V« LETTRE
NouvelIe*OrIéans , i février 1858.
1)3 l'application de Texpérleace italienne au dessèchement des marais voisins de la Nouvelle-Orléans. — L'analogie des localités reparaît dans les questions de principe , et renouvelle les débats entre riiydraulique artificielle et l'hydraulique nouvelle. — Avantages de cette dernière, et idée sommaire de son application en Louisiane. — Combien les planteurs lui sont déjà favorables, édifiés qu'ils sont par les crevasses sur la puissance sédimentaire du Mississipi.
Nous pourrions maintenant passer aux maremmes de Tlle de Corse , et y corroborer les enseignements pratiques de Vhydraulique italienne ; mais c'en est assez pour avoir droit de conclure sur Teipérience du vieux monde en matière de dessèchement. Entrons vite dans la question à Tordre du jour, celle qui se débat chaque année dans la législature de la Louisiane , et réclame de plus en plus l'attention publique sur le dessèchement d'innombrables marais, particulièrement des marais voisins de la Nouvelle-Orléans. Ce dernier cas est le plus important de tous , et semble fait exprès pour le système dont nous avons admiré l'éclatant succès dans le Val de Chiana, et reconnu la supériorité également incontestable par rapport aux Marais Pontins. Il s'agit maintenant d'en véri6er de nouveau la valeur, en des circonstances d'une analogie frappante avec celles des maremmes d'Italie. L'analogie d'ailleurs ne se borne point ici aux localités, puisque nous y retrouvons encore le second système de dessèchement que nous avons déjà combattu : la même pensée d'hydraulique purement arti6cielle qui guidait et trompait , selon nous, le profond savoir de M. Prony. Ainsi, les deux systèmes contraires reparaîtront à la Nouvelle-Orléans, et seront discutés à Baton-Rouge : Dieu veuille qu'ils n'y soient point encore un sujet de lutte stérile! Car il n'en sortirait que des demi-mesures, c'est-à-dire le pire de tous les partis à prendre.
Ces deux systèmes étant connus en thèse générale , arrivons à l'application qui nous intéresse. Lequel des deux, en fait, doit-il être pour nous le meilleur, le moins cher et le plus sûr? Lequel surtout pourrait-il aboutir à un assainissement complet et définitif ? Car ce but final est aussi notre grande préoccupation pour un pays infecté parla malaria. Convenance, économie, sûreté et salubrité , si l'un des deux réunit tous ces avantages , il n'y aura point à hésiter :
c est évidemment ce système qui servira de base aux opérations à poursuivre autour de la métropole du Sud.
Et d'abord consultons Tinstinct public. Les Américains, particulièrement les Louisianais , sont tous plus ou moins ingénieurs ; leur opinion en matière d'hydraulique ne serait donc point à dédaigner par les hommes de Tart. Eh bien! de tous les juges compétents, dont pi désiré connaître la franche opinion , ou qui me Tont exprimée d'eux-mêmes à propos du mode de dessèchement qui leur semblait préférable à tout autre , il n'en est pas un seul qui nait été décidément pour le système le plus simple : celui des atterrissements effectués par les eaux du Qeuve. Depuis ma dernière lettre, c'est même à qui me fournira de nouveaux arguments en faveur de l'emploi des alluvions du Mississipi. L'un me cite, à cet effet, les dépôts fluviatiles remplaçant chaque année , par couches de trois à cinq pieds d'épaisseur, les terres enlevées pour la fabrication des briques. L'autre me nomme les canaux que les eaux troubles combleraient de la même manière , et qu'il faut, en dépit de toutes précautions , nettoyer partout à grands frais. Un troisième me signale diverses crevasses par où des torrents boueux sont allés combler les bas-fonds où le hasard les avait portés, et qui les ont même rendus culminants. Au-dessous comme au-dessus de la Nouvelle-Orléans, on me cite cent résultats pareils : ainsi, la plantation Morgan exhaussée et bonifiée de la sorte, et son propriétaire devant un accroissement de fortune à la rupture de ses digues, à laquelle les malins prétendaient qu'il n'était point étranger.
Voyez enfin le Jump, où le Mississipi a rompu ses bords un peu au-dessus du delta , et d'où il transforme en prairie tremblante , en attendant d'en faire un terrain ferme et cultivable , toute une portion de mer où pénétraient des navires ! Que faut-il de plus pour reconnaître l'incomparable puissance d'atterrissement mise en nos mains? Mais nous avons beau craindre ou négliger d'en user , cette puissance , créatrice du sol que nous foulons sous nos pieds , reparaîtra sans cesse ; et la question est maintenant de savoir s'il faut s'obstiner à la repousser , ou bien l'utiliser à propos, pour dessécher et assainir progressivement les marais quelle a formés. Ai-je besoin de rappeler que cet approvisionnement d'alluvions s'élève annuellement à plusieurs milliards de mètres cubes? Voilà certes une riche acquisition pour le golfe de Mexique ! Et quand on la voit contribuer à l'exhaussement du lit du fleuve ainsi que de ses bords , nous refuserions-nous
toujours à remployer à un mille au-delà des rives , sur Tarrière des plantations qu une élévation de quelques pieds pourrait dessécher à jamais ?
Que se passe-t-il aussi sur Tarrière de la cité ? Là , les fonds les plus bas sont à peine à deui pieds au-dessous des marées du lac Pontchartrain ; là donc un exhaussement de quatre pieds, celui même observé maintes fois dans les dépôts annuels d'argiles destinées aux briqueteries, suffirait au dessèchement. L'écoulement des eaux des pluies y serait également facile avec 2 pieds de chute, et ce premier résultat serait obtenu en une seule année de travaux. L'année d'après, le terrain s'exhausserait à 4 ou 5 pieds au-dessus du lac, et serait abrité contre ses marées extraordinaires ; l'assainissement commencerait alors et se consommerait la troisième année. Or, cette vraie conquête du sol , que coûterait- elle? Le prix de quelques digues et canaux de déversement construits , non pour l'éternité , mais pour la simple et courte opération de laisser le fleuve travailler contre lui-même , charrier les atterrissements qui exhausseraient ses barrières , et voir ses propres alluvions lui dire bientôt : << Tu n'iras pas plus loin ! » Ce système hydraulique , où la nature se chargerait de presque tout le travail , ne flattera guère les ingénieurs qui aiment à vaincre les difficultés n'importe à quel prix ; mais que vaut la personnalité des ingénieurs dans une œuvre de salut public? Il ne s'agit nullement de leur gloire scientifique ; il n'est question que des marais qui empoisonnent et infectent la Nouvelle-Orléans. Guérissez d'abord cette peste , et Dieu vous donnera votre récompense ; à la difl'érence des docteurs du moyen-âge qui disaient à leurs malades : « Je t'ai médicamenté , que Dieu te guérisse ! »
Tel est donc ce système de dessèchement , qui a pour lui non-seulement la nature et l'expérience, mais encore l'appui moral de l'opinion publique. Tous m'ont paru vraiment unanimes à son égard , sans doute plus par instinct que par raisonnement du travail des alluvions , mais cette unanimité n'en est pas moins déjà concluante : Vox populi, vox Dei! Que s'il existe des objections, et il doit nécessairement s'en trouver , je les sollicite , et de plus je les provoque. L'utile, comme le vrai, a toujours besoin de cette pierre de touche. La discussion est mère des convictions solides. Aussi , pour m'en servir à vérifier encore mieux mon système , nullement pour le plaisir de critiquer le système contraire, essaierai-je bientôt d'apprécier celui-ci, à propos du dernier rapport officiel présenté, sur le même sujet, au Conseil municipal de la Nouvelle-Orléans.