DE LA FORMATION ET DES PR06BÈS ACTUELS DU DELTA DU MISSISSIPI
Caractères généraux da delta ; la région marino-lacustre de l'est leur fait exception. — Pourquoi, sous Taction des vents doTiinanls, le Mississipi a bâti d*abord son territoire sur la rive droite et appuie toujours sur la rive gauche. *- Ces déplacements du fleuve sont un nouveau chronomètre pour le calcul de ses atterrissements. — Triple mode de son action sédimentaire , qui est à la fois souterraine, latérale el frontale. — Comment calculer sa marche frontale dans le golfe (lu Mexique?— Etat confus de cette question, où les suppositions contraires de MM. Élie de Beaumonl et Charles Lyell sont également réfutées par la cartographie . — Nouveaux calculs fondés sur 130 ans d'observations positives. — L'alternance des couches marines et fluviales dans la formation du delta en doit réduire, au moins de moitié, la durée calculée sur les seuls alterrissemenls du fleuve. — Conclusion de la première partie de Touvrage.
Nous connaissons assez les diverses fonctions du Mississipi , pour Tétudier enfin dans son grand delta , qui est le résumé de toutes ses œuvres.
Ce domaine alluvial comprend environ 14,000 milles. carrés , et il offre une région d'atterrissements de toute sorte , non - seulement traversée par le fleuve, mais encore sillonnée par de nombreux bayous sédimentaires , qui projettent et dessinent, h leur tour, de petits deltas. Chacune de ces dernières formations offre généralement , selon ses progrès , ou un lac central ou des bas-fonds avec prairies tremblantes , de manière que les rebords extérieurs sont seuls consolidés et cultivables. A ces rebords particuliers, il faut ajouter les terres riveraines du fleuve couvertes des plus riches plantations, et formant sur 2 à 3 milles de large deux zones , supérieures de plusieurs mètres au niveau général de la contrée. C'est entre ces rives , qui s'exhaussent par les dépôts de chaque débordement, que le Mississipi court comme sur un dos d'âne, et de cette colline d'irrigation domine en souverain le territoire qu'il a formé. Tel est l'aspect de ce pays, qui se divise, comme on voit, en une multitude de petits triangles semblables à lui-même.
Ces deltas secondaires, si nombreux à l'ouest, sont toutefois très-rares à l'est, dans la région marino-lacustre de la rive gauche du fleuve. Les alluvions y ont laissé des vides considérables , qui sont occupés par les trois grands lacs Mau-
repas , Pontchartrain et Borgne ; la mer elle-même pénètre toute celte portion du delta, à travers les iles au Breton et Chandeleurs. La terre -ferme y semble donc en ébauche, et des obstacles en ont* évidemment retardé la formation de ce côté. Or, ces obstacles viennent d'agents atmosphériques, dont laction se poursuit de nos jours et nous explique l'un des plus saillants caractères 4u Mississipi , savoir : la déviation au sud-est de son cours inférieur. Cette déviation se manifeste aussitôt que les terrains tertiaires cessent de contenir le fleuve : ce qui prouve bien que sa tendance est d'appuyer vers Test» soit en érodant sa rive gauche , soit plutôt en déposant à sa droite la majeure part de ses atterrissements. Ceux* ci s'accumulent, en eflet, de ce côté, ce qui rejette le courant du côté contraire ; mais pourquoi se déposent-ils de préférence sur la droite ? Cette question mérite une réponse.
Les vents du nord et du nord-est dominent depuis février jusqu'en juin, c'est-à-dire durant les grandes inondations : moment où le fleuve charrie ses grandes masses de sédiments , où descendaient jadis les forêts flottantes , et où les bois de dérive apparaissent encore si nombreux. Or, ces alluvions, surtout les matières végétales qui font voile à la surface des eaux, tendent toujours à échouer sous le vent. Le vent dominant, soufflant de la gauche, les a donc fait se déposer sur la droite , où elles ont élargi et consolidé les terres nouvelles. Aussi voyons-nous de ce côté presque tout le domaine alluvial du Mississipi : témoignage irrécusable de l'action atmosphérique sur le fleuve , et par le fleuve sur la formation de la Basse-Louisiane ! C'est aussi un exeihple frappant d'une cause actuelle , dont les efiets nous reportent à l'origine même do delta, et aux limites les plus reculées de la période moderne.
La persistance de la même cause se lit en traits évidents dans les raccourcis , qui nous montrent le Mississipi abandonnant ses méandres de la rive droite , et empiétant sans cesse sur la rive gauche. Voilà pourquoi le grand fleuve court maintenant jusqu'au bayou Manchac , sous les écors des terrains tertiaires de l'est , les presse toujours de plus près , les ronge , les afibaille , et leur donne un relief si distinctif au-dessus des vastes plaines d'allovions qu'il traversait jadis à l'ouest , et dont il s'est pour jamais séparé. Les lacs à forme de croissant, si nombreux dans le bassin du fleuve , ne sont , à leur tour, que d'anciens méandres abaodoDBés de la même manière et la plupart da même côté.
Quant à la mesure de ce déplacement d'ouest en est , on peut l'apprécier par le seul fait que le lac des Taensa était, en 1682, directement alimenté par le Mississipi , et qu'il en est aujourd'hui éloigné de plusieurs milles à l'ouest. Le récit et la carte des voyages de l'immortel De la Salle (Fig. I , PL I) ne laissent aucun doute sur cette communication du fleuve avec le lac , et il est maintenant facile à chacun de mesurer la distance qui les sépare. Cette dislance, réalisée de 1682 à 1859, peut en même temps servir de chronomètre des atterrissements, tout aussi bien que le progrès des dunes ou l'avancement des deltas. Prise donc pour mesure du temps employé par le fleuve i reporter son lit principal vers l'est, elle ferait supposer, à raison de 177 ans pour le déplacement en question , que le Mississipi coulait à plein bord , il y a quatre ou cinq siècles , dans le bayou des Taensa , et que le lac Providence , source du bayou Maçon, formait alors un des méandres de son cours. L'Aichafalaya ne pouvait être, à cette même époque, qu'un large écoulement commun au Mississipi et à la Rivière Rouge. Enfin , l'œstuaire entier du Mississipi , bien moins atterri qu'en 1682 et région marino-lacustre , comme elle se montre encore à l'est, devait beaucoup plus ressembler à l'œstuaire actuel des Amazones, où se voient des ties nombreuses, mais non la vraie terre-ferme. Telles sont les notions résultant du chronomètre du déplacement des rives du fleuve, et du rôle des courants aériens dans la formation du grand delta >.
Voyons maintenant quelle ligne de démarcation sépare ce territoire du golfe du Mexique. A partir du bayou Manchac, le delta du Mississipi empiète au sud sur le golfe, comme le golfe empiète au nord sur la terre-ferme. Cette pénétration réciproque se fait presque à angle droit; d'où il résulte une sorte de rectangle, dont la diagonale représente assez bien le cours du fleuve. Celui-ci débouche donc en mer- au point le plus avancé , ce qui veut dire aussi le plus profond. Mais avant de s'y perdre, le lit fluvial, si remarquable lui-même par
1 Une objection pourrait m*ôtre faite; car, d*apr^s l'ingénieur M. Démécourt , toutes les barres sableuses sont à l'est, dans le lac Pontchartrain ; mais, dans ce cas particulier, Faction des affluents du lac porterait les sables de ce côté , tandis que les matières végétales et argileuses échouent plus généralement au sud , où la rive de la Nouvelle-Orléans s*est , en un siècle , élargie do plus d'un tiers. L'ensablement tout local n'affaiblit donc pas la conclusion générale , tirée de la coïncidence des vents dominants , avec les mois des grandes alluvions charriées par les crues du fleuve.
sa profondeur, se relève rapidement en approchant des embouchures; il s y fait jour à travers des passes qui ont tout au plus en moyenne 1 2 à 1 5 pieds d'eau , et c est de là qu'il descend , comme d'une montagne sous-marine , dans les profondeurs du golfe. Au sud et i Test du rectangle alluvial , ces profondeurs se mesurent de tirasse en brasse; mais à 30 milles environ du promontoire, la sonde du Coast Survey n'a pas trouvé de fond .
Cette disposition indiquerait que le cours actuel du Mississipi suit W^lweg de l'œstuaire primitif , et que ses branches secondaires n'ont également suivi que des vallées de même ordre. La manière dont se déposent les atterrissements i rembouchure du fleuve , se comprend aussi par le nom bien mérité de Cap boueux , quils avaient reçu des anciens cartographes espagnols. Ajoutons que ce Cap boueux se déplace et ee meut en avant , vers les profondeurs marines , avec les cônes de déjection que la boue des eaui souterraines y multiplie de "tous côtés. Cette masse énorme , qui se déploie en éventail sur une base de 25 à 30 milles d'étendue , est en mouvement perpétuel dans le golfe , poussée qu elle y est par le fleuve , qui roule pêle-mêle les sédiments arrachés au\ parois de son canal , avec ceui qu'il a reçus de ses affluents. D'ailleurs le Mississipi ne se borne pas à rouler ses alluvions jusqu'à la mer; il en rejette une partie sur ses rives , ce qui est une autre forme essentielle de son action sédimentaire. L'élévation de son courant superficiel , au-dessus du niveau général de la contrée, a fait dire qu'il y court sur un dos d'Ane. On conçoit, dès-lors, les formidables épanchements de boue qui s'en échappent durant les crues ; tandis que son courant de fond laboure , à d^ profondeurs de 30 à 50 mètres, la vallée d'érosion qui détermine son cours.
Pour mieux comprendre ce double travail, transportons-nous dans la région, où les glaciers , par des érosions plus lentes mais non moins formidables, poussent devant eux et rejettent sur leurs bords les débris des terrains qu'ils ont sillonnés. Les moraines frontales et latérales sont les atterrissements des fleuves solidifiés par les glaces. Or, quand ces fleuves se liquéfient, ils fonctionnent de la même manière , formant alors des battures le long de leurs rives ou des lies au milieu de leur lit, puis attaquant et déplaçant ces formations nouvelles, et les faisant comme rouler sur elles-mêmes jusqu'à la mer. Ces lies et ces battures descendent ainsi lentement, mais réellement, le cours du fleuve, amoindries
qa elles sont toujours par la tête , mais s allongeant à l'arrière , regagnant de la sorte en aval ce quelles ont perdu en amont, et se refaisant successivement de leurs propres débris y jusqu'à ce que » la force d'impulsion venant à cesser , elles s'arrêtent et forment des barres à l'embouchure des fleuves. Or, ces barres^ cause première de la formation des deltas, ne sont que des moraines fluviales, de même que les battures riveraines déposées en amont ; et les unes et les autres pourraient, dès-lors , être étudiées, comme les moraines des glaciers l'ont été si bien par d'illustres géologues. Â cedouble procédé frontal et latéral des courants sédimentaires , il faut ajouter les atterrissements souterrains , qui correspondraient aux moraines profondes , et que nous avons déjà signalés en parlant des fonctions absorbantes du Mississipi.
Tel est donc le triple mode sédimentaire de ce fleuve : il exhausse ses rives ; il cimente de ses boues leurs fondations tremblantes , ou bien , filtrant par-dessous, il s'en va atterrir les marais voisins; enfin, la majeure part de ses alluvions envahit le golfe et y bâtit la terre-ferme. C'est le calcul de ces derniers atterrissements, tour- à -tour exagérés et amoindris à l'excès, qui devient maintenant la grande question à examiner.
M. Élie de Beaumont, sur la foi d'une relation, sans doute aventiH^e par M. Michel Chevalier dans un pur intérêt descriptif, supposerait que l'allongement moyen annuel du delta est de 350 mètres >. Cet avancement, dit-it, résulte de ce que la plus grande partie du cours du fleuve, dépassant le fort Smnt-Philippe (environ 35 milles), aurait été .formée depuis 1717. Maïs cette formation de date aussi récente est purement imaginaire, niée qu'elle est par toutes les cartes de la Louisiane ,. comme par tons les voyageurs, qui avaient précédé M. Michel Chevalier sur les bords du Mississipi. Qu'on regarde, en eiïet (PL I, Fig. IIIJ, la carte de la reconnaissance du fleuve en l'année 1 700, et l'on verra tout le cours du fleuve, déjà formé jusqu'à la triple embouchure, qui commence h plus de 20« milles au-^ dessous du fort Saint- Philippe. La belle carte de Sérigny (PL II J certifie, à soa tour, pour 1719, que le cours du fleuve était fixé jusque près de la Balise ^ c'est-à-dire jusqu'à plus de 32 milles aunlessous du même fort. Ajoutez à ces témoignages
' Géologie jtratique de M. Élie de Beaumoni, pag. 509. — Deê-voie$ de communication aux Était' UnUf par M. Michel Chevalier, T. l» paf . 18.
hydrographiques la relation du Père CharlevoiX) avec les rapports ofOciels reproduits dans notre troisième chapitre (pages 1 7-2 S); et la supposition, sur laquelle a reposé jusqu^à ce jour Tavancement annuel de 350 mètres, rentre à tout jamais dans le néant.
Passons au chiffre te plus opposé aux vues de M. Ëlie de Beaumont, dans le calcul des mêmes atterrissements : on devine quil doit être de sir Charles Lyell. Le célèbre géologue anglais a d'abord cet avantage qu'il peut se dire témoin oculaire ; car il est descendu de la Nouvelle-Orléans aux bouches du Mississipi , « désireux , dit-il , d'y obtenir des informations exactes sur les récents progrès » des atterrissements du fleuve dans le golfe du Mexique. » Je constate ce désir d'exactitude ; on va voir quels en ont été les résultats. La visite des bouches du Mississipi eut lieu le 1^' mars 1846; et j'en résume la relation, pour en mieux préciser ou rectiGer les faits « :
« Le docteur Charpentier, dit M. Lyell, avait porté avec lui les cartes des » bouches du fleuve , par Charlevoix , publiées il y a cent douze ans , et se «rapportant à un état de choses de cent trente ans de date. » La seule de ces cartes, qui intéresse le lecteur, est celle publiée sous la date du 20 avril 1751 (PL III, Fig. 3) , où nous avons reproduit jusqu'aux sondages de l'original, supprimés dans la copie du Père Jésuite. Pour mieux comprendre ce document, il faudrait aussi le comparer aux deux cartes voisines (JPt^. 2 et i)^ qui représentent la même entrée du Mississipi, telle quelle était en 1824 et 1722. L'étonnant progrès des alluvions , accompli dans ce court espace de temps sur une seule bouche du fleuve, réfute i l'avance toutes les assertions de M. Lyell 2.
a Nous fûmes surpris, ajoute- t-il, de trouver avec quelle exactitude cet » ancien relèvement représentait , quant à leur nombre et à leur forme , la » plupart des bayous et dépôts boueux , tels qu'ils existent actuellement autour »de la Balise. Les pilotes, à qui nou5 montrâmes les cartes, dirent qu'on » pourrait très-bien les supposer construites de l'année dernière , si ce n'étaient » que des barres s'étaient jetées en travers des bouches de chaque bayou , » depuis le déplacement du cours principal du Mississipi. »
Ainsi , les pilotes de la Balise , qui connaissaient le beau relèvement des
> À second visii to ihe Uniied-Statet , pag. 119, T. H (édition deNew-Yorck, 1855).
' Voir ci-après, outre la Planche UI , les notices des trois cartes en question, p. 215 et 216.
bouches du Mississipi, fait en 1839 par le capitaine Talcott et ignoré de M. Lyell , auraient été capables de supposer, sauf quelques différences de détails, la carte de Gharlevoix de 1731 faite en 1845! Mais comparez donc cette carte au relèvement en question f P/. VI J, et dites-nous s'il existe entre eux le moindre rapport! D'ailleurs les pilotes, toujours d après M. Lyell, lui ont dit aussi le contraire et d'une façon bien plus précise. Écoutons ces témoins :
« Un des chefs pilotes nous dit que depuis 1839, ou en six années, il avait » vu les principales passes prolongées de plus de 1 mille. Mais Linton , le plus * ancien et le plus expérimenté d'entre eux, admettait que les trois passes, » du nord-est , du sud-est et du sud-ouest, s'étaient seulement prolongées en » 24 ans de 1 mille » (1,609 mètres, soit 67 mètres par année, ou 7,705 mètres de 1731 à 1845). Notez ici que Linton, sans doute pour moins contrarier l'illustre voyageur, omettait la Posse-d-Lou/re^ dont les atterrissements se trouvaient alors dans une période de progrès extraordinaires. Son opinion reste donc au-dessous de la moyenne générale.. Ce qui n'empêcha point M. Lyell de déclarer plus tard à l'Association britannique présidée par Sir R. Murchison, « que le delta du Mississipi , nonobstant toutes les assertions contraires , ne » parait pas s'être avancé en mer de plus de 1 mille dans les 1 00 ou 1 20 ans » passés. » Ce qui ferait moins de 1 6 mètres par an !
Se peut-il donc qu'un pareil langage soit échappé à un géologue dont le nom fait, à si bon droit, autorité dans la science? Pour en comprendre la possibilité , je ne puis vraiment le comparer qu'à cette autre distraction , qui , sur la carte de Charlevoix de 1731, lui fit découvrir un magasin espagnol qui, à ce seul titre, ne pouvait être, en Louisiane, que postérieur à 1763 : Tlœ old Spanish building correctly laid down in C/iarlevoix's map.
Il s'agit maintenant d'arriver au vrai , à l'aide , non d'une seule carte qui , faute de comparaison , ne peut jamais être bien comprise , mais de plusieurs cartes et des meilleures , et surtout des plus distantes ; car celles-ci amoindrissent les chances d'erreur, en augmentant la durée des opérations sédimentaires . C'est d'ailleurs une méthode où chacun, le compas à la main, pourra contrôler et vérifier nos conclusions. Appuyons donc notre compas sur une position bien connue des bouches du Mississipi , celle de la Balise. Ce n'est qu'un point sur la carte de 1720 (PL 11), mais un point tout maritime , et dépassant de
l raille */a, sur la carte de 1 722 (PL III), les terres déjà formées à l'entrée du fleuve. Or, une fois ce fait établi , voyons où est placée la Balise sur le relevé des mêmes lieux, fait en 1839 par le capitaine Talcott (PL VI et dernière J.
Ici y la Balise occupe une position tout- à -fait centrale; et au lieu de dépasser la terre-ferme de 1 mille «/s, elle en est dépassée de 5 milles au sud-est et au nord-est ; tandis qu'au nord , le cours de la Passe-à-Loutre , entièrement formé depuis la même époque , oQVe environ 9 milles de longueur. Â ne considérer que ces trois branches du delta y nous avons donc 9 milles d'un côté, et 6 milles '/a pour chacune des branches sud-est et nord-est : soit, en moyenne, un allongement de 7 milles '/s (11,799 mètres), qui s'est produit de 1722 à 1839 , et donne, en 117 ans, environ 101 mètres par année.
Ainsi parlent des cartes, qui sont parmi les plus remarquables qu'on ait jamais faites, à plus d'un siècle de distance , sur l'embouchure d'un fleuve; et notez que leur témoignage s'accorderait parfaitement avec Yeospérience de Lin ton, si ce pilote eût compris, dans sa moyenne, les rapides atterrissements de la Passe-àrLoutre. La reconnaissance de cette passe par le Coast Survey (PL VI) prouve, en effet, que de 1839 à 1851, elle s'était, en douze ans, allongée de plus de 1 mille ; tandis que la passe sud - ouest , autre grand débouché du fleuve, suit à peu près la même progression >.
On voit dès-lors ce qu'il faut penser de l'allongement séculaire de 1 mille ou 16 mètres par an, avancé à tout hasard par M. Lyell. On jugera sans doute de même le calcul des 67,000 ans que le Mississipi aurait dû employer pour atterrir son sestuaire ^ ; et cette nouvelle appréciation sera d'autant plus juste, que M. Lyell, en supposant une épaisseur moyenne de 528 pieds aux couches du delta , n'y a point soupçonné les formations marines dont la présence devra réduire d'autant la durée des opérations du fleuve. La distinction des alluvions fluviales et maritimes y est, en effet, des plus
1 L*ingénieur M. Duacan, dans son Rapport de 1859, fait à la suite d*uae exploration des barres du Mississipi, certifie le même prolongement des passes, qui semble être, dit-il, de I mille tous les quinze ans. « Prom a comparison of data, il appeart (hère i$ an outtoard tendeney of the land and thê bars amounting to one miU in every fifieen year$, » ( De Bow's Review, 1859, p. idl.)
^ Fotr An address from professer Lyell, on tke Vailey and delta oflhe Mitsissipi^ before the Bristish Scientiûc Association. ( R&tourees of the Southern and Western States by professor De Dow, p. 20, Vol. II. -» New-Orlean». >
frappantes ; car, si Ion excepte les deltas secondaires des i)Ottcfaes actuelles du fleuve, ensuite ceux du Lafourche et de l'Âtchafalaya , avec leurs abords latéraux sur le rivage , tout le littoral de la Louisiane n'est guère formé que de sables marins, essentiellement distincts par leur blancheur, des sables gris et terreux du fleuve et de ses bayous. Leur caractère dislinctif est naturellement plus prononcé sur la chaîne d'Ilots qui borde le rivage; mais il est reconnaissable encore en maints endroits de la terre -ferme, tantôt a découvert, tantôt sous une couche récente de détritus, tantôt enfin sous d'anciens dépôts d'eau douce et à des profondeurs variables.
Le percement du puits artésien de la Nouvelle-Orléans a été toute une révélation , h cet égard , par les faunes marines qu'il ^ fait découvrir, à 41 , à 76 et à 149 pieds de profondeur >. Ainsi, dès 41 pieds, des sables remplis de petites coquilles donnèrent les espèces suivantes : terebra, cerilhium, buccinum, oliva, ventes / etc . , dont les familles vivent actuellement dans les ilcs Bahama. 35 pieds plus bas, ce furent d'autres débris marins, indéterminables quant aux espèces, mais nullement quant au milieu maritime où ils avaient vécu. EnGn, la dernière faune reconnue ofl*rit, à son tour, des arca, des miodora striala, des venus: ce qui certifie une troisième formation marine, avant d'avoir atteint le tiers de l'épaisseur du delta , qu'on a trop long-temps supposé n'être que d'origine fluviale. Ce delta est, tout au contraire, de formation mixte, essentiellement fluvio-marine, et témoignant , par l'alternance comme par la diversité de ses couches , de la périodicité des phénomènes qui l'ont produit. Ajouterai-je enfin que, pour calculer l'âge des deltas, les sédiments des courants superficiels ne suffisent aucunement ? Le Mississipi ne verse h la mer que le. ^/lo des pluies de sa vallée. Or, le reste des eaux pluviales se partageant entre l'évaporalion et les écoulements souterrains, laisse à ces derniers une part immense dans les atlerrissements fluviatiles du golfe. Cette autre lacune n'était point soupçonnée, quand j'ai tâché, sinon de la remplir, au moins de l'indiquer nettement , en parlant des sources et îles de boue , si nombreuses aux bouches du fleuve.
* Le docteur Bénédict, secrétaire de rAcadémie des sciences de la Nouvelle-Orléans, a conservé les débris ramenés par \a sonde, en numérotant leur étage; et Téminent conchyliologiste , M. Deshayes, à qui j'en ai soumis les spécimens, à Paris, a bien voulu les déterminer.
Ainsi) la géologie du delta du Mississipi, fondée jusqu'à ce jour sur deux témoignages, celui de M. Michel Chevalier qui n'avait pas vu les lieux, et celui de M. Lyell qui les avait vus comme nous venons de l'indiquer, a laissé tout à faire , en produisant des résultats diamétralement opposés , mais également inadmissibles. Que croire dès -lors au sujet des autres deltas, et en général des phénomènes actuels ? Le doute sur ce qui en a été dit sera
la seule règle à suivre , en attendant que chaque classe de ces phénomènes ait été patiemment étudiée sur place , et soit devenue l'objet de monographies géologiques , à la manière de celles que la philosophie de l'histoire demande , comme pierres de touche , à l'esprit d'érudition et d'examen. Les travaux même des hommes les plus éminents ne doivent plus être acceptés que sous bénéfice d'inventaire. Tel est le point de départ de la vraie critique, qui reste à appliquer à la géologie pratique et positive, comme M. Lyell l'a si bien appliquée lui-même à l'histoire de cette science.
Je me résume. La marche frontale des atterrissements du Mississipi se poursuit à raison de 100 mètres par année ou de 1 mille chaque seize ans. Telle est la moyenne de 150 ans d'observations hydrographiques. A ce compte, le fleuve a pu , de mémoire d'homme , i)âtir un vaste territoire au sein du golfe ; et c'est par le même travail qu'il nous initie à la formation entière de son delta. Mais ce théâtre , où nous avons observé tant de faits nouveaux ou peu connus, est certes loin encore d'être entièrement exploré , et nous nous proposons bien d'y revenir plus tard. Nous croyons, toutefois, y avoir recueilli assez de notions positives et précises pour en tirer des conclusions pratiques. Relever maintenant la géologie de la Basse^Louisiane par l'utilité de ses applications , tel est le but qui nous reste à poursuivre dans la deuxième partie de cet Essai.