SUR LA FORMATION DU DELTA DU MISSISSIPI
Relation des eaui absorbées en amont du Mississipi avec les sources et lies de boue de son embouchure. — Témoignages relatifs à ces lies nommées Mud-lumps, — Leur formation essentiellemont distincte des atterrissemenls de la surface. — Objections résolues à cet égard. — Multiplicité at instabilité des Mud-lumps aux bouches du Mississipi. — Visite à trois d'entre eux. ~- Leurs diverses catégories et leur caractère général. — Comment ils fixent les alluvions incertaines et accélèrent en mer l'avancement de la terre-ferme. — Leur ooincidcnce permanente avec les crues du fleuve, et comment leurs boues, charriées par les branches souterraines du Mississipi, doivent entrer dans le calcul de ses atterrissements. — Divers phénomènes expliqués par la théorie des Afud-lumps , particulièrement la formation des anciens cordons littoraux.
Nous avons déjà vu l'absorption des eaux boueuses se traduire en atterrissements souterrains ; mais les eaux absorbées en amont doivent sortir quelque part en aval , et y reparaître aussi parfois en sources jaillissantes. Des sources de cette nature se rencontrent précisément aux bouches du Mississipi , et en nombre extraordinaire comme avec les eflets les plus singuliers. Ces phénomènes y semblent en tout correspondre aux fonctions absorbantes du fleuve , et il est impossible qu'il n y ait point de celles-ci aux autres quelques relations de cause à eflet.
La plupart des sources en question sont surchargées de sédiments , qu elles déposent aussitôt quelles apparaissent : de là, les noms de Mud-springs et 3îud-lumps, sources et monticules de boue. Le plus grand nombre d'entre elles se distinguent également par des qualités minérales ou fortement alcalines. Il en est aussi d'eau douce, et d'autres enfin assez clarifiées pour ne laisser aucun dépôt autour de leurs orifices.
Telles sont les sources qui , pendant que des masses d'eau s'engouffrent dans les formations calcaires du Missouri , dans les terrains de la Nouvelle-Madrid et maints autres lieux , sortent de tous côtés aux embouchures du fleuve et en avant de ses rives , et semblent y jaillir comme d'un véritable crible sous-marin.
La singularité de leur apparition vaut d'abord la peine qu'on les décrive avec détail ; nous en verrons ci-après la signification géologique.
Le premier témoignage qui les concerne est celui des ingénieurs français qui, dès l'origine de la colonisation , examinèrent l'entrée du Mississipi avec un soin vraiment admirable.
Voici ce que je lis dans le procès-verbal dressé à l'île de la Balise , en 1726 , par une Commission ayant pour objet d'examiner l'embouchure du fleuve, sonder les passes et connaître la solidité et l'étendue du terrain de cette station : « Nous » avons pareillement remarqué , disent les commissaires , que dans ladite île il y » a cinq sources qui jettent de l'eau salée sur le terrain même le plus élevé. Il » y en a une , auprès de la chapelle , qui est la plus considérable , où une perche » de 18 à 20 pieds entre aisément, laquelle bouillonne en plein jour et jette »un sel tout autour. Les autres n'ont aucune profondeur ; à peine peut-on y » faire entrer un bois d'un pied de long. Mais nous croyons que toutes ces sources » ne peuvent point détruire la solidité du terrain qui est bon et ferme par lui- -même, étant joint à celui qui l'environne et qui dessèche presque à toutes les
• marées. Nous observons qu'il y avait ci-devant d'autres sources égales à celles
• ci -dessus, qui ont été bouchées, et qu'on en peut faire de même de » celles-ci * • »
Ainsi, le phénomène des sources boueuses, qui sont la plupart ou salées ou saumâtres, se trouve constaté dès 1 726 et en môme temps très-bien caractérisé, puisqu'on remarque que les sources jetaient leur eau sur le terrain même le plus élevé de la Balise ^ . Quant à leurs dépôts , pour s'en faire une idée juste, il faut en remarquer d'abord la forme , soit sur la planche ci-jointe ,
' Arthivtt scientifiques de la marine , à Paris.
3 Le Père Charlevoix , guidé, en 1722, par Tingénieur De Pauger, membre de la Commission de 1726, avait déjà remarqué les sources en question.
« M. de Pauger, dit-il , sonda cet endroit avec Taiguille de sonde , et en trouva le fond as8e% dur et • de terre glaise y quoiqu'il en sorte cinq nu six petites sources ^ qui ne jettent pjos beaucoup d'eau ; « mtfis cette eau laisse, sur la terre où elle coule , un très-beau sel, >
A cette même époque , il existait vis-à-vis la Balise trois petites tles qui n'ont point encore d* herbes , ajoutait le P. Charlevoix, quoiqu'elles soient asse% hautes. L'excès de sel les avait frappées de stérilité comme nous le remarquons dans les formations pareilles de nos jours. L'importance de ces moniicolet, ou Ton projetait d'établir une batterie, fit sans doute marquer, sur la carte de 1731, quatre autres formations semblables, d'un niveau supérieur à celui des rives naissantes. (Fig» II!, PI. II!,)
soit sur un double dessin fait par le capitaine Andrew Talcott, en 1838 , et publié dans sa carte dos bouches du Mississipi. On y voit deux Mud- lumps, s'élevant l'un de 7 pieds, l'autre de 14 au-dessus du niveau de la mer. L'un et l'autre sont en voie de destruction ; mais il sufBt de les regarder, pour être convaincu que leur formation diffère essentiellement des atterrissements superficiels , lesquels restent toujours à fleur d'eau ou ne dominent que de quelques pouces le niveau du golfe.
La description de quelques-unes de ces tles nous initiera maintenant à leur genre de formation. Une d'elles, que le professeur Forshey nomma artésienne à cause de ses sources, avait fait son apparition en 1832. Or, disait-il en 1850 : « Sa longueur est d'environ 600 pieds, et le maximum de sa hauteur actuelle de 7 pieds 4 pouces. Non loin de^la pointe orientale est une source salée, qui constitue le principal caractère de cette tie et en explique la formation. Quand on s'en approche , on aperçoit un cône de 2 à 3 pieds de haut sur 50 de base , et du sommet duquel s'échappe continuellement une boue couleur de plomb , à laquelle se joignent de temps à autre des émissions de gaz. La boue coule lentement sur les pentes du cône, jusqu'à ce que l'eau s'évapore et qu'elle-même se fixe et s'ajoute aux dépôts dont le cône va toujours s'accroissant. Cet accroissèment continue, jusqu'à ce que l'élévation ainsi formée atteigne environ 7 pieds au-dessus des eaux environnantes. La source s'arrête alors, mais pour aller faire irruption sur une place moins élevée , oà elle recommence le même genre de travail. La surface de l'tle porte les traces de plusieurs tumuli semblables.
9 Dans un sondage de la source fait à l'aide d'un pont de bois improvisé , le plomb y atteignit 25 pieds. Pareils sondages atteignirent ailleurs 25 mètres; mais l'épaisseur de la boue y retint le plomb , qui se perdit par la rupture de la ligne. Quant à l'eau, qui est d'un goût très-salé, sans aucun autre mélange, elle dépose son sel par l'évaporation , et l'Ile entière brille de cristaux de sel ainsi déposés sur son argile. >
Cette description indique déjà le rôle des sources de boue dans la formation des lies , et montre en même temps que ces dernières peuvent acquérir une superficie de plusieurs acres. La plupart des Mud-lumps sont bien loin toutefois d'arriver à une pareille étendue ; mais les plus petits n'en sont que plus intéressants à étudier, puisqu'on les voit à l'origine même de leur formation. Trois
de ceux-ci se trouvent rapprochés dans Blind'Bay, à un mille environ de la station des bateaux remorqueurs établie sur la Passe-à<> Loutre. Voici en quelles conditions je les ai trouvés, en juin 1859 :
Le premier Mud-lump m'offrit une ile de 20 à 25 pieds de diamètre, par* faitement circulaire et conique. Le sommet s'en élevait de 2 à 3 pieds audessus des eaux environnantes, et l'eau salée qui en coulait, grosse comme le doigt, n'étant que de la boue liquide, continuait à accroître de ses dépôts le monticule qu'elle avait déjà formé. La salure de cette source marquait Z^^ tandis que celle de l'eau environnante n'était que de 0^,80. Une couronne d'herbe luxuriante couvrait et la base et le sommet de cette ile , dont la partie intermédiaire était chauve et dépouillée de toute végétation par l'excès du sel .
Le second Mud4ump avait plus de 4 pieds de hauteur, sur un diamètre de 15 à 20 pieds. La source qui l'avait formé, était également boueuse, mais plus salée : ce qui m'expliqua la présence du saltcornia ou plante à soude , qui croissait dans la section centrale du monticule. J'en cueillis pour m'en faire une salade, et m'en trouvai si bien que, par reconnaissance , j'en voudrais faire semer sur tous \cs Mud-lumps.
Le troisième que j'examinai était d'une forme et d'une dimension moindres que celles des précédents , et il me frappa par la végétation dont il était entièrement recouvert; ce qui me fit croire qu'il n'y avait point de sources. Pardon, me dit mon guide , en écartant les vertes herbes , la voilà ! Cette source me surprit également par sa fraîcheur. J'y plongeai mon thermomètre qui marqua 21*^,00; les eaux environnantes en accusaient 27^,50, et l'air ambiant 26^,50. L^eau en est douce, ajouta mon guide. Elle me parut toutefois unpeusaumAtre comme l'eau des puits de la Nouvelle-Orléans, dont on ne se sert que faute de meilleure boisson, ou seulement pour rafraîchir celle qu'on veut boire.
Quant au nombre des sources, elles se rencontrent sur une multitude de points; et mon guide m'assura que, dans ses excursions de chasse ou de pèche, il y avait peu de jours où il n'en aperçût quatre ou cinq. Il les observait , le plus souvent, bouillonnantes sous l'eau des baies voisines, mais sans savoir, ajoutait-il, si elles étaient douces ou non. Cette apparence d'ébullition tient aux nombreuses bulles d'air ou de gaz hydrogène qui sortent avec les diverses eaux boueuses. Dans une fiole que je remplis è l'une de ces sources,
la boue se déposa entièrement en huit ou dix heures , formant alors plus d'un cinquième du volume total. Quant au gaz, il n offrait d'abord qu'une couche d'à peine un quart de ligne d'épaisseur {Fig. III et III *"); mais par des agitations successives de la fiole qui restait scellée , il décupla de volume , et le retour de l'eau à la limpidité s'opérait chaque fois plus rapidement. Ce gaz, à la sortie des sources , me représentait parfaitement l'effet de l'air que l'eau , précipitée dans un conduit souterrain, y aurait entraîné avec elle : il en sortait par soubresaut avec les boues liquides. Celles-ci me frappèrent encore par une absence complète de matières végétales ; ce qui contribuait à donner à leurs dépôts l'adhérence qui les caractérise , au milieu des terrains délayables et incohérents déposés par le fleuve < .
C'est maintenant à ce dernier caractère que les lies et monticules de boue vont devoir leur importance géologique ; aussi faudra-t-il le bien établir et le rendre évident pour tous. Mais avant de multiplier les faits, rappelons le principe qui doit les expliquer : c'est celui de la presse hydraulique , dont les effets sont prodigieux et capables , comme on le sait très-bien , de faire éclater des portions de montagnes et produire de terribles avalanches. De tels effets donnent une idée de la force de soulèvement exercée par des nappes souterraines, dont la colonne alimentaire serait, par exemple, auprès des Natchez, c'est-à-dire haute de 86 pieds, ou bien aux confluents, soit de l'Ohio, soit du Missouri, ce qui lui donnerait une élévation de 300 à 400 pieds. Cette colonne alimentaire, ne fùt-elle qu'un simple filet d'eau, ne perdrait rien de sa puissance, à moins qu'elle ne rencontrât une fissure, auquel cas, elle se produirait en source boueuse; mais si , au lieu de fissure, elle trouve un bas-fond disloqué, et qu'elle presse , je suppose , contre un radeau , ce radeau se soulève comme ferait un vaste piston, dont la lenteur et la durée de soulèvement seraient alors proportionnées à sa propre surface.
De là , ces ties des bouches du Mississipi , ayant parfois une superfi^eie d'un
* An sujet de cette adhérenee , j'ai encore A citer un fait significatif. L'adjoint au colonel Louis Hébert, ingénieur de l'Élat, M. Frémau, ayant jeté l'ancre sur un Mud-lump, cette ancre en fat retirée atec une masse d'argile si agglutinée qu'il fallut deux ou trois jours pour la nettoyer entièrement Le simple courant du fleuve eût, «a contraire, suffi pour délayer cette bo«e, si elle eût été prise dans les aliuvions fluviales.
OU plusieurs acres , et qui meUeut des années entières à s'élever au-dessus des flots. Des fuites pourtant s'opèrent durant cette émergence , et è chaque fuite correspond précisément une source avec son monticule boueui. L'tle décrite par le professeur Forshey nous a montré plusieurs de ces tumuli, et on les retrouve dans la plupart des soulèvements du même genre. Ainsi , tout se passe bien , comme s'il y avait réellement la pression hydraulique dont nous parlons. Cette pression est d'ailleurs sujette à changer ; car, au lieu de se réaliser de bas en haut, elle peut se faire latéralement, ou bien la colonne d'eau peut s'échapper au fond du golfe. Alors , plus.de pression par en-bas; et l'Ile de s'abaisser, de se disloquer, en attendant que les courants du fleuve et de fortes marées la rongent ou la fassent même disparaître. Ce qui s'explique par l'interruption de la presse hydraulique , et en démontre une fois de plus l'intervention dans les cas précédents.
Cette explication s'adaptant aux conditions les plus diverses des Mud-lumps, je ne sais vraiment quelle objection pourrait lui être faite. Toutefois, on pourrait me dire que sir Charles Lyell a visité , en 1845 , les bouches du Mississipi , et que , dans le volume où il rend compte de ses observations , il a passé sous silence les sources et lies de boue qui nous occupent. Oui , son silence a été complet à cet égard , et n'en est que plus regrettable de la part d'un esprit aussi éminent. Mais que prouverait cet argument négatif, sinon que M. Lyell n'a pas vu les Mud'lumps, ou plutôt ne les a point regardés i, préoccupé qu'il était d'amoindrir les atterrissements du Mississipi , pendant que d'autres célèbres géologues ne les exagéreraient pas moins de leur côté , sur la foi de relations inexactes ?
Ceci me conduit à répondre à une autre objection. M. Ëlie deBeaumont, parlant d'après M. Michel Chevalier, lequel avait parlé d'après le major Delafield ,
1 M. Lyell , qui n*a pas vu les Mud-lumpt , a pourtant vu , lur la carte du Père CharleToix, remontant à 1722, une TÎeille construction espagnole , qui, par le seul fait de cette origine , devait être postérieure à cette carte de plus de 40 ans ; et il l'y a vue, dit-il , marquée avec exactitude. En face d'erreurs aussi palpables , il serait superflu de répondre à des arguments négatifs. Voici le texte du célèbre voyageur :
■ We went within a mUe of the old SpanUh building ^ called the Magaûne , correctly laid doum in Charlevoix'i map^ f now 600 yardê nearer the sea than former ly, • (A iecond viiit to the United Statei, vol. II, p. 119, édiUon de New-York , 1855. )
supposerait que les monticules de boue , vaguement désignés sous le nom de phénomènes étranges, résultent d'un soulèvement par bascule, mouvement, dit-il, qu'accompagnent sans doute des dépressions produites ailleurs ^ . Mais ces dépressions , comme seraient celles d'un radeau qui s'abaisserait d'un câté en s'élevant de l'autre, sont tout-à-fait ignorées aux bouches du Mississipi. Les Mtut'lumps, formés par les dépôts successifs et adhérents des eaux boueuses , y sont, au contraire, le sujet de toutes les conversations. Que dis-je? c'est contre eux surtout que luttent les ingénieurs occupés d'améliorer les bouches du Mississipi. Ces faits sont de notoriété publique, et des objections fondées sur un récit de seconde et troisième main ne sauraient être valables contre des arguments aussi positifs.
N'oublions pas , d'ailleurs , que le caractère le mieux constaté des Mud-lumps répond à l'objection précédente : c'est l'adhérence de leur sol remarqué d'abord par le général Collot, ensuite par le professeur Forshey, enfin, par une Commission d'ingénieurs, chargée, en 1852, d'examiner l'état des bouches du Mississipi. Or, les hommes experts qui la composaient, ont déclaré que « la for- » mation des Mud-lumps est entièrement distincte de celle des marais constituant » la terre-ferme ; et , en lui attribuant pour cause incontestable une force très- » remarquable de soulèvement souterrain , ils lui reconnaissent pour effet d ac* » célérer la formation de nouvelles terres , et par suite le prolongement des » passes en mer ^ . >
Après des témoignages aussi compétents, comme après les faits déjà connus,
* Géologie pratique , de M. Élie de Beaumont , p. 509; et De$ voies de communication aux ÉtatS" Unit , par M. Michel Chevalier, T. I. p. 78.
^ « There i< > disent-ils, a very remarkable agency , whieh appeart to play an important part in aeeelerating the projection of tkeee paseee eeatoarde .* it ie the upheaval of land by lome subterranean power. Thi$ upheaval exhibiti ittelf in the ùde and generally in advanee of the bars, and iome timee in deep water, in the main ehanneL
> Ail the Islands , projected beyond the points of main land , présent indisputable marks of this upheatal. — They are entirely distinct in character from the marsh formations constituting the main land , anl are utually from 6 (o 10 feet Mgk or li feet above ordinary tidet. In many of thèse ^ springs of sait water are found through which bubbles of gaz escape. Thess springs, in overflowing^ deposite a sédiment offine elay bywMch a eone of considérable élévation ^ base is formed.
» Tkese Islands in progress of time are apparently underruined by the sea and washed down by rains; a marsh formation sueceeds ^ which conneets itselfwith the main land,
9 The board refer to others for théories of this agency, but merely mention its undeniable
on peut sans crainte d'erreur affirmer la conclusion suivante : Distincts par leur formation comme par leur origine, les Mud- lumps n'auraient point dû être oubliés , et ils méritent de prendre part parmi les formations les plus curieuses résultant des causes actuelles. D'ailleurs ces monticules , bien que peu élevés au-dessus des flots , n'en acquièrent pas moins une certaine importance topographique, puisqu'ils se développent au point d'ofl'rir parfois plusieurs acres de superficie. Alors même qu'ils offrent seulement quelques mètres de rayon, ils servent toujours de points d'arrêt aux dépôts sédimentaires ; et c'est en facilitant et fixant leur accumulation, qu'ils fonctionnent comme les pitons d'un cordon littoral en cours de développement. Pionniers de la terre-ferme dans les eaux du golfe, il leur arrive pourtant d'être souvent punis de leur témérité , emportés qu'ils sont , tantôt par le courant du fleuve, tantôt par les marées orageuses. Leur disparition est alors non moins capricieuse que l'avait été leur apparition ; aussi ces phénomènes , trop fréquents aux bouches et sur les barres du fleuve, en changent-ils sans cesse les conditions navigables et en rendent l'amélioration d'autant plus laborieuse.
Grâce aux facilités que m'avait données la Compagnie des bateaux remorqueurs, je pus , à leur tour, consulter les capitaines et pilotes les plus familiarisés avec les localités. J'avais déjà fait , pour mesurer la salure du golfe , une excursion à bord de l' Anglo-Saxon, commandé par M. Legrand ; c'est dans mes entretiens avec lui et avec ses collègues que je m'appliquai à démêler les faits sur lesquels ils étaient tous d'accord , me réservant ensuite d'en tirer les conclusions.
La première question fut relative aux causes qui faisaient si fréquemment varier la profondeur des bouches du fleuve. Ce fut à qui citerait des faits caractéristiques de cette situation ; et comme on le devine, il n'y avait qu'une voix pour en rendre , avant tout, les Mud- lumps responsables. II ne faut point toutefois confondre avec eux les fréquentes inégalités de fonds occasionnées par les remous, autour des navires échoués dans la vase. En pareil cas, un.
existence! and they helief ihat thit upheaval haetens the formatUm of new land ^ conséquent projection of the pattes seaward. » Voir Report of Chare ,' Beauregard and Latimer : Board of engineers for the examination of the Mississipi { Concrets documents, 1852-53). C'est à l'obligeance du major Beauregard , membre de cette Commission , que j'ai dû la communication du rapport inédit du professeur Forshey sur le môme sujet (4 novembre 1850).
monticule se produit toujours derrière le navire; mais c'est là une accumulation momentanée et superficielle , qui disparaît presque aussi vite qu elle a été formée. Quant aux vrais Mud-lumps , ce sont eux qui se rient des efforts de l'art, et déroutent tous les calculs des ingénieurs pour améliorer lentrée du Mississipi. Ils en sont les mauvais génies, et ils y troublent sans cesse l'amélioration d'un des points les plus importants pour la navigation du globe, surgissant et s'engloutissant çà et là , à tout propos , à tout hasard , élevant ou abaissant la barre, ouvrant ou fermant le passage aux navires qui néanmoins s'y multiplient chaque année.
La même unanimité des interlocuteurs existait sur le grand nombre des orifices qui nous occupent; de sorte qu'autour des bouches du fleuve, les sources semblent vraiment jaillir comme d'un crible sous - marin . On en voit aussi bouillonner qui ne sont pas du tout boueuses.
Quant aux Mud-lumps produits par voie de soulèvement soit brusque ou successif, leur catégorie , tout en se distinguant de la précédente par le mode initial de leur formation , rentre dans le même ordre de faits , résultant , comme nous l'avons dit, d'une pression de bas en haut, qui ne peut être qu'une pression hydraulique r Leur apparition ne laisse aucun doute à cet égard, car leur masse, en s'élevant, s'arrondit d'abord; puis d'un point culminant et cratériformc la source ordinaire fait irruption et complète le Mud-lump, à la différence des autres cas où elle seule le commence , le développe et le finit.
Cette pression d'en-bas ou puissance de soulèvements se manifeste par des faits à peine croyables, mais très- positifs. Les pilotes, à ce propos, me montrèrent la place où quelques jours auparavant ils avaient trouvé 18 pieds d'eau. Maintenant, me dirent- il, il n'y en a pas 12. Dans une autre place, un vaisseau avait jeté l'ancre dans des eaux profondes ; quand il voulut partir, il se trouva prisonnier entre deux Mtcd-lumps , et il fallut les efforts de plusieurs remorqueurs pour le remettre en eaux vives. Ici, une goëlette, ayant fait naufrage , restait ensevelie sous les eaux ; un soulèvement du fond la fit plus tard voir à sec sur une lie. Là-bas, c'étaient des dalles de Portland, jetées à la mer pour alléger un navire; quelques années après, ces dalles se trouvèrent également à sec sur un Mud-lump. Sur un autre point, apparut à son tour, une ancre , dont la rouille attestait qu'elle s'était perdue depuis ai^
temps immémorial . Cette ancre est encore conservée chez un pilote de la Balise, et c'est une des preuves nombreuses do la formation des Mud4umps par des soulèvements de fond.
Parmi ces divers monticules , où le plus souvent se rencontrent des sources salées ou saumâtres , d'autres fois des eaux douces , quelquefois enfin des eaux minérales , il en est deux qui résument très-bien le caractère extérieur de tous les autres. Le premier est en tête de la Passe-à-Loutre , où il s'élève de 7 à 8 pieds au-dessus du niveau du golfe. Comme dans le Mud4ump décrit plus haut par M. Forshey, on y trouve plusieurs orifices de sources boueuses; et de chacun d'eux l'eau découle toujours par le côté le plus bas. Mais bientôt elle exhausse de ses dépôts boueux ce même côté , ce qui porte ailleurs son écoulement et successivement lui fait produire des exhaussements semblables. Cette tie de boue croit de la même manière en extension , n'attendant plus que des atterrissements superGciels qui la joignent aux rives déjà formées.
Le second Mud-lump est à la Passe sud-ouest, à un demi-mille de la rive. On ne peut l'atteindre qu'en franchissant un affreux marais ; mais on le voit fort bien , et il m'a été signalé plusieurs fois du haut des bateaux à vapeur qui me portaient au Texas (Ft^. IV). Le pilote Benjamin Morgan , qui Ta visité, me le représentait comme un cône tronqué, de 20 à 25 pieds de haut sur 300 de circonférence. La source qui l'a formé ne cessait point de jaillir au sommet, s'y élançant par soubresaut en gerbe boueuse, et coulant sur tout le pourtour où elle déposait en couches concentriques ses vases d'argile et de sable. C'est ainsi que ce monticule continue à s'exhausser régulièrement, toujours inondé et brillant au soleil de quelque côté qu'on le regarde.
On voit donc par quel double travail les sources font des monticules , tantôt de forme conique , quand elles coulent abondamment et à plein bord , tantôt de forme évasée et irrégulière, quand elles s'épanchent lentement, soit d'un côté, soit d'un autre , exhaussant toujours le côté le plus bas et divisant leurs dépôts successifs par les rigoles mêmes de leurs épanchements. Les Mud^lumps se couvrent ainsi de rides et de sillons ; puis vient la sécheresse , qui en fendille le sol argileux , en attendant que les pluies torrentielles transforment les fissures en crevasses , et que les marées extraordinaires ou l'effet de sécheresses nouvelles agrandissent les brèches et en détachent fragments sur fragments.
Le monticule s'amoindrit alors rapidement et se découronne, comme tomberait une maison en ruine ; mais, quoique en voie de destruction par le sommet, sa base n'en reste pas moins intacte et sert à consolider les rives, alors même quelle n'en dépasse plus le niveau. Quant aux iles formées par soulèvement, on les voit aussi parfois s'affaisser et disparaître; les eaux souterraines en ont alors délayé ou emporté la fondation , et le phénomène s'est terminé par un effondrement sous-marin. Telles sont les phases des monticules de boue, dont l'histoire contribue à rendre si intéressante l'étude des bouches du Mississipi.
Bien des questions se rattacheraient encore au même sujet : ainsi , l'élévation des Mud'lumps permettrait-elle de calculer celle des diverses colonnes d'eau dont ils sont le résultat? La plupart d'entre eux, ne s'élevant qu'à 7, 10 ou 1 4 pieds au-dessus de la mer, indiqueraient que le sommet de sa colonne alimentaire n'est point à une très-lointaine distance. Cependant leur élévation pourrait fort bien être indépendante du point de départ de cette colonne. Supposons , en effet , les monticules boueux fonctionnant comme des tubes implantés sur une branche de conduite , c'est-à-dire comme piésomètres de courants souterrains débouchant librement au fond du golfe. L'eau ne s'y élèverait, en pareil cas , qu'en proportion de la résistance du parcours entre le piésomètre et le débouché ; de sorte que , si les nappes alimentaires débouchent en mer, à une distance à peu près égale des passes du Mississipi , sous les couches d'argile qui s'y déposent en éventail , cela explique très-bien les légères différences d'élévation propres aux sources et aux monticules de boue.
Mais la boue d'où vient-elle ? De quelle formation a-t-elle été enlevée? Ce problème n'est pas sans intérêt ; le poser , d'ailleurs , c'est le résoudre : car pourrait-elle venir d'autre part que des mêmes conduits absorbants , où nous avons vu s'engouiïrer tant de masses d'eau du Mississipi. Toute autre supposition ne serait pas soutenable , du moment que cette absorption a été prouvée jusqu'à l'évidence. Les dépôts de boues souterraines, si nombreux aux bouches du fleuve, proviennent donc de lui-même au moyen de ses branches cachées, dont il ne faut pas tenir moindre compte que de ses embranchements apparents. Les Mud'lumps font ainsi partie intégrante de ses alluvions ; et , bien que d'une formation très-distincte des sédiments de la surface , ils n'en doivent pas moins figurer dans le calcul des atterrissements du Mississipi. Si un dernier doute
existait à cet égard , il disparaîtrait devant le fait que ces lies singulières surgissent surtout durant les hautes eaux. Cette coïncidence permanente indique nécessairement des relations de cause h eflet , et démontre une fois encore l'influence des fonctions absorbantes du Mississipi sur la production des Mud'lumps.
Ce n est point tout : un fait , qui rentre dans le même ordre d'idées et n'est pas moins certain , c'est que les barres de ce fleuve empirent toujours durant les crues , c'est-à-dire au moment oh les barres de tous les autres fleuves s'améliorent. Le Mississipi serait -il donc régi par des lois exceptionnelles? Cela peut être. Ce qui est plus sur, c'est qu'il agit conformément à ses propres lois; aussi durant les hautes eaux, ses passes ne manquent-elles jamais d'être soulevées et bouleversées en aval , quand les colonnes alimentaires des Mudlumps s'élèvent de toutes parts en amont. Cette corrélation constante ne saurait s'expliquer autrement , que par la .constance même des communications souterraines entre les bouches du fleuve et son lit supérieur.
Telle est la cause particulière que nous avions promis d'expliquer, et qui, accumulant deux sortes d'alluvions à l'embouchure du Mississipi, y accélère si fort la marche des atterrissements. Ce fait, aussi important que nouveau dans l'histoire des Deltas en cours de formation , donnera sans doute la clef de plus d'un phénomène encore obscur. Ainsi, les Teys des bouches du Rhône, ou bien dans le Delta du Gange l'ile citée par M. Élie de Beaumond i, et qui s'était récemment élevée au-dessus des eaux, vers l'extrémité de l'Hoogly. Toutes ces formations , quand elles ne sont pas le résultat du remou des eaux , sont très-probablement produites comme les Mvd-lumps, c'est-à-dire par l'action des eaux souterraines.
Cette action semble au moins s'appliquer à la vallée où le Rhône court sur d'anciens dépôts de cailloux , roulés des Alpes occidentales jusqu'à la plaine de la Crau, Ces cailloux, labourés par l'érosion du fleuve actuel, supportent celui-ci sur un plafond de gravier, de sable et d'argile, exactement comme un puisard dont le maçonnage supérieur, après avoir retenu les sédimenls grossiers des pluies torrentielles, se serait revêtu d'argiles déposées par des eaux plus calmes. Ce dernier dépôt argileux, superposé aux dépôts antérieurs et les
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couvrant d'une couche imperméable, est devenu le lit du courant superficiel, mais il n*empéche en rien le lit du fond de fonctionner. Or, en des conditions si favorables aux écoulements souterrains, comment n'y en aurait-il pas? £l s'il y en a , ils doivent sûrement déboucher là où le lit du dessus leur oppose le moins de résistance et d'imperméabilité , c'est-à-dire vers l'embouchure du Rhône, lieu où se forment les Teys qui se trouveraient par là même expliqués. Cette explication à priori reste , bien entendu , à vérifier sur place, où il faudra distinguer avec soin les Teys formés par les remous du fleuve, de ceux produits par des pressions de bas en haut ou par des sources de boue.
Un autre problème , que les Mud-lumps expliqueraient également , serait l'origine de certains cordons littoraux que M. d'Omalius d'Halloy nomme barres diluviennes Ceux dont je parle n'ont de rapport, ni avec les dunes où les vents jouent le rôle principal , ni avec les dépôts formés sur la ligne où les va et vient des flots s'e^itrechoquent. Ces deux genres d'amoncellement, soit à sec , soit en mer, se distinguent par leur mobilité , comme la fixité caractérise au contraire les cordons littoraux en question. Or, je le demande, ces chaines d'Ilots ou ces bourrelets de matières solides, qui se tiennent toujours à une distance déterminée du rivage, et y résistent aux tempêtes sans points d'appui apparents, à quoi doivent-ils cette singulière persistance, sinon à des points d'appui invisibles qui leur servent de fondation ? £t si ces points d'appui sont indispensables , s'ils existent réellement , comme il le faut pour constituer et fixer le cordon littoral , quels sont-ils , sinon des Mud-lumps de la période diluvienne? Les eaux de cette période ne couraient pas seulement à la surface du globe ; elles pénétraient comme celles d'aujourd'hui dans les crevasses du sol , en dissolvaient ou délayaient les couches ; puis, chargées de sédiments, elles les dégor^ geaient au fond de leurs vallées , c'est-à-dire le plus souvent au fond même des mers. Ces dépôts calcaires, argileux, arénacés ou autres , devaient la plupart se déposer et s'aligner non loin du littoral. Leur sortie y était favorisée par la dislocation ou la discontinuité des couches, et c'est du concours de cet circonstances que durent naître bien des cordons littoraux. Une fois, en effet, ces terrains adhérents et ces points fixes étant établis , les relais de terre et de mer ne pouvaient manquer de s'y fixer à leur tour; et c'est en s'y accumulant, qu'ils complétaient la formation des barres diluviennes. On voit du moins
comment les Mvd-lumps d'alors durent y coopérer. Ils y intervinrent , comme ceux du Mississipi interviennent chaque jour dans Texhaussement de la barre de ce fleuve, dans la consolidation de ses rives et la formation de la terre-ferme.
A Tinstar des soulèvements sous-marins qui donnent un plancher à l'activité des Madrépores , les iles de boue , grâce à l'adhérence de leur sol , se changent aussi en théâtres de formations coquillières. Les huîtres s'y attachent de préférence et y forment leurs bancs; de sorte que les rives du fleuve , en avançant dans le golfe , se composent le plus souvent de positions fermes et solides , alternant avec des prairies tremblantes. Sur le contour extérieur de ces fonds coquilliers se déposent aussi les sables marins : ce qui donne bien l'idée d'un cordon littoral en cours de formation.
Les sources chargées d'oxyde de fer ou de carbonate de chaux , en agissant sur les sables du fond , forment , à leur tour, des Mud4umps particuliers , et d'une dureté qui en fait de véritables rescifs. Ainsi , dans la Passe sud-ouest du Mississipi , il a fallu , pour creuser, recourir à la poudre ; et les éclats en ramenaient des plaques et quartiers de grès d'un pied d'épaisseur. C'était du sable pur coagulé , et se désagrégeant rapidement sous l'action de l'air, de même qu'il s'était solidifié sous l'action des eaux minérales. C'est probablement une roche semblable, que la carte de 1731 (Fig.IU, PLU) indique sous le nom de rescif, à l'entrée du fleuve voisine alors de la Balise. Le mouvement des vagues, qui, en séparant l'argile des sables, durcit parfois ces derniers, a dû contribuer aussi à former pareilles roches. Ces roches sont elles-mêmes soulevées de temps à autre par l'irruption des eaux souterraines. Or, ces pétrifications et soulèvements, toujours voisins des rivages, ne sont -ils pas une des principales causes des cordons littoraux? On pressent du moins la part que les Mud-lumps durent prendre à de semblables formations , et comment les moindres de ces iles de boue d'aujourd'hui peuvent nous éclairer sur d'autres phénomènes plus importants des périodes antérieures.
J'ai dit l'origine , la variété et la multiplicité des Mud-lumps ; l'adhérence spéciale de leurs terrains , qui en fait des points d'arrêt pour les alluvions incertaines et flottantes du Mississipi ; enfin , la coïncidence permanente de leur apparition avec les hautes eaux du fleuve , lesquelles débordent alors d'un lit souterrain aussi bien que du lit superficiel. Je n'ai plus qu'une observation
à ajouter, ou plutôt à répéter pour ceux qui voudraient compléter Vétude de ces formations : cest de ne les point confondre avec les amas de sable occasionnés parles remous. Les vrais Mttd-lumps sont le résultat des eaux souterraines, qui , sous la pression de leur colonne continentale , produisent en débouchant à la mer deux effets différents. Tantôt elles y soulèvent des fonds sous-marins , leur donnent une apparence demi-sphérique , et font jaillir à leur sommet la source boueuse , dont les dépôts agrandissent et complètent la formation qui nous occupe ; tantôt aussi , passant par les fissures des mêmes bas-fonds , elles ne les dérangent aucunement et commencent leur travail sédimentaire , jusqu'à ce qu'il s'élève à une hauteur correspondant à l'élévation de la nappe alimentaire et au frottement de son parcours. Or, dans le cas de cette ascension , comme dans celui du soulèvement du sol, c'est évidemment la même force qui agit , produisant dans l'un et l'autre cas l'effet de la presse hydraulique , et le proportionnant à la puissance dont la source boueuse est douée. Cette source s'élève ordinairement de 7 à 10 et même 14 pieds au-dessus du niveau du golfe. Quant au Mud-lump vu de la Passe sud-ouest, et qui a de 20 à 25 pieds de haut sur 300 de circonférence , il accuse une source d'une puissance exceptionnelle , et nous explique , en outre , l'adhérence spéciale des terrains autour de cette branche du Mississipi. Les plus anciennes cartes espagnoles leur avaient donné le nom de Cap boueux; ce qui constaterait, depuis près de trois siècles, la nature persistante autant que distincte des Mud-lumps. Ces formations sousmarines sont donc, à tous égards, intéressantes parmi les phénomènes actuels, et je n'en sache pas de plus propres à faire concevoir les innombrables dépôts d'eau douce , qui s'accumulèrent durant les anciennes périodes , le long des rivages ou au fond des mers.
FONCTIONS RÉFRIGÉRANTES DU MISSISSIPl ; — RAPPORTS INTIMES DE SON HYDROLOGIE AVEC LE CLIMAT DE LA LOUISIANE.
Douceur de ce climat unanimement reconnue , sans qu*on ait pu jusqu*ici en rendre compte. — Observations nouvelles qui résoudront le problème. — Notable différence entre le climat de la Louisiane et celui de la Caroline du Sud. — Ici, les planteurs émigrent à la hâte aux approches des fortes chaleurs ; là , tout au contraire , ils passent Tété sur les bords du Mississipi , et y jouissent d*une sécurité parfaite. — Salubrité du fleuve, dont le cours , rafraîchi par la fonte des neiges , fonctionne comme un tube réfrigérant. — Double crue et température de son ancien régime. — La douceur des hivers semble suivre en Louisiane les progrès de la culture riveraine. — Néanmoins, les eaux du nord y continuent leur action réfrigérante sur Tété. — Le Mississipi tempère alors par sa fraîcheur le climat de la Louisiane , comme le Gulf-stream par sa chaleur le climat de l'Europe occidentale. — Singulière coïncidence de Thydrologie fluviale et de l'hydrologie maritime.
Nous avons vu le rôle que jouaient les nappes souterraines du Mississipi. Il n'importe pas moins d'étudier les fonctions de son cours superficiel , se répandant en bayous , en lacs et marais de tout genre , sur la contrée qu'il a formée de ses alluvions. Après en avoir fait le sol , cest lui qui en fait encore le climat.
N'oublions pas d'abord que l'eau de ce fleuve est la plus salubre du monde ; car les meilleurs juges de tous, les marins, la considèrent sans égale par sa rare propriété de ne point s'altérer en mer. Or, je le demande à priori, comment un sous-sol imbibé d'une telle eau ne participerait-il pas de sa pureté , et ne la communiquerait-il pas h la surface du territoire?
En dépit de récents touristes et malgré la fièvre jaune qui décime de temps à autre la Nouvelle-Orléans, la Louisiane, qu'il ne faut, sous aucun rapport, confondre avec sa métropole commerciale , est loin d'avoir un climat insalubre. Les étrangers , qui n'y ont pas reçu le baptême de l'acclimatation , n'y doivent sans doute pas négliger les précautions hygiéniques ; mais ce qui n'est pas moins sûr, c'est qu'ils s'y trouvent en des conditions de santé bien supérieures à celles de plusieurs pays plus septentrionaux et en apparence mieux situés.
Tous les voyageurs qui ont écrit sur la vallée du Mississipi , ont été unanimes
à cet égard ; <et tous de répéter : « que le climat de la Basse-Louisiane est beau- » coup plus sain qu*il ne parait devoir l'être, à la première inspection de cette y* contrée. r* ho. Basse-Louisiane, quand cette observation a été faite spécialement, c est-à-dire en 1802, comprenait toute la Louisiane de nos jours. La Haute-Louisiane d'alors correspondait à la vallée supérieure du grand fleuve , et c est de celle-ci que le même auteur disait : « // paraîtrait qu'elle devrait » être plus salubre qice la Basse, en raison de la position des lieux; mais cela » n'est pourtant pas, à la réserve du canton des Illinois * . »
William Darby, que j'aime toujours à citer, pose, à son tour, mais d'une manière plus précise , ce problème dont la solution lui faisait défaut :
(c L'extrême douceur de température dans le climat de la Basse-Louisiane , et » le froid qu'on y ressent beaucoup plus qu'on ne devrait s'y attendre au-dessous »du 55^ parallèle, est, dit-il, un phénomène dont aucune explication satisfai-
» santé n'a encore été donnée La chaleur s'y élève rarement à 90* du ther-
» momètre Fahrenheit , et la température moyenne de l'eau de puits ne dépasse » pas 52^. Cette fraîcheur extraordinaire, sous une latitude qui est bien plus » chaude en Europe , est un fait que n'importe quel principe connu expliquerait • difticilement 2. »
Telle est la question posée par Uarby , et qu'il s'agit maintenant de résoudre. Je vais l'essayer, à l'aide de quelques observations nouvelles sur les fonctions hydrologiques du Mississipi^.
En 1855, lors de mon premier voyage en Louisiane, où j'arrivais de la Caroline du Sud, qui est 2 et 3 degrés plus au nord, je fus tout d'abord frappé d*une diversité notable entre le climat de ces deux États et de la manière différente dont leurs habitants se comportent à l'approche des fortes chaleurs.
En Caroline , et il en faut dire autant de la Géorgie , sur les plantations des basses terres, même dans les lies renommées pour leur coton longue soie, dès
* Vue de la colonie espagnole du Mississipi en l'année 480%. Paris, 1803, pp. 95 et 98. ■^ Darby's Louisiana, 2» édil., pp. 43 et -44. ^
3 La substance de ce qui va suivre a déjà éié publiée dans le Courrier de la Louiêiane du G février 1858, et voici ce qu'en dit alors M. Bléton, rédacteur du journal : c Nous publions aujourd'hui une très-curieuse lettre de M. R. Thomafsy, sur les rapports qui existent en Louisiane, entre l'hydrogrupliie et la climatologie. C'est la première fois, croyons-nous, que de semblables obserrations ont été faites, et Thonneur en revient tout entier i notre correspondant. »
le mois de mai , la température devient toat-&-coup brûlante , et vous porte sans transition en plein été, porteur lui-même de la terrible malaria. Aussi les planteurs font-ils vite leurs préparatifs de départ , les uns pour les montagnes, les autres pour les bords de la mer. Les plus pressés de partir sont toujours les planteurs de riz, dont les terres, par suite de la culture humide, sont les premières à eihaler des miasmes homicides. Rien de plus grave et de plus curieux aussi que ces émigrations périodiques, au milieu d'une nature encore riante , mais qui rend tous les pères de famille soucieux : on dirait une scène empruntée aux mœurs des patriarches ou à celles des nomades de TAlgérie. Ainsi, le mois des fleurs expire, et la population blanche a disparu avec lui. Malheur, en eOet, è qui croirait passer impunément les premiers jours de juin , sur la même habitation où il laisse sans la moindre inquiétude sos ouvriers noirs! La fièvre qui respecte ces derniers le saisirait infailliblement, et il sait très-bien quelle ne rend guère volontiers sa proie.
Ces dangers et ces émotions sont entièrement inconnus en Louisiane ; aussi les planteurs y agissent tous différemment. D'abord, le mois de juin leur parait entièrement salubre , et j'en ai fait moi-même l'expérience, en employant celui de 1859 à revoir les bouches du Mississipi et d'anciens mornes volcaniques que j'ai découverts sur les bords du golfe. Les dangers de la malaria n'y commencent donc qu'au mois de juillet et même plus tard , à moins que les pluies locales ne soient déjà venues se joindre aux fortes chaleurs. A la diOiérence encore de la Caroline, fort peu de planteurs Louisianais déménagent pour cause de santé durant les saisons les plus fiévreuses; et, quant à ceux des bords du Mississipi, ils' s'y sentent si fort h l'aise dans les brises rafraîchissantes du fleuve , qu'il ne leur est jamais venu l'idée de chercher meilleurs watering places.
Contraste aussi frappant qu'inattendu , puisque c'est en Louisiane qu'on voit, par exemple, les planteurs de riz de la Pointe à la Hache n'y prendre aucun souci de la malgria, qu'ils savent fort bien être un sujet de craintes trop fondées pour leurs confrères de la Géorgie et de la Caroline ! Quant aux planteurs de cannes h sucre ou de coton , dont la culture est toujours salubre par ellemême , ils ne donneraient sûrement pas leurs riantes demeures ni leurs promenades aux bords du fleuve pour tous les hôtels du Nord , ni même pour les
sources de la Virginie i. S'il en est donc qui s'absentent, ce nest que par un goût particulier de locomotion, nullement pour raison générale de santé. Quant aux plus sages , ils restent au milieu de leurs ouvriers noirs, et ils n'ont jamais qu'a s'en féliciter sous le rapport hygiénique aussi bien qu'admiûistratif.
D'où vient donc ce genre de vie tout Louisianais et sous une latitude plus méridionale, par conséquent plus exposée aux maladies de l'été? La sécurité aussi complète qu'exceptionnelle dont les étrangers, comme les natifs, jouissent aux bords du Mississipi , vaut certainement la peine qu'on s'en rende compte. Or, i quoi l'attribuer, sinon à l'action du fleuve qui , après avoir créé le territoire de la Louisiane, ne saurait, à coup sûr, rester sans influence sur son climat? Ce phénomène me sembla tout d'abord particulier à la Louisiane , et je ne i^ache point encore qu'un autre exemple pareil ait été signalé. Il mérite donc quelque attention , car jamais l'hydrologie et la climatologie n'ont peut-être oflert des rapports aussi intimes que ceux qu'il s'agit de préciser.
Rappelons d'abord les faits qui doivent servir de base à notre examen. — Le Mississipi , malgré les variations de son régime , a généralement deux crues : l'une provenant des pluies hivernales ; l'autre, de la fonte des neiges dans les régions du nord. L'une des deux parfois fait défaut, parfois aussi elles sont si rapprochées qu'elles se confondent en une seule; mais le plus souvent elles ont entre elles un intervalle qu'on peut reconnaître à l'état de la température, dont nous allons étudier les rapports avec les conditions du fleuve,
> Je ne puis m'empécher ici de citer un témoignage péremptoire pour certifier le fait en question.
G*e8t celui d*mi Yirginien , devenu Louisianais par plus de vingt-cinq ans de résidence sur les bords
du Mississipi. Voici la lettre que M. le colonel G.-W. Butler ra*a fait Thonneur de m*écrire, au sujet
de Tinfluence des crues du fleuve :
• June 14, I8Ô9.
h My lïear sir,
y» At yuur request , / rspeal what I iaid to you, when hère , thaï the second or June rise of the Mississipi river, cause l by thi melling of the snow and iee on the Roeky-Moutains and at its source , opérâtes a great change in the température of the surrounding atmoiphsre ^ ctnd makes the elimate of Louisiana, especially on the riparian plantations, during the summer months , far more pieasaul ihan that of our western and Northern States.
a Ths nights are remarkahly cool^ and the fngs feaused by the différence in the température
of the water and atmosphère J in nowise deleterious to health»
• Very truly yours ,
» C.-IT. BUTLBR. »
m. TaOMASST, Bsq»
New Orléans,
Celui-ci commence à monter dans le mois de. décembre. En février, mars et avril , il débordait jadis partout où il n'était point retenu par l'exhaussement de ses rives ou par des endiguements. En mai et juin , il était au niveau de ses bords naturels et rentrait dans son lit , à moins que la seconde crue ne l'en fit sortir ; puis , il commençait à baisser et continuait jusqu'à la fin d'août , époque où , de nos jours comme à l'origine de la colonie , ses eaux sont généralement les plus basses.
Tel était l'ancien régime du Mississipi , avant que les progrès de la culture eussent profondément modifié les conditions de l'immense vallée qu'il arrose. Depuis lors , la destruction des forêts , le défrichement des terres vierges , l'écou" lement des pluies chaque année plus rapide , ont doté non-seulement le fleuve , mais aussi le climat de son bassin , d'un régime trës-modifié. Nul , par exemple , n'y saurait méconnaître l'élévation toute moderne de la température qui a singulièrement adouci et abrégé les hivers de la Louisiane. Par exemple, en l'année 1700, au début même de la colonisation , le gouverneur Sauvol souffril si rudement de la rigueur du froid , qu'il écrivait : « Ueau jetée dans les verres 9 pour les rincer s y glace aussitôt, et avant qu^on s'en soit servie. » De nos Jours , les anciens habitants ^ sont encore là pour attester qu'au commencement de ce siècle, les hivers différaient également très-peu de ceux de France. « D'après eux, la saison des froids durait généralement jusqu'en février, et de
• tous côtés montrait des chandelles de glace suspendues aux toits et aux bal- »cons. Quant à la campagne, la mousse des forêts y étincelait de cristaux qui
• éblouissaient la vue. » Ce spectacle hivernal a pour jamais disparu, et semble avoir fait place à un autre d'un caractère tout opposé. Celui-ci tient d'une végétation plus tropicale, et nous montre déjà le bananier des Antilles se naturalisant de plus en plus dans la Louisiane, tandis que la culture des orangers en plein vent du nord attesterait encore une modification du climat conforme au nouveau régime du Mississipi.
Une autre modification à signaler et qui indique aussi les relations du fleuve et de l'atmosphère , c'est l'irrégularité des crues modernes , tenant sans doute à
1 Voir Charles Gayarré , History ofLouiiiana, vol. I, p. 72.
3 Entre autres M. Verret, dont Texpérience est si bien appréciée en Louisiane, et m*y a mis sur la voie de bien des observations utiles.
des cbaugemeats analogues sarvenus dans les hivers du bassin supérieur. Quoi qu'il en soit, c'est quand la fonte des neiges est abondante dans les Montagnes Rocheuses, qu'arrive avec le mois de juin le montage du Missouri, lequel peut, à lui seul , devenir une crue formidable. Or, celle-ci , à la suite des froids rigoureux, a souvent entraîné des glaçons jusqu'aux Natchez , parfois môme jusqu'à la Nouvelle-Orléans. C'est du moins ce qu'on remarquait sous l'ancien régime du Mississipi, et ce qui explique très-bien les anciens hivers de la Louisiane.
Dans son régime moderne , le fleuve n'en continue pas moins d'apporter aux habitants de la Louisiane son eau à la glace, et comme cette seconde crue leur parvient quand arrivent les chaleurs de l'été , on devine déjà qu'elle doit fonctionner pour eux comme un tube réfrigérant à l'encontré d'un brûlant soleil.
Cette influence salutaire qui s'étend jusqu'au golfe du Mexique, se respire à pleins poumons sur le cours principal du fleuve ; elle circule de-là dans les lacs voisins et dans tous les bayous ; elle pénètre aussi le sous-sol de la Louisiane, en flitrant à travers les radeaux qui le supportent. Les puits qu'on y creuse alors et dont l'eau n'est guère potable , la donnent au moins telle que les habitants s'en servent toujours pour rafraîchir leurs boissons , sa température moyenne ne dépassant pas 52^ Fahrenheit. Quant aux planteurs riverains , qui sont les premiers à jouir de tous ces avantages , ils ne sauraient les méconnaître aux brouillards flottants au point du jour sur les eaux refroidies. L'air en devient parfois glacial , et l'on s'y sent retrempé comme dans un bain fr^d pour résister aux heures brûlantes. Cette situation réclame sans doute des précautions hygiéniques , mais elle n'empêche personne d'en utiliser les avantages. Il faut en agir de môme avec les variations diurnes de la température, qui contribuent également à raccourcir les heures de la lutte contre la chaleur.
Une expression des créoles riverains caractérise très-bien cette situation : «Chaque jour, disent-ils , nous fait jouir des qtiaire saisons de l'année. Ainsi, la première matinée qui se passe au milieu du brouillard est souvent très-froide , . c'est presque de l'hiver ; les heures suivantes donnent une délicieuse matinée de printemps ; l'après-midi , dominée par un brûlant soleil , nous force à reconnaître l'été ; mais les brises fortifiantes reviennent avec la soirée , et jusqu'à minuit nous rappellent la fraîcheur de l'automne. » Bientôt après, l'humidité nocturne, renouvelant son action et la joignant à celle du fleuve, ramène l'hiver; et la
même période, recommençant chaque vingt-quatre heures, jastiGe l'eipression créole , qui eiagère sans donte les variations de la température riveraine , mais constate très-bien néanmoins comment celle-ci neutralise les plus fortes chaleurs. Tel est le témoignage des planteurs, étrangers comme indigènes; ce qui vaut bien déjà une raison scientifique.
Ainsi , l'action des eaux fluviales sur le climat Louisianais ne saurait être un instant méconnue ; c'est une modification des plus heureuses dans les conditions de l'atmosphère locale, donnant des brises qui équivalent presque à celle de la mer, et raccourcissant si bien les heures de chaleur accablante qu'on n'en est nullement accablé. De là, un fait capital qu'on ne saurait trop signaler aux Européens , savoir : la possibilité pour la race blanche de trarailler, été comme hiver, sur les bords du Mississipi et de ses bayous , taudis qu'elle ne le ferait guère impunément dans la plupart des autres États du Sud. *
A l'expérience des planteurs et à des observations personnelles, j'ai à joindre maintenant quelques données scientifiques. Revenons donc à ce propos sur la première crue, celle des eaux hivernales. C'est pour la Louisiane la saison des pluies abondantes, des pluies vraiment torrentielles. If en est de même pour tout le- Bas-Mississipi , dont le bassin semble, en cette même saison, correspondre à un tourbillon atmosphérique des plus propres à accumuler l'humidité, et reçoit comme dans un entonnoir l'eau que la condensation en fait sortir à torrent. Le maximum des pluies se concentre alors dans cette région inférieure, et la constance de ce phénomène mérite, à coup sûr, d'être analysée. Telle est la question que dans sa Météorologie des États-Unis pose M. Lorin Blodget , mais sans la résoudre < .
C'est, en effet , dans l'hiver et au début du printemps que cette influence se fait remarquer jusqu'au golfe du Mexique, grâce aux eaux à la glace qui , descendant un cours de mille lieues de long , apportent naturellement au sud une part de la température du nord. Transportons-nous maintenant aux bouches du
^ « The profuse rains ^ the partial rainy season ofwinler are extended up ihe valleg ofthe Misnsnpi for a considérable distance, ^ so much as to induce the impression that there is an atmospheric eddy or basin hère y in which gênerai circulation ceases ^ the conditvms, most favorable to accumulation of moisture ^ to profuse précipitation , are found, The questions, presented by this constant eoneentratian of the area of maximum précipitation in the basin ofthe lower Mississipi , are worthy a more thorough analysis than can now be made. » ( Meteorology of the U. S., p. 343.)
OeuTe : là, aussi loin que la tratnée de ses eaui boueuse» est visible enmerr les Tapenrs viennent parfois se concentrer au-dessus , et forment ^ à leur tour,, une traînée de légers brouillards. Sur le fleuve , c'est plus frappani encore , et è mesure qu'on te remonte , ces brouillards s'épaississent de ptus en plus es proportion de la froideur des eaux . 11 est même des moments où ils rendent tout invisible , non-^seulement les rives du fleuve , œeis aussi les navires qui le sillonnent. C'est ce qui en rend la navigation si difGcile et sijente durant les journées d'hiver, et aussi dans les matinées dé printemps. « Pourquoi partir si tard ou pourquoi s'arrêter » ? demande^-on alors aux pilotes. — « Pour attendre d'y voir clair. » €'est leur réponse habituelle. Parfois aussi cette couche de vapeur et)t si nettement tranchée, que lorsque le» passagers ont peine à s'apercevoir entre eux sur le pont, les pilotes, du haut de leur cabine, dominent entièrement ces ténèbres de quelques mètres d'épaisseur, et distinguent parfaitement sur la rive tous les points de reconnaissance.
L'immensité des tapeurs aqueuses, ainsi condensées au-dessus du courant fluvial , n'explique-t-elle pas maintenant pourquoi tant de pluies se succèdent là où les eaux venues du nord peuvent exercer une telle influence? La condensation est le prélude de la précipitation. Or, quand la basse température du fleuve produit le premier des deux phénomènes , pourquoi ne contribuerait-elle pas aussi au second et dan» la même mesure? Chacun sait comment les neiges des montagnes agissent sur les couches de l'atmosphère : elles en font des couches de vapeur et les amoncellent en nuages aulour.des pitons. Vienne ensuite un abaissement de plus dans la température de Tair, et l'eau se précipite à torrent. C'est un eilet analogue qui se renouvelle , chaque hiver, dans la vallée du Mississipi. La température des eaux y fo#n>e et fixe tant de vapeurs, que le baromètre n'y marque plus les vrais changements de temps i, et qu'il faut conslaminent le contrôler par l'hygromètre. Il ne faut donc pas s'étonBef^ quand on y trouve déjà un nmafimum de condensation ^ d'y rencontrer aussi le maximum de précipitation signalé par M. Blodget.
Un fait non moins singulier et propre surtout à la Louisiane h ciuse de ses nappes d'eau innombrables , c'est que le Mississipi , même dans son influence réfrigérante ou plutôt rafraîchissante, y devient le modérateur des froids excessifs
< Je dois cette observation à M. Duhamel, Thabile opticien de la Nouvelld-Olléaiif.
apportés par les vents du nord. Sa température, étant alors bien plus élevée que celle de Tair, force celle-ci à monter pour se mettre en équilibre avec la sienne : c'est ce qui explique comment il occasionne la pluie ou les brouillards frais du matin , jamais un froid rigoureux. On sait aussi ce qui constitue la supériorité des climats maritimes : elle est due à l'influence que la surface des mers exerce sur l'atmosphère. Eh bien ! le Mississipi , avec ses lacs et ses nombreux bayou^ agit également sur le climat de la Louisiane ; et de même qu'il rafraîchit les vents du sud, il tempère aussi les vents du nord, et en leur communiquant une partie de sa propre température, il leur enlève leur excès de froid. C'est ainsi que la végétation voisine du fleuve et des lacs est bien souvent préservée de la gelée, et c'est enfin ce qui explique pourquoi dans la Basse-Louisiane on soufl're moins, ou moins souvent, des vents du nord que dans le Texas, malgré la position plus méridionale de ce dernier État. En résumé, notre grand fleuve agit également contre les excès, soit du froid, soit du chaud ; et, tendant sans cesse à préserver la Louisiane de tout extrême, il la dote d'un climat vraiment privilégié dans le voisinage même des tropiques.
Passons à la seconde crue , qui dépend surtout du montage du Missouri , et a lieu d'ordinaire au mois de juin dont elle a pris le nom. Pour en comprendre l'influence sur la saison des fortes chaleurs , il suffira de la bien apprécier devant la Nouvelle-Orléans. En 1858, quand les hautes eaux, provenant de la fonte des neiges , arrivèrent devant cette ville , c'est-à-dire à 80 milles des bouches du Mississipi en ligne directe et à 1 10 milles en suivant les sinuosités du fleuve, la température du courant était descendue à 14, 12 et même 10^ centigrades, tandis que la température générale de l'air était d'environ 20^. Cette diflérence m'expliqua clairement l'influence des eaux du nord. Je la compris encore mieux sur les bords du lac Pontchartrain , dont les eaux , malgré leur prolimité du fleuve ( cinq milles environ de distance ) , et uniquement parce qu'elles étaient sans communication directe avec lui, maintenaient leur température à 1 6 et 1 8^. La moyenne de celle de l'air était h peu près la même. C'était donc une diflérence de 6^ et 8^ en moins dans la température du Mississipi ; aussi l'action réfrigérante du fleuve produisait-elle alors, sur les quais de la Nouvelle-Orléans, des brises délicieuses qui valaient toutes celles de la mer.
En juin 1859, durant la seconde crue ou le moniage de juin, je remarquai
de noaveaa la diiïérence en moins de 5^ et i^ dans la température des hautes eaux. Or, dans ce cas comme dans le précédent, le fleuve était encore pour la Louisiane la source et le véhicule de la fraîcheur, y entretenant des courants aériens d'une température rapprochée de la sienne , et , par des moyens inverses, y renouvelant en petit les effets si connus du Gulf-stream sur les pays occidentaux de l'Europe. Ce courant maritime apporte, comme on sait, la chaleur des eaux tropicales jusqu'aux rivages Britanniques , et c'est à lui qu'est dû le climat si tempéré quoique humide de l'Irlande. C'est encore grâce à lui qu'en France la température moyenne de la Bretagne n'est , au port de Brest , par exemple, que de 13^,5 centigrades, et que l'hiver y dure seulement quinze à vingt jours, à peu près comme à la Nouvelle-Orléans. Singulier rapprochement où deux extrêmes se donnent la main , et où les 30^ et 49^ latitude nord doivent certaines analogies de leur climat à deux phénomènes de l'ordre le plus opposé : le premier fonctionnant comme calorifère avec des eaux chauff(>es sous les tropiques , le second faisant tout le contraire avec la fonte des glaces du nord, et tous deux aboutissant à un terme moyen, celui de produire des régions et des climats tempérés. C'est ainsi que le Mississipi devient une sorte de Gulf-htream fluvial , qui abaisse la température par la circulation de ses eaux froides , comme le Gulf-stream maritime l'élève par la circulation de ses eaux chaudes. C'est, en effet, comme pouvoir, tantôt i*éfrigérant , tantôt rafraîchissant , que ce fleuve traverse le continent Américain , intervient dans le climat du sud , en tempère les ardeurs, et , circulant alors dans les bayous de la Louisiane comme un sang généreux dans les veines du corps humain , il en fait un pays , non-seulement plus doux que bien d'autres des latitudes septentrionales , mais aussi plus salubre qu'eux.
Telles sont les fonctions modératrices du climat, dont il serait difficile de trouver ailleurs un exemple plus frappant, et qui, jointes aux fonctions absorbantes et jaillissantes du Mississipi , nous ont montré ce fleuve sous trois aspects également nouveaux. Leur ensemble constitue un premier essai d'Hydrologie fluviale, et il donnera peut-être une idée de ce qui reste à faire dans cette branche de la science.