‹ Géologie pratique de la LouisianeChapitre 41 sur 60 · IV* LETTRE · texte numérisé non relu

IV* LETTRE

Nouvelle-Orléans , 22 janvier 1858.

Application du même système aux fameux Marais Pontins. — Histoire et vicissitudes de leurs conditions géologiques. — Transformés en bas -fonds par des atterrissements d*une lenteur séculaire, ils ne pouvaient être desséchés et assainis que par le système des colmates. — Le colmatage n'est que de Thomœopathie à fortes doses d'alluvions. — Il est enfin appliqua par Pie Yi, et plus tard conseillé par Fossombroni , tandis que Napoléon et M. de Prony préfèrent le dessèchement artificiel. — Vains et dispendieux efforts de ces derniers, tandis que la supériorité des colmates est de nouveau démontrée partout où l'application en a été faite. — Erreur de M. de Prony, qui avait plus travaillé dans le cabinet que sur le théâtre des opérations.

Nos lecteurs ont déjà pu apprécier le dessèchement des bas-fonds marécageui au moyen des alluvions charriés par les fleuves. Pour compléter l'idée qu'ils en ont , je vais leur montrer le môme système d'hydraulique naturelle aux prises avec un autre système, où l'art se croit supérieur à la nature, mais n'aboutit le plus souvent qu'à dépenser en pure perte tous ses calculs et son génie. C'est ce dernier système d'hydraulique , purement artiûciel , qu'on semble pourtant adopter en Louisiane. Y sera-t-il toujours préféré à celui qui a si bien réussi dans les maremmes toscanes?

C'est ce que nous verrons. En attendant, revenons une dernière fois aux enseignements de l'hydraulique italienne , d'où nous passerons à celle des ingénieurs hollandais.

Nous voici maintenant dans les maremmes romaines ', que les deux chaînes du Cimini et des monts Âlbanes divisent en trois bassins principaux : celui du lac de Bolséna , celui du Tibre et celui des Marais Pontins. C'est de ce dernier qu'il faut spécialeipent nous occuper; car là aussi sont des prairies tremblantes comme dans la Louisiane , et l'homicide malaria y règne encore en bien des retraites inattaquables. Ce n'est point l'étendue de ces marais qui les a rendus fameux. Us n'occupent guère, au sud de YAgro Romano, qu'une étendue de 20 milles de long sur 10 à 12 de large. Mais cette contrée a fait partie de l'antique Latium ! Virgile en a fait le théâtre des six derniers livres de l'Enéide ; et Homère, avant lui, avait conduit Ulysse à l'Ile de la magicienne Circé, maintenant unie à la terre-ferme et, par son promontoire, formant vers le royaume de

Naples la sentinelle avancée de la région Pontine. Après ces temps héroïques, l'histoire positive nous montre ce pays occup'^ par les Volsques , à qui Coriolan vint apporter sa vengeance et demander les moyens de la satisfaire contre Rome. Ce n était certes pas alors un territoire pestilentiel. Une population aussi active que belliqueuse s'y faisait redouter des premiers Romains; et ce n'est qu'après la perte de son indépendance , après la ruine de son agriculture et de sa marine, quand les conditions traditioimelles du travail s'y trouvèrent désorganisées par la conquête, peut-être aussi par des soulèvements volcaniques qui n'ont jamais cessé d'ébranler la péninsule, que ce pays, célèbre par tant de souvenirs, subit à son tour la plus triste métamorphose. Les compagnons d'Ulysse y avaient été changés en pourceaux ; lui fut alors changé en terre marécageuse, digne de n'avoir guère que de tels habitants. Même de nos jours, il serait encore la Porcopole des États Romains, si l'introduction du buffle asiatique et son ignoble aspect n'étaient venus y faire oublier les troupeaux de porcs qui paissent ses maquis et ses terrains bourbeux.

Dès l'an 442 de la fondation de Rome, le golfe Pontin commençait à n'être guère plus qu'un bas -fonds impraticable. A partir de cette époque, les consuls d'abord , ensuite les empereurs romains , demandèrent aux travaux de l'hydraulique artificielle la solution de ce problème aussi grave qu'inattendu , tous cherchant à l'envi, mais sans pouvoir le trouver, le secret de rendre le pays à sa première civilisation. Ce secret était pourtant bien simple; mais ce qui est simple n'est jamais guère découvert qu'en dernier lieu. Les atterrissements qui avaient refoulé la mer du golfe pour en faire les Marais Pontins, n'avaient plus en eflet qu'à compléter leur ouvrage et , par leur accumulation accélérée, h refouler à leur tour les eaui stagnantes. Telle était la nouvelle question , dont la solution devait être assurée par l'exhaussement des fonds marécageux au-dessus du niveau de la mer. La cause même du mal primitif devenait donc le remède du mal présent : c'était de l'homœopathie à fortes doses d'alluvions. Mais les gouvernements qui se succédaient à Rome, s'obstinaient tous h n'être qu'allopathes à l'égard des redoutables marais ; et, au lieu d'étouffer leur foyer pestilentiel sous la masse des atterrissements , ils s'appliquaient à les en détourner le plus possible , de manière que les alluvions , n'y arrivant que peu à peu , n'y faisaient juste qu'entretenir et prolonger la malaria, qu'elles seules auraient pu guérir sans retour.

L'importance et les fonctions réparatrices de ces alluvions ne commencèrent à être bien comprises à Rome que sous le pontificat de Pie VI, le premier souverain qui, depuis Tère chrétienne , ait envisagé le dessèchement des Marais Pontins à un point de vue général. De 1777 à 1796 , il y consacra 9 millions de francs , qui furent dépensés sous sa direction immédiate , en améliorations dont il avait lui-même conçu ou approuvé l'idée. Toutefois son plan ne fut basé que partiellement sur le système des colmates, se bornant à cet égard à utiliser les alluvions descendues des Apennins dans la portion des marais la plus infectée , nommée le Panlano d'inferno. L'ingénieur bolonais Gaetano Rapini y dirigea d'abord les rivières de XAinazeno et de YUffenie, en attendant que les autres torrents , fossés et courants d'eau de moindre importance y pussent également décharger leurs eaux troubles. Le volume de matières déposées sur ces marécages n'étant que de 68,000 mètres cubes par année, l'œuvre du dessèchement y fut d'une extrême lenteur, et il ny était encore qu'imparfaitement effectué quand l'invasion de l'Italie par les armées révolutionnaires vint mettre fin au pontificat de Pie VI. Ce pape n'en avait pas moins acquis, par sa persévérance, des droits immortels à la reconnaissance publique. L'ensemble des travaux avait produit une notable amélioration des lieux ; la ville de Terracine avait été restaurée, la plage y était parfaitement assainie, et ce n'était que dans l'intérieur, là surtout où manquait la bonne eau , que le fléau de la malaria continuait à sévir.

.Quand Napoléon se fut proclamé roi d'Italie , une de ses premières pensées fut de reprendre et compléter les travaux de Pie VI. Une commission fut nommée à cet effet , où se rencontrèrent les deux plus célèbres ingénieurs hydrauliques de l'époque, Fossombroni que nous connaissons déjà et M. de Prony. Deux systèmes étaient en présence : le premier, s'appuyant sur le phénomène de l'exhaussement progressif du fond des vallées ou des marais par les alluvions entraînées des collines environnantes , proposait le système naturel de colmates déjà adopté par Pie VI , et d'ailleurs facile à combiner avec les grands moyens des dessèchements artificiels. A cet effet, disait Fossombroni, « la bonification «des Marais Pontins ne dépendra ni du seul dessèchement, ni du seul atterris- » sèment par les alluvions , mais de la combinaison des deux systèmes poursufvis «avec une continuelle vigilance par une administration spéciale de cinq années. » Le problème se réduit à faiçe que la plus grande quantité possible de terres

» transportées par les eaux soit déposées dans la plaine Pontine , et qae la plas > grande masse possible d'eau clarifiée se décharge à la mer. »

M. de Prony était, au contraire, de l'opinion qu'il fallait se rendre maître des eaux supérieures, avant de les laisser arriver sur le sol même des marais , et qu'à cet effet , des canaux de ceinture devaient les recevoir pour les porter à la mer, en les soutenant dans tout leur cours au-dessus des terrains à dessécher. Quant aux eaux de pluie ou de source de ces mêmes terrains, elles devaient être réunies dans un canal principal , auquel il fallait donner pour axe longitudinal la ligne du plus prompt écoulement, ligne dont le nivellement du sol indiquait toujours la direction.

Cette direction du canal principal d'écoulement , sa pente et les dimensions de sa section transversale étant déterminées, il ne reste plus qu'à fixer les directions , les pentes et les dimensions respectives des canaux auxiliaires, pour leur faire porter les eaux de l'inondation dans le canal principal et de ce canal à la mer. Tel était le système de dessèchement de M. Prony, à propos duquel il a su faire un ouvrage vraiment classique sur la Ihéçrie des eaux courantes , mais en somme de fq;rt petite utilité pour les Marais Pontins , dont les eaux couraient si peu , même dans leur meilleur état d'entretien , qu'il ne restait plus qu'à les traiter comme eaux stagnantes et à leur appliquer le système des colmates. Aussi n'hésitons-nous pas à préférer aux savantes formules de l'ingénieur français le système éminemment pratique des Italien? et de Fossombroni , lequel va droit au fait des dessèchements par le procédé même de la nature, par la simple mais infaillible voie des atterrissements géologiques qu'il ne fait qu'accélérer en les concentrant sur un point donné. Ces forces naturelles étant toujours plus ou moins sous la main quand il s'agit d'un bas-fonds , l'essentiel est de s'en emparer, sauf à diriger ensuite les alluvions qu'elles charrient , avec tout le savoir de l'hydraulique artificielle. L'art de l'ingénieur est alors d'autant plus sûr de luimême, qu'il marche avec la nature , tantôt la précédant , tantôt la suivant , mais allant toujours et sans reculer jamais.

Relevons, en passant, une légère erreur de M. de Prony. Dans sa belle Description hydrographique des Marais Pontins, il nomme Rio Martino une excavation gigantesque attribuée au pape Martin V, mais d'une origine évidemment antérieure , et qui n'a pu être exécutée qu'avec les trésors , peut-être aussi avec les soldats de l'ancienne Rome impériale. L'emploi des armées romaines

aux travaui d'utilité publique est connu , et lui seul explique bien Texécution de ce canal d'écoulement semblable à un bras de mer, et que , pour cette raison , on nommait encore au XVP siècle Rio marino ^ . De ce nom , le vulgaire a fait plus tard Rio Martino, Or, en adoptant celte opinion , M. de Prony me ferait croire qu'il n'avait guère vu ce canal maritime, et que, pour formuler ses projets de dessèchement et composer son bel ouvrage d'hydraulique , il avait plus travaillé dans le cabinet que sur le terrain en question . Ses opérations , pour lesquelles il demandait dix millions de francs (2,000,000 dollars), n'eurent, au surplus, quant à celles exécutées^ qu'un résultat à peine appréciable; les autres furent interrompues par la chute du vainqueur de l'Italie.

En somme , le dessèchement des fameux marais se continue , incertain entre les deux systèmes que nous venons d'exposer. Mais ce qui démontre bien la supériorité du premier, c'est que le but de tant de travaux n'a été nulle part mieux atteint que là où il a été poursuivi à l'aide des colmates. Le dessèchement y est complet , définitif , et un assainissement relatif y est démontré par le progrès de la culture et des habitations. permanentes.

La supériorité pratique du système de Fossombroni n'est donc plusdoutouse, surtout pour nous, qui pouvons l'appliquer aux marais de la Louisiane avec un succès et une rapidité à coup sur incomparables. La masse des alluvions du Mississipi n'a pas d'égale au monde. Les atterrissements qu'il forme, presque à vue d'oeil , les marais qu'il a parfois colrnatés rien que par une simple rupture de ses digues , tout nous dit qu'au lieu de l'exclure des basses terres par des levées continues , il faudrait , au contraire , l'y introduire avec méthode et à propos, et utiliser enfin les formidables alluvions qui apportent avec elles l'avenir de la Louisiane , sa prospérité ou sa décadence , la peste ou la santé des populations.

' J'ai déjà relevé cette erreur dans mon opuscule sur la Cartographie du Vatican (p. 92), publié à mon retour d'Italie, en 1852. Ces cartes célèbres, que j'ai été le premier à analyser, nomment le Rio marino et non Marlino dans les Marais Pontins; et, quant aux cours de la Chiana dont j'ai parlé dans ma précédente lettre , elles nous en montrent les eaux inondant de toutes parts la province , rendue maintenant à la culture et à la salubrité par le système des colmates.

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