‹ Géologie pratique de la LouisianeChapitre 43 sur 60 · VI* LETTRE · texte numérisé non relu

VI* LETTRE

Nouvelle-Orléans, 13 mars 1858.

Examen du plan de dessèchement proposé par le voyer de la Nouvelle-Orléans, M. Louis Pilié. — Ce qu'il en coûterait au Trésor public : 1,315,731 dollars de frais de fondation ; 3,289,327 dollars représentant le capital des frais d'entretien , sans compter la part de Timprévu ni les indemnités à payer pour légitimer l'exécution des travaux. — Autres résultats non moins désastreux pour la santé publique : plusieurs années d'épidémies qui suivraient inévitablement l'excavation de marais déjà trop pestilentiels. — Oubli des colmates italiennes, et préférence non moins étrange pour le système des polders hollandais. — Rôle du climat dans les questions de dessèchement; ^mbien il importe d'en tenir compte en Louisiane.

L'auteur du rapport sur le dessèchement des marais de la Nouvelle-Orléans , dont j'ai à examiner la valeur pratique , est le voyer même de la ville , un ingénieur de savoir et d'expérience, M. Louis Pilié. Dans l'entretien que j'ai eu l'honneur d'avoir avec lui au sujet de la question d'hydraulique qui nous occupe y il a bien voulu reconnaître tout d'abord la supériorité du système d'atterrissements naturels pour dessécher les bas-fonds en les exhaussant , et les rendre ainsi à l'agriculture, après les avoir assainis. Comme nouvel argument à l'appui de ce système, il m'a même cité la plantation de M. Portier, située à 16 milles au-dessus de la Nouvelle-Orléans , et qui, en mai 1849, l'année de la Crevasse, fut desséchée par le procédé en question. Les arrière-prairies y furent tellement bonifiées par les dépôts du Mississipi , que , d'incultivables et même impraticables qu'elles étaient auparavant , elles offrent partout aujourd'hui le spectacle d'une riche et facile exploitation. N'ayant donc aucun doute touchant la supériorité du système des colmates par rapport aux plantations riveraines et à la Louisiane en général, M. L. Pilié s'est borné, quant aux marais occupant l'arrière de la ville , à me faire une objection d'un ordre purement économique tenant au prix des terres à colmater : objection que son système aurait pour but d'éviter, mais dont il ne me semble point exempt , et que j'aurai a résoudre en ce qui me concerne , après la discussion technique et financière de son

projet.

Mettons d'abord sous les yeux le champ des opérations respectives.

M. Pilié limite le sien à la paroisse de la Nouvelle-Orléans, laissant ainsi en dehors de son cadre celles de Jefferson et Carrollton, que le mien comprendrait

au moins jusqu'au chemin de fer joignant cette dernière place au lac Pontchartrain. Le caractère de cette situation est, comme on sait, la déclivité générale du sol, dans la direction du fleuve au lac.

Le fleuve lui-même traverse toute la Basse-Louisiane en courant sur un dosd'Ane, dont il exhausse sans cesse les bords par les dépôts successifs de ses alluvions. C'est ce qui a fait dire que toute eau qui sort du Mississipi ny rentre plus, obligée qu'elle est de s'écouler sur les pentes latérales. A la Nouvelle- Orléans , cette déclivité se trouve en moyenne de 8 pieds 5 pouces des bords du fleuve jusqu'à la rue Galvez, tandis qu'un niveau mort et des marais sans écoulement régnent de là au lac Pontchartrain. Ces marais sont en outre traversés çà et là du sud au nord par des bayous , et divisés d'est en ouest en deux sections principales par la crête du Métairie ridge, au moins dans le premier et le deuxième district; dans le troisième les prairies dominent, et 12,730 acres y seraient complètement à dessécher.

Tel est le territoire urbain , où la pente moyenne de 8 pieds 5 pouces du fleuve au lac, sur un parcours d'environ 5 milles, donnerait la plus complète facilité d'écoulement pour le transport des alluvions , mais que M. Pilié préfère dessécher en entier par des moyens artificiels. A cet eflet, il le divise en quatre grandes sections , où il trouve 5,677 acres de sol imparfaitement desséchés dans la cité même , et en dehors du massif principal des habitations, 21 ,40$ acres réclamant les soins d'un dessèchement complet. Des digues, des canaux et des machines d'épuisement fonctionnant sans cesse derrière des terrassements protecteurs, tels seraient ses moyens d'action. Quant aux dépenses, d'après ses propres calculs , il lui faudrait :

Pour les levées Dollars 256,516

Pour les bâtisses et machines à vapeur. . 340,000

Pour les canaux 719,215

Soit Dollars 1,315,731

pour seuls frais de premier établissement. Or, en matière de travaux publics , si j'ai été bien informé , jamais devis des frais n'a été avancé qui n'ait été par suite doublé au moins , sinon triplé. Je raisonnerai toutefois dans l'hypothèse où les calculs de M. L. Pilié seraient littéralement exacts pour les travaux de fondation.

Eh bien ! même en ce cas , ce n est point tout d en établir le système artificiel : il faut surtout le perpétuer, et à cet effet confier l'entretien des travaux à un personnel administratif dont la dépense ne peut manquer d'être fort considérable. Le nettoyage des canaux , Tusure et le renouvellement des machines viendront en outre, de temps en temps, doubler ces frais d'administration. Or, quand on^onge que ces frais, pourune simple machine à vapeur de 20,000 dollars, s'élèvent par année à 6,000 dollars, soit aux 3/10 de sa valeur totale, peut-on douter que l'ensemble des dépenses en question , y compris surtout la part de l'imprévu, n'y égale les 2/iO ou 20 pour cent du capital primitif demandé par M. Pilié? A ce compte, il faudrait donc, aux 1 ,315,731 doll. ci-dessus, ajouter 263,146 doll. de taxe annuelle à la charge de la Nouvelle-Orléans. Or, cette dernière somme représenterait , au taux légal de 8 pour cent , deux fois et

demi le capital primitif , soit Dollars 3,289,327, lesquels,

joints aux 1,315,731,

feraient Dollars 4,605,058

de dépenses totales.

Notez que je ne parle point encore des indemnités à payer aux propriétaires dont les intérêts seraient lésés par l'exécution des travaux de M. Pilié. Je reviendrai plus tard sur ce point, en répondant à l'objection faite à mon propre système. Il ne s'agit que des comptes faits jusqu'à présent, lesquels, soit en capital de fondation , soit en taxes annuelles pour subvenir aux frais d'entretien, constituent déjà la modeste somme de plus de quatre millions et demi. Et encore pourquoi? Pour un travail qu'on ne saurait jamais regarder comme définitif, quelque bonne que fût l'administration à laquelle il serait confié. Qui sait , en effet, si des crues extraordinaires, rendues plus formidables par le système exagéré des levées sur le haut du fleuve , ne surprendraient pas quelque jour la vigilance des gardiens de la Nouvelle - Orléans , et n'entraîneraient pas de nouveaux frais d'une portée incalculable ?

Telle est l'analyse financière du projet que nous discutons; et, pour nous convaincre que nous y sommes resté bien au-dessous des dépenses réelles , il suffirait d'examiner de près un simple détail de l'exécution , celui des levées. Que supposent, en effet, ces terrassements de 15 pieds au sommet sur 25 de base et 5 ou 6 de hauteur , sinon des excavations latérales ayant chacune la

moitié de ces dimensions ? Or , ces larges fossés parallèles ne manqueront pas de se remplir deau de pluie en hiver , pour rester ensuite inégalement desséchés quand viendront Jes fortes chaleurs. Et alors que seront-ils , sinon de véritables foyers de peste environnant la Nouvelle -Orléans d'une circonvallation de miasmes homicides ? Tel serait le résultat d'un simple détail oublié dans le projet de M. Pilié. Et maintenant qu'il est impossible de n'y point prévoir une source permanente d'insalubrité générale , comment la prévenir ? Par de nouveaux travaux de dessèchement et de nouvelles machines à vapeur , dont l'usure , le combustible et le personnel administratif viendraient s'ajouter aux frais précédents. Ainsi, comme en toute combinaison purement artificielle, nous pouvons déjà voir dans le système de M. Pilié une première dépense en appeler une seconde , celle-ci une troisième , et ainsi de suite , comme un abyme où viendra s'épuiser le trésor public. Mais passons sur ce qui ne coûte qu'à la bourse; insistons avant tout sur ce qu'il en coûterait à la santé publique.

Qu'on jette un regard sur le plan des travaux projetés , où les frais de canaux figurent pour 719,215 dollars, et où le seul espace compris entre le nouveau canal et le bayou Saint -Jean est d'abord divisé en deux parties par une excavation longitudinale de 50 pieds de large , et l'est ensuite en seize sections particulières par des fossés transversaux d'une largeur de 30 pieds. Chacune de ces sections , par le simple dépôt des terres qui l'encadrent , deviendra un réceptacle d'eau de pluie , et dès-lors exigera un dessèchement tout spécial par l'effet de son isolement. Autre dépense , sans doute imprévue , mais dont la gravité n'est rien à cùté de l'insalubrité qui doit inévitablement résulter de ces excavations !

Les années de grands mouvements de terre ont toujours été comptées parmi les années néfastes à la Nouvelle-Orléans : ainsi , celle de 1 853, où la Compagnie du canal Carondelet fit creuser une portion du bayou Saint-Jean , fut une des plus pestilentielles. Il ne s'agissait pourtant que de travaux d'excavation trèslimités et tenus à une cerjtaine distance de la ville ; mais les travaux en question s'accompliraient aux portes mêmes des quartiers les plus habités , et , entourant la cité entière, à l'exception du cours du fleuve, ils ne laisseraient vraiment aucune demeure à l'abri des miasmes qu'ils engendreraient de toutes parts. Qu'on se figure à l'avance cette horrible situation : ce ne serait ni la peste noire ni la fièvre jaune passant en contrebande la quarantaine et pénétrant à la Nouvelle-Orléans en dépit de son Bureau de santé , mais une épidémie

sans nom fomentée dans le corps de la place , et menée triomphalement par le voyer de la ville , par le Conseil municipal , par la Législature même de l'État et n importe qui aurait donné la sanction à lexécution d'un tel. projet.

Jadis, pour faire entrer le fameux cheval de bois dans leurs murs, les Troyens y firent eux-mêmes une brèche et en élargirent à grands efforts le passage. — Eh bien ! on dirait qu'un aveuglement pareil pousse aujourd'hui vers une fin également tragique les nouveaux oracles de la population de la Nouvelle- Orléans. Les miasmes les plus empoisonnés se trouvent emprisonnés sous les dépôts de matière végétale qui ont formé son terrain. Et que propose-t-on ? D'entrouvrir partout ce même. terrain par des excavations à perte de vue, juste comme pour en faire sortir de toutes parts l'ennemi qu'il faudrait, au contraire, y étouffer sans retour. Signaler un pareil danger me semble , je l'avoue, remplir un devoir. Aussi en appellerai-je à l'auteur du projet lui-même, à M. Pilié mieux éclairé , et à n'importe quel ingénieur dont les moyens de dessèchement nécessiteraient de grands travaux d'excavation autour de la cité.

En pareilles entreprises , une question d'ailleurs domine toutes les autres , particulièrement en Louisiane et dans tous les États du Sud. C'est une question non-seulement d'hydraulique , mais encore de climat. C'est le climat qui distingue nos mœurs et nos institutions de celles du Nord ; et ce même climat , qui nécessite l'organisation patriarcale du travail , place toutes nos entreprises dans des conditions déterminées d'avance et sans lesquelles nul succès durable ne saurait être atteint. Moins que toute autre opération agissant sur le sol , les œuvres de dessèchement comporteraient une exception à cet égard , puisqu'elles mettent aux prises avec les obstacles les plus redoutés de la nature du Sud , avec les débordements du Mississipi , et avec les miasmes s'exhalant de ses alluvions mal desséchées ou des matières végétales en putréfaction. Nier ce fait, qui est la base même et la morale de l'organisation des ouvriers noirs, serait nier le soleil ; et pour un ingénieur Louisianais , qui les emploie sans cesse à l'exécution de ses propres travaux , une telle négation ou un tel oubli n'aurait pas même l'excuse des aveugles-nés.

M. Pilié est donc forcé de reconnaître qu'il s'agit aussi d'une question de climat dans le choix à faire, pour une ville du Sud, du meilleur système de dessèchement : or, c'est ce dont il na point tenu compte. On dirait d'abord qu'il a fait comme M. de Prony à propos des Marais Pontins. Il a pourtant fait plus;

il est allé droit au Nord , sous la latitude de la Nouvelle-Aogleterre , demander à la Hollande , qui n a jamais connu la malaria, le modèle des travaux destinés à dessécher et assainir les environs de la Nouvelle-Orléans ^ et il n hésite point dans sa proposition. C'est en polders x)ue , dès le début de son rapport, il veut diviser le théâtre de ses opérations , à Teflet d y appliquer un système réalisé sous un climat tout différent , pour ne pas dire tout contraire : système , à son avis , tellement supérieur qu'il croit inutile de le discuter, ce qui est pour le moins étrange par rapport à la Louisiane.

Quant à l'admiration enthousiaste exprimée pour les Hollandais, que M. Pilié nomme les Pères des dessèchements, je ne dirai quun seul mot, savoir : que les susdits Pères n'étaient point encore venus au monde , que depuis long-temps le peuple et le sénat de Venise avaient créé de vrais chefs-d'œuvre d'hydraulique maritime et Quviale: Cette grave erreur historique, que je vois trop répandue aux États-Unis, a été le point de dépari de M. Pilié: or, le vice de son système n'en est que la conséquence naturelle. En oubliant l'expérience des maremmes italiennes , dont le climat est si conforme à celui des basses terres de la Louisiane ; d'autre part , en recourant à des antécédents propres à des localités trèsdifférentes, le savant ingénieur devait aisément se méprendre sur le meilleur système de dessèchement. Au surplus, cette méprise n'était nullement de la légèreté de sa part ; c'était au contraire de la pure logique , un principe faux ne pouvant conduire à la vérité , et égarant même d'autant plus que l'esprit qui s'en sert marche plus droit * .

* C'est en publiant cette lettre dans son numéro du 16 mars, et en la recommandant à VÉdiliié Orléanaise, que l'Abeille Tavait rendue encore plus concluante par ses propres réflexions. « Il convien-

• drait, dit ce journal, que la Nouvelle-Orléans prît l'initiative du mode de dessèchement le plus » rationnel, le moins coûteux , et le plus propre à remplir le but que nous nous proposons. Nous 9 publions à ce sujet une letire extrêmement remarquable d*un homme qui s'est fait connaître parmi » nous par des travaux sérieux. Il démontre clairement le danger du système de dessèchement par » voie d'épuisement appliqué aux marais de la Nouvelle-Orléans , et se prononce pour l'exhaussement » du sol Son raisonnement nous parait concluant , et il nous semble avoir doublement raison au point

• de vue économique et hygiénique. Il est certain que l'exécution des travaux recommandés par le » voyer entraînerait à de formidables dépenses, et, en outre, que la fouille des nombreux cahaux

• destinés è emporter l'eau qui à cette heure recouvre le terrain des cyprières , serait fatale à la santé

• publique. Un simple sillon tracé par la charrue dans un sol vierge y dégage des émanations funestes » à la santé. Quel serait donc l'effet des énormes excavations qu'il faudrait multiplier autour de la

• Nouvelle Orléans pour dessécher nos marais ! Qu'on se rappelle les terribles épidémies qui ont éclaté » à la suite des fouilles entreprises pour la création et ensuite l'élargissement du canal Garondelet. »

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