autant que productive. Toutefois, le point essentiel de ressemblance est dans leur delta , formation commune à tous les grands cours d'eau sédimentaires. C'est donc sur ce point que la comparaison devra s'établir; car c'est là seulement que nous pouvons apprécier la puissance créatrice de chacun de ces fleuves et les atterrissemcnts en cours de formation dans les deux pays.
Et d'abord, remarquons une différence radicale dans le mode de distribution des eaux du Nil. Les anciens Égyptiens ne l'ont point endigué ; ils l'ont laissé, tout au contraire, s'épandre librement sur l'Egypte. Bien plus, ils lui ont creusé mille canaux d'irrigation destinés à répartir ses eaux limoneuses sur toutes les portions du pays. Durant ce limonage général , ils se retiraient sur les tertres artificiels où leurs villes étaient établies à cette fin ; et ce qui est curieux à rappeler, c'est que les monts indiens, si nombreux sur les basses terres de la Louisiane , témoignent encore de cette même prudence naturelle , commune à tous les peuples primitifs. Libre cours étant donc laissé aux inondations du Nil et à l'exhaussement sédimentaire de l'Egypte, ce fleuve n'arrivait à la mer qu'avec son minimum d'atterrissements. On conçoit très^bien , dès-lors, ce que les calculs ont démontré , savoir : 1^ que l'élévation produite par les dépôts du Nil , près de la mer, a été neuf fois moindre que dans l'intérieur du territoire ; 2^ que les empiétements des alluvions sur la Méditerranée n'ont pas dépassé en moyenne 4 mètres par an ; 3^ que le delta du Nil , depuis environ trois mille ans qu'on en connaît l'histoire, n'a subi aucun changement radical dans les formes extérieures de son contour maritime , et n'a guère été modifié que par l'atterrissement de ses marais intérieurs.
Or, quelle diflérence avec la marche des fleuves endigués , comme le Pô et le Rhône , ou bien le Mississipi depuis que la civilisation y a succédé au régime indien ! Regardez les cartes de leurs embouchures : le progrès démesuré de leurs atterrissements y saute aux yeux , par les saillies qui défigurent le contour semi-circulaire propre au régime des deltas. Les bouches du Mississipi sont particulièrement remarquables et même tout-à-fait exceptionnelles à cet égard. A la différence des embouchures fluviales qui n'avancent en mer que pied à
pied, sans jamais dépasser de beaucoup le contour du littoral, celles du Mississipi semblent avoir pénétré tout-à-coup dans le golfe du Mexique. Ainsi , depuis les forts Saint-Philippe et Jackson , ce fleuve coule à travers deux langues de terre , longues de 21 milles ; et c'est au bout de cet isthme que , se déployant en éventail sur une longueur presque égale , il agrandit rapidement le territoire nouveau quil a bâti en pleine mer. Le développement anormal de ce delta n*a pu être compris des géologues et voyageurs qui ne l'ont point étudié sur place , ou n'avaient aucun moyen de le mesurer avec exactitude ; mais on s'en rendra compte aisément, après avoir seulement regardé les cartes que nous publions à ce sujet. Les phénomènes propres au Mississipi nous diront , à leur tour, combien il absorbe de masses d'eaux limoneuses , et comment celles-ci, reparaissant vers ses embouchures, y atterrissent par filtration les bas-fonds riverains, et accélèrent en mer la marche générale des alluvions.
Le Mississipi n'est guère solide de fond que dans son cours supérieur, c'està-dire jusqu'aux Rapides des Moines. Jusque là , il existe un parfait équilibre entre la résistance de son lit et de ses bords d'un côté , et de l'autre la vélocité de son courant. Ce dernier reste en même temps assez rapide pour ne rien perdre de ses alluvions, et il les entraîne au-delà des Rapides, où ils commencent à se déposer vis-à-vis Keokuck. Ces atterrissements y forment des barres et des Ilots que le courant modifie sans cesse , et qu'il ne déplace ou n'emporte que pour les réformer plus bas , comme s'il les faisait rouler sur euxmêmes au fond de son lit.
Pourtant , le Mississipi reste encore le Père des eaux limpides , et ce n'est qu'après sa jonction avec le formidable et boueux Missouri qu'il devient, par cette alliance, le Père des eaux troubles . .Lsi rencontre des deux fleuves n'est d'abord qu'une lutte, non pas de blanche écume, mais de nuages noirâtres tourbillonnant dans l'eau claire : spectacle des plus singuliers que j'ai pu admirer plusieurs fois, et qui me frappa d'autant plus, en 1857, que je venais de passer 32 heures sur le point le plus limpide db Missiissipi supérieur. C'était dans les eaux argentées des Rapides des Moines, où mon bateau à vapeur avait échoué à dix reprises dans ce parcours de quelques milles, et n'avait pu le franchir de roche en roche qu'à grands coups d'éperon et de cabestan.
Revenu à Saint-Louis , je fis de là une autre excursion sur le Missouri , et
j appris à le conaaltre en échouant «ur ses bas-fonds, deux ou trois fois par jour, pendant toute la durée du voyage. Nous apercevions de temps à autre les carcasses des bateaux que des chicots avaient éventrés, ou dont Téchouage avait été moins heureux que les nôtres. Partout c'étaient des battures naissantes ou d'anciens bords en ruine ; et c'est après avoir ainsi visité le principal affluent du Mississipiy jusque près du Kansas, que j'appris par les journaux de ce territoire le phénomène d'absorption, qui m'en a depuis fait remarquer tant d'autres.
En voici le récit d'après les témoins oculaires :
<M. John Parker et son fils péchaient à la ligne en amont d'ici, à trois
• milles environ d'Atkinson (sur le Missouri), lorsqu'ils furent surpris par un » mugissement continu et inusité parti du milieu du courant. La nuit était sans
• vent, et, attendu l'obscurité, la cause de ce bruit étrange n'a pu être vérifiée
• qu'à la venue du jour. C'est alors qu'on a vu, à quelques 200 mètres des
• bords , un vaste remou du fleuve , lequel continue encore , entraînant de
• grandes masses d'eau, et telles même que le volume du Missouri en est
• sensiblement amoindri en dessous. Les bois de dérive et de gros troncs d'ar- » bres flottants s'y engoufl'rent et disparaissent sans retour. Hier plusieurs
• centaines d'individus vinrent observer ce phénomène étrange. A moins que » cet abyme ne se remplisse bientôt, les suites en seront vraiment calamiteuses » pour la navigation ; car il semble que le fond du lit fluvial se soit réellement » afl'aissé < . •
J'eus bientôt occasion de donner à ce phénomène une explication plus générale. En eflet , tous les environs de Saint-Louis , et on en peut dire autant d'une grande portion de l'État du Missouri , reposent sur des couches calcaires, où les eObndrements abondent et ont même reçu des habitants le nom spécial de Sink holes. Eh bien ! c'est là que l'action des eaux se fait connaître à une multitude d'excavations naturelles, en forme de cônes renversés ou d'entonnoir, dont l'ouverture a jusqu'à 100 mètres sur une profondeur de 30 à 40 pieds. Les pluies torrentielles qui surviennent parfois s'y engoufl'rent , mais c'est pour y disparaître ; ce qui prouve bien que ces excavations du calcaire Hissourien , rapporté en général à l'époque du terrain carbonifère , sont devenues de vrais
< Voir le journal Squatter Sovertign; AikiiiBon , Kansas territory ^ reproduit en 1857 par le Républicain du Missouri.
puits absorbants. Le célèbre banquier, M. James Lucas, voulut bien lui-même me les montrer, et c'est après cette visite que l'idée me vint d'étudier le Mississipi en dehors de tout ce qu'on en disait d'habitude. De là, la théorie de ses fonctions absorbantes , que les faits généraux et particuliers justifient également i.
Tout le monde sait d'abord combien les écoulements cachés abondent dans les pays calcaires. L'action dissolvante , que l'acide carbonique des eaux souterraines exerce sur les roches fendillées, y doit de tous côtés multiplier les fuites. Les couches marneuses y sont à leur tour si facilement délayables , qu'avec le laps du temps, des cavernes se forment au milieu d'elles; et il suffit que quelques voûtes en soient ébranlées ou s'affaissent, pour que des gouffres paraissent à la surface. En Grèce, dans la plaine de Mantinée qui forme un bassin sans issue , les eaux disparaissent de la sorte à travers les cavernes et dans les roches poreuses des montagnes. Cette plaine est même si basse que les eaux des torrents l'inonderaient , si l'on n'avait soin de les diriger par des canaux artificiels vers les gouffres où elles sont absorbées , les unes pour disparaître plus loin , les autres pour aller se perdre à la mer. Les formations calcaires, en contact avec les eaux du Mississipi, ne pouvaient faire exception à cette loi hydrologique: — d'où la conclusion qu'elles offrent à ce fleuve, aussi bien qu'au Missouri, une multitude d'orifices absorbants qu'il ne reste plus qu'à découvrir.
Plusieurs de ces orifices sont parfaitement connus : ainsi , près de la Nouvelle-Madrid , rendue fameuse par le tremblement de terre de 1811, l'écor sur lequel la ville est bâtie ne parut point souffrir de cette catastrophe; mais la contrée environnante , surtout au nord-ouest , fut alors affaissée , crevassée et couverte d'une multitude de lacs, qui Vont fait nommer depuis la Contrée noyée. Le plus profond d'entre eux est le Réel fooi lake, a dix milles au sud de la Nouvelle-Madrid et sur la rive opposée du Mississipi. Or, ce dernier lac, produit soudain du tremblement de terre comme les autres , conserve encore tous les caractères d'un puits absorbant , que les autres ne durent avoir que pendant un temps fort limité. La succion du courant y engouffre le bois qu'on y jette :
^ Mon premier travail à ce sujet a été lu à l'Académie des sciences de la Nouvelle-Orléans f séance du 14 février 1859), et publié dans le N. 0. Delta , le 4 mars de la même année.
« The motion of Us current is so (jreat, that it carried down a rail stake of fence, xohich never more appeared » ; ce qui ne peut évidemment s'expliquer que par Taction d'un courant souterrain. Ce fait est significatif comme la crevasse survenue dans le lit du Missouri , et il est attesté par M. Lloyd Tilghman, ingénieur distingué et ancien élève de West-Point, titre qui garantit à lui seul l'exactitude et l'intelligence de son témoignage. Ce fut, me dit-il, en 1852 qu'il fit cette expérience. Le lac en question, bien que parallèle au fleuve et séparé de son cours par un mille seulement de distance, n'est nullement influencé par ses crues , et maintient l'élévation de son niveau durant les eaux basses du fleuve. Cette indépendance du lac et du fleuve s'expliquerait par un strate de roche ou d'argile tertiaire qui, tout en les séparant, faciliterait l'écoulement souterrain du premier. Or, les eaux de celui-ci , où tendraient-elles , sinon dans la même direction que le Mississipi , suivant en-dessous le thalweg de la grande vallée, et devant inévitablement surgir plus bas, soit dans le lit, soit aux bouches du fleuve ou dans le golfe même du Mexique? C'est , en efl'et, sur ces points que nous aurons plus tard à étudier les sources qui s'y produisent, et dont l'origine ne semble déjà plus un mystère pour nous.
L'origine du Réel foot lake nous a expliqué son indépendance absolue à l'égard du Mississipi. Mais il en est tout autrement des lacs formés par les anciens méandres du fleuve ; car la plupart d'entre eux sont plus ou moins aflectés par l'élévation ou l'abaissement de ses eaux. Le lac Providence'esi dans ce cas, ainsi qu'une foule de petits marais, fondrières et citernes naturelles, qui tendent à se vider ou à se remplir pendant la durée ou l'absence des crues.
Dans la paroisse du Tensas, à deux milles du fleuve, et près du lac Saint- Joseph , le lac jBrmw, d'après le témoignage du colonel Short, s'élève ou s'abaisse en même temps que le Mississipi. On suppose qu'il se remplit par des filtrations souterraines.
Dans la paroisse de Saint-Martin, sur la Tèche,le petitlac Catafioula, quoique sans communication apparente avec l'Atchafalaya , contient des crevettes comme ce bras du Mississipi , et à la dilTérence des bayous voisins où l'on n'en trouve aucune. Pourtant, d'après le témoignage, ce me semble, unanime des planteurs, ces petits crustacés ne se conservent que dans le fleuve , ou dans ses branches principales qui les reçoivent directement de lui. On les rencontrerait encore
dans plusieurs des Lacs ronds, qui sont un des traits les plus curieux de la géologie du Tèche et des Attakapas. Ces lacs, si éloignés du Mississipi, en subiraient -ils l'influence souterraine? Cette explication paraîtra plus vraisemblable , quand nous aurons vu les dislocations volcaniques de cette contrée.
Quant aux communications secrètes à travers le sol alluvial , distinguons bien ici les bayous de filtration des bayous d'écoulement. La diversité de leurs eaux est telle, que celles clarifiées ne permettent pas dy méconnaître le caractère absorbant et filtrant des rives du Mississipi et de ses branches principales. Ainsi, quand ces dernières, comme le fleuve lui-même, n'entraînent que des eaux boueuses et sédimentaires , certains bayous formés de leurs filtrations , dans les bas-fonds intermédiaires , écoulent des eaux dont la limpidité relative contraste singulièrement avec les précédentes. Le bayou des Allemands, situé entre le fleuve et le bayou Lafourche, est dans ce cas; il n'est guère alimenté que par des eaux souterraines et filtrées : aussi sont-elles d'une clarté remarquable.
Voyez encore, entre les bayous Lafourche et , Terrebonne , le bayou Y Eau bleue, dont le nom atteste la limpidité ; lui aussi n'est guère formé que des filtrations ou écoulements déjà clarifiés des deux autres bayous. Ceux-ci courent d'ailleurs sur un dos-d'âne , comme le Mississipi , et l'élévation de leurs eaux fait également comprendre les filtrations remarquées en maints endroits , dans les bayous voisins dont le niveau est inférieur au leur ^ .
Faut-il rappeler, enfin , que dans certains sondages le courant du fleuve a été reconnu aussi rapide , et en quelques autres plus rapide au fond qu'à la surface ; ce qui s'expliquerait par des absorptions souterraines , sans quoi le courant du fond serait toujours moindre d'environ un tiers que le courant superficiel. C'est à ce point de vue qu'il faudra bien distinguer les remous en entonnoir, indiquant les fuites secrètes , d'avec les remous produits par les courants^' et
1 D*après M. Joseph Nicolas, si bien renseigné sur tout ce qui intéresse le bassin du Lafourche, on remarque sur la gauche de ce bayou , au-dessus des obstructions du général Jackson et près de |a plantation de MM. Harang, un affaissement vertical de deux ou trois pieds sur une surface de quatre ou cinq arpents, ce qui s*explique naturellement par un lavage des fondations du sol. Sur la rive droite du même bayou, entre le lac Field et le bayou VEau bleue, existerait aussi une eau bouillonnante attestant à son tour une puissante filtration. (Voyez, à ce sujet, la Fig» /F, représentant les fonctions absorhanteê du Mississipi.)
contre-courants du fleuve. Mais cest assez de détails; venons h une considération générale fondée sur une expérience plus que séculaire.
Chacun sait d'abord que les inondations du Mississipi supérieur, celles même parfois terribles pour les États du Missouri et de Tlllinois, restent le plus souvent inaperçues pour la Nouvelle -Orléans. Or, n'est-ce pas une preuve qu'avant d'y arriver, une grande portion des eaux filtre dans le parcours intermédiaire et se perd en des terrains absorbant^. Le même phénomène se reproduit au-dessous de la ville, puisque ce fleuve n'y monte jamais en proportion de l'élévation que les eaux atteignent au-dessus de son territoire. D'où il résulte également qu'audessous de la cité , il doit trouver des écoulements secrets , et cela devient d'autant plus certain que le lit du fleuve y est plus resserré < .
N'oublions pas maintenant qu'une notable partie de la Basse-Louisiane a été bâtie sur d'immenses radeaux, et que le Mississipi lui-même y coule, en maints endroits , sur un fond couvert d'arbres noyés. Un tel plancher, recouvert à son tour de dépôts de vase, ne peut constituer, à coup sûr, qu'un fond trèsperméable. Quand le sous-sol est ainsi formé , les rives d'au-dessus, étant d'origine encore plus récente, ne sauraient ofl'rir plus d'obstacles aux flitrations; aussi leur perméabilité se prononce -t- elle de plus en plus à mesure qu'on approche du golfe du Mexique. Ceci posé , que doit- il arriver chaque fois que les crues du fleuve surviennent , et qu'à la Nouvelle-Orléans , par exemple , les eaux s'élèvent de 15 à 20 pieds au-dessus du niveau de la mer? Pour se rendre à celle-ci en suivant le lit fluvial, elles ont 110 milles à parcourir, tandis que pour se rendre au lac Pontchartrain , où la même pente les pousse, elles n'ont qu'à faire 5 à 6 milles. Nul doute alors que, par cette voie si courte et sous le poids de leur propre élévation, une portion des eaux ne flltre dans le lac, où la nature perméable du sous-sol leur tient le passage constamment ouvert.
> Pour mieux comprendre rexistence de ces écoulements , n*oublions pas l*ancien et compétent témoignage du savant Don Ulloa , très-mauvais administrateur de la Louisiane , mais néanmoins Tun de ses meilleurs observateurs durant la domination espagnole. «< Quoique le Mississipi, dit-il, soit > vaste et profond , il est certain qu*il ne fait pas tant de ravages sur ses bords que d*autres fleuves » en font ordinairement. On attribue cet avantage à sa profondeur, la plus grande force de son cours » se développant particulièrement au fond, où le poids de sa masse et la rapidité semblent se réunir. » {Mémoirei philosophiques t T. I, p. 255, de la traduction française. 1787.)— Ou cette traduction du texte espagnol n*a pas de sens, ou elle signifie que la profondeur des eaux , multipliant leur contact avec les couches absorbantes, leur ouvre d*autant plus d*issues et atténue de la sorte leur débordement.
Le puits artésien creusé^ en 1854, h la Nouvelle-Orléans, nous a donné de ce fait la preuve la plus positive. A peine son forage arriva-t-il à 51 pieds de profondeur, qu il rencontra une boue demi -fluide «, dont le tube se remplissait sans cesse à mesure qu'on le vidait. 12 pieds plus bas , ce fut leau elle-même qui remonta par le trou presque jusqu à la surface du sol (nearly to the top), tandis que les matières terreuses s'y étaient élevées de 10 pieds. Une telle force ascensionnelle surmontant la résistance du frottement intérieur ne peut évidemment s'expliquer que par la pression d'une colonne d'eau atteignant au moins le niveau du même sol. Or, d'où cette pression serait-elle venue , sinon du Mississipi dont les eaux montaient alors avec la crue ordinaire du printemps? Si donc ces eaux pénétraient à 45 pieds sous terre , jusqu'au puits artésien , entré les rues Baronne et Garondelet, c'est-à-dire à plus de 500 mètres de distance du lit fluvial, qui peut douter qu'elles ne pénètrent beaucoup plus loin, et qu'à travers des couches de plus en plus perméables elles ne continuent leur route jusqu'au lac Pontchartrain? Les communications souterraines du fleuve au lac étant aussi démontrées pour le sous-sol de la Nouvelle-Orléans, laissons parler le général Collot, l'un des meilleurs observateurs de la Louisiane durant le dernier siècle. Voici comme il confirme le mémo faitpar rapport aux rives inférieures du Mississipi. « On devrait naturellement penser, dit -il, d'après les grandes inondations »qui ont lieu dans les hauts du fleuve, que ses bouches sont également sub- «mergées. Cela n'existe pourtant pas, quoiqu'il y ait à peine six pouces de «diflérence entre le niveau des eaux du fleuve et ses rives. La raison en est • simple : c'est que toutes les terres jusqu'à Plaquemine (le bayou sur lequel »est bâti le fort Saint-Philippe) sont ce qu'on appelle flottantes, et qu'elles » s'élèvent ou baissent à mesure que les eaux du fleuve montent ou descendent. » On a remarqué même , à ce sujet , qu'il y a moins d'eau dans les passes lorsque »ie fleuve est très-haut que lorsqu'il est bas. Il faut cependant excepter de » cette règle la passe du sud- ouest qui n'éprouve pas les mêmes effets , parce » que les terres qui l'environnent sont adhérentes , ainsi que toutes celles des > ties qui existent en dehors des bouches du fleuve : ce que foi constaté moi- » même en les visitant toutes ^ . »
^ Voir le Mémorial des travaux rédigé par le D' Bénédict, à qui je dois de connattre les détails intéressants de ce forage.
^ Voyage dam V Amérique ieptenlrionaU en 4796 , par le général Collot ; vol. II«, p. 143.
Avec de telles rives encore flottautes, et avec des terrains à Tétat absorbant et perméable dans le voisinage de la Nouvelle-Orléans et au-dessus de cette ville, on comprend fort bien comment le danger des inondations s'annulait rapidement , en descendant le cours inférieur du fleuve. Les crues continuant à s'y comporter de la même manière , le fait s'y explique naturellement par les mêmes filtrationSy car les terrains n'ont pu s'y modifier complètement depuis lors. Ils vont, toutefois, se fixant et se consolidant de plus en plus , par suite des atterrissements que les eaux boueuses du fleuve produisent partout où elles se reposent, en dessous du sol comme au-dessus. Or, les atterrissements souterrains , qui raflermissent ainsi les formations de récente origine , jouent un râle géologique dont il faudra nous rendre compte. C'est un nouvel aspect de l'influence sédimentaire à étudier dans la formation du delta , où les rives , de flottantes qu'elles sont parfois à l'origine, deviennent tremblantes, puis, revenant en dessous leur fondation définitive , constituent la vraie terre-ferme.
Les prairies tremblantes , analogues aux rives en question , sont encore trèsnombreuses dans la zone inférieure de la Basse-Louisiane. Elles y occupent d'immenses surfaces, et n'y sont que d'anciens fonds de lacs recouverts de bois de dérive, dont les radeaux supportent une végétation marécageuse. Ces planchers commencèrent eux-mêmes par être ties flottantes , lesquelles se fixèrent dès qu'elles purent occuper toute la superficie des lacs. Pour en reconnaître l'épaisseur et la date approximative, on n'a qu'à creuser un trou de communication avec l'eau inférieure. La même ouverture permet parfois d'y pêcher : ce qui rend singulières tant d'étendues verdoyantes où les chasseurs passent d'un pas rapide, et où parfois le bétail s'aventure lui-même à chercher son pâturage au-dessus des poissons. Pourtant ces lacs, sans aucune apparence de relation avec le fleuve, s'atterrissent progressivement. Les prairies et rives tremblantes se fixent de même et se consolident, maintes fois, sans aucune part de travail humain.
Eh bien ! c'est là que peuvent également intervenir les atterrissements souterrains , conséquences des fuites multipliées ouvertes aux eaux boueuses ; de sorte que les fonctions absorbantes deviennent aussi sédimentaires , et complètent, parleur travail invisible, la formation à ciel ouvert du sol Louisianais.
Il nous resterait à voir le Mississipi sur sou dernier théâtre et à calculer la
marche de ses-alluvions dans le golfe du Mexique. Mais pour échapper h tant d'erreurs commises à ce sujet, ce n'est pas trop d'étudier d'abord le terrain que nous aurons à mesurer plus tard. Deux formations de nature très-distincte se le partagent. La première provient des dépôts superficiels du Mississipi , et nous est déjà connue. Ce sont les rives mélangées de vases et de matières végétales, comme celles en cours de développement à l'embouchure de tous les fleuves. La seconde est la formation d'une multitude de petites Iles, dont le sol a autant d'adhérence que celui des rives en a peu : preuve évidente qu'il est sans rapport avec ce dernier. La formation de ces tles est , à coup sûr, une des grandes curiosités du Mississipi, et si je ne me trompe, un sujet aussi nouveau qu'intéressant pour la science. C'est , d'abord , à leur grand nombre que les terrains de la passe Sud-Ouest doivent l'adhérence particulière , remarquée par le général Collot, et qui les avait fait surnommer Cabo de lodo (cap boueux) par les anciens hydrographes espagnols.
Ces iles ont ensuite un autre caractère , indiquant leur vrai rôle géologique. Sentinelles de la terre-ferme , avancées en pleine mer et groupées tout autour des bouches du fleuve , elles y ofl^rent des points d'arrêt aux alluvions incertaines, et y fixent bien des bois de dérive qui auraient été dispersés à tous les vents du golfe. Or, ceux-ci, une fois échoués sur leurs bords, y favorisent aussitôt les atterrissements de toute nature. Les petites iles s'agrandissent ainsi à chaque nouvelle crue ; et comme toutes en font autant, on s'explique déjà la rapidité de développement propre au delta du Mississipi.
Mais quelle est l'origine et la nature de ses formations insulaires , qui secon- 9ent si bien la puissance sédimentaire du fleuve ? Viennent-elles de lui-même ,
ou lui sont-elles étrangères?
Telle est la question à résoudre pour avancer l'hydrologie du Mississipi , et mesurer plus tard avec exactitude la marche de ses alluvions.
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THEORIE DES HVD LCMPS.
MUD LCMP EN COITRS DE FORMATI*
provenant d'une Source d'Eau douce.
ProporliDii da jai.de leauel de la bout.
CAP BOl'EUA Avec sources boviliosnamtes
[Vu de la passe Sud-Ouei)|
SEOLOSIE PRATIQUE DE LA LOUISIAHE, PAR R.THOMASST.
MUD LIMPes voie de destructios
.ideBpid. amarre tasse [D'après la carie du CapilTalcotl)
PONCTIOnS \BSORBANTES DU HISSISSIPI
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HYDRAULIÇUE DU 3IISSISSIPI.
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IDBK GEJIERALE DES COLMATES.
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DES SOURCES ET ILES DE BOUE, ET DE l'iNFLUENGE DES EAUX SOUTERRAINES