‹ Géologie pratique de la LouisianeChapitre 40 sur 60 · III» LETTRE · texte numérisé non relu

III» LETTRE

NouTelIe-Orléans , 30 janvier 1858.

De rhydraulique naturelle nommée colmates , du mot oolmare (combler ou atterrir). — Combien les doMèchements par voie d'épuisement artificiel sont, en efficacité et en durée, inférieurs aux atterrissements. — Des causes de la malaria , remédiées ou du moins atténuées par les colmatei^ — Comment Victor Fossombroni dessécha et assainit par ce système le Val de Chiana. — L*application en est faite en grand et avec un succès progressif i toutes les maremmes toscanes.

Le système de dessèchement , où Tart , guidé par les phénomènes les plus usuels des atterrissements , se borne à venir en aide à la nature , mérite , pour être mieux discuté, d'avoir enfin son nom propre. Les Italiens, qui ont été des premiers à le pratiquer et en ont fait plus tard une science , l'ont appelé colmates, du mot colmare (combler), parce que c'est le comblement des bas-fonds qui , les faisant hauts-fonds , en chasse aussitôt les eaux stagnantes et y assure pour l'avenir l'écoulement des pluies au moyen de simples rigoles superficielles.

Avant que ce système d'hydraulique naturelle fût appliqué en grand par les Italiens * , la bonification de leurs maremmes ne consistait guère que dans l'entretien des voies d'écoulement à la mer, tantôt par des levées , tantôt par des canaux artificiels. C'était à peu près la pensée qui préside, en Louisiane, aux endiguements du Mississipi. Quant aux marais dont les eaux ne pouvaient s'écouler et s'évaporaient presque entièrement durant les fortes chaleurs, on avait parfois, en Toscane, l'habitude de les rafraîchir par l'introduction de nouvelles eaux, et des plus pures, des plus claires, détournant ainsi les alluvions qui seules auraient pu combler ces bas-fonds et , en exhaussant leur niveau , en rendre le dessèchement aussi facile que sûr. Le bon emploi de ces alluvions, jusqu'alors perdues au risque de les voir ailleurs former d'autres marais pesti>

1 Dès Tannée 1762, le P. Paolo Frisi , dans son traité d'hydraulique , que j*ai entendu fort mali-propos citer en Louisiane contre le système des colmates , faisait remarquer que le cours du Reno avait déjà bonifié , par ses atterrissements , la plupart des vallées de son bassin supérieur, et il ajoutait que , cette rivière ne pouvant manifuer de continuer et compléter son œuvre , Tart n*avait rien de mieux à faire qu*i lui venir en aide :

t // Reno entrando quindi colle acquè unité e colle arène e le torbide nella valle di Malalbergo^, » e spandendosi in un récipient emoUo ampio, lapotrà colvare fit pœhi anni naluralmente , eomegià ■ st iono eolmati tanli altn terrent délia Totcana e délia Lombardia, È questa un* opéra già preparata • e di$po$ta dalla natura. • (Voir pag. 78 Del modo di regolare i fiumi e i iorrenti. 2« édit. 1762. )

lentiels , ne fut biea apprécié eo Toscane qu'au commencement de ce siècle , quand le vainqueur de lltalie s'appliquait à y légitimer sa domination par des bienfaits .

Il s'agissait d'assainir et dessécher une vallée devenue marécageuse en dépit de tous les efforts de l'art, et au centre même des Apennins: sorte de maremme intérieure , dont l'eiistence moderne n'était explicable que par une raison géologique, par un mouvement de bascule opéré dans le sol. C'est le Val de Chiana, qui, au début de l'ère chrétienne, était à la fois tributaire du Tibre et navigable, et qui, dix-huit siècles après, n'offrait que des eaux bourbeuses tendant a se jeter dans le bassin de l'Arno, direction justement opposée à leur pente primitive. En conséquence de ce singulier phénomène, une moitié de la province se trouvait le plus souvent inondée , et la contrée tout entière obligée de diriger ces écoulements artiBciels en sens inverse à celui qu'ils avaient eu d'abord. De là, un problème d'hydraulique aussi nouveau qu'intéressant , consistant à ouvrir un cours nomoal à des eaux encore incertaines de leur pente , et qui , sur un parcours de 40 à 50 milles , semblaient toujours hésiter entre le bassin du Tibre et celui de l'Arno. C'est le problème qui fut résolu par Victor Fossombroni à l'aide du système de colmates, dont nous verrons les avantages inGniment supérieurs en parlant du Slississipi. Cet ingénieur célèbre, que Napoléon consultait dans tous ses projets d'amélioration, avait, dès l'année 1789, rédigé un mémoire sur le dessèchement depuis si long-temps poursuivi du Val de Chiana. A l'époque du règne d'Italie, et à propos de ce mémoire dont leç calculs reposaient sur la petite masse d'alluvions annuellement apportées par cette rivière. Napoléon lui demanda combien d^années exigerait l'exécution de son plan. « Sire , vingt ans. — Vingt ans ! c'est bien long, répliqua l'empereur impatienté. — Sire, ajputa Fossombroni , le temps te {)A^s çoi^rt P^^ur atteindre un but n'est jamais, long. »

Faute» en ei{et, d'^tterrissepcnts considérables, un dessècheaient par voie d'exhaussement successif et continu du sol ne pouvait, ^tre que l'œuvre du temps .

Cette répojQ^e du géomètre iqdique parfaitement la nature des travaux qu'il s'ç^issait alors d'e^itreprendre^ et qui ne furent mis à exécution que plus tard par Fossombrooi luv-ioéme,, qU9Jpd il devint premier ministi:e du grand-duc de Toscane, Léopojd II. Toutes les e^^z iMMV'beuses , qu'on détournait aupai:avant

des terres déjà submergées , y furent alors dirigées systématiquement , et on les demanda de tous côtés aux affluents naturels et artificiels, aux torrents formés par les pluies et aux canaux déversifs, tous à Tenvi transformés en intelligents répartiteurs des alluvions locales. Des écluses ouvertes à propos avec des diramations mobiles , selon les parties de terrains à exhausser, dirigèrent ces atterrissements là où le besoin s'en faisait sentir. Enfin , un canal longitudinal servait de récipient à toutes les eaux de la vallée , mais seulement après qu'elles s'étaient clarifiées et délivrées des matières en suspension. Les vastes marais , qui se divisaient d'abord en plusieurs écoulements capricieux, se rapprochèrent vers une pente commune , puis n'eurent plus qu'un seul lit , et leurs eaux réunies , au lieu d'incliner parfois vers le Tibre , se dirigèrent enfin sans retour vers l'Arno. Il en résulta qu'en 1823, époque oii le système de Fossombroni était déjà couronné de succès, environ 60,000 hectares (près de 150,000 Acres de terrains marécageux et pestilentiels) se trouvèrent assainis, cultivés et semés d'habitations. Ce fut un vrai modèle de conquêtes pacifiques, et le grand-duc, qui avait présidé avec amour et donné tout l'appui de ses finances à cette belle opération de dessèchement , en partagea avec toute la population les précieux avantages.

Après une telle application du système des colmates, il n'y avait plus à hésiter : Léopold II demanda à. ^i^ossombroni un nouveau mémoire pour le dessèchement des maremmes du littoral , où la question de l'assainissement se compliquait de la présence des eaux saumâtres. La seule difficulté sérieuse à y résoudre concernait les plaines marécageuses d'un niveau inférieur à celui de la mer. Le principe de l'opération fut donc que chacune de ces vastes superficies devait s'exhausser avec les alluvions de ses propres fleuves : ainsi , la maremme Grossetane avec les alluvions de XOmbrone, la Scarlinesse avec celles de la Pecora, la Piombinese ave6 celles de la Comia. Chaque cours d'eau portant le remède à la malaria qui s'exhalait de ses propres marais , il suffisait d'y faire déposer ses eaux bourbeuses avant de les rejeter à la mer. A cet effet, des digues furent construites pour retenir et diriger l'action atterrissante des trois rivières. Des ponts à cataracte furent en même temps jetés à leur embouchure et en exhaussèrent le niveau , de manière à ne laisser épancher que les eaux clarifiées en retenant leurs alluvions , qui , sans ces barrières , eussent été entraînées à la mer. VOmbrane, par exemple, fut détourné sur

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sa rive droite, et retenu dans les vastes marais de Grosseto et Castiglione. Depuis lors il les a déjà comblés presque entièrement, h la différence de ce qui arrivait sous l'ancien système , qui consistait à endiguer et encaisser le fleuve, de crainte que ses eaux bourbeuses 'ne rendissent plus étendus les marais en question.

Combien cet exemple est applicable au système des levées du Mississipi! Mais n'anticipons pas ; car ce système a aussi son bon côté dans les circonstances propres à la Louisiane.

Le système des ponts à cataracte eut un autre avantage pour la Toscane : ce fut d'empêcher l'introduction de la mer dans les marais du littoral , et d'y remédier radicalement à une des grandes causes d'insalubrité : le mélange délétère des eaux salées avec les eaux douces. En somme , ces travaux ont notablement assaini le pays et font rendu beaucoup plus cultivable. Toutefois ils ont été exécutés d'une manière souvent incomplète , qui en détruisait momentanément les avantages. Les rivières amoncelaient irrégulièrement leurs alluvions, et, n'exhaussant pas uniformément le sol , elles y laissaient éparses çà et là des couches d'eau plus ou moins profondes et toujours malsaines : marécages partiels où l'insalubrité générale se ranimait à l'improviste , et où les ouvriers , découragés après de longs efforts perdus , étaient d'autant plus exposés aux effets de la malaria. Pour prévenir ce retour perfide, à défaut surtout des ouvriers noirs dont nous connaissons tous la supériorité à cet égard , il eût fallu extirper la dernière racine du mal par un remède rapide et direct , en complétant les travaux de l'hydraulique naturelle par ceux de l'hydraulique artificielle. Les ingénieurs italiens complètent sans doute le dessèchement général par le même genre de colmates appliqué sur une petite échelle, en faisant charrier de la boue aux courants d'eau dans les lieux imparfaitement exhaussés. Mais un procédé de cette lenteur, surtout quand la masse des alluvions est si limitée , convient-il h l'urgence de l'assainissement? C'est ce que nous verrons plus tard.

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