II« LETTRE
Résultats de la lettre précédente. — Années de grandes excavations de terre , années d'épidémie ; années de bas-fonds rafraîchis et colmatés par Teffct des crevasses , années salubrcs. — Opinion du docteur Ridell à ce dernier sujet. — Article du Courrier de la Louisiane : c'wq millions de dollars à dépenser, et de terribles épidémies à craindre avec le système de M.Louis Pilié. — Conclusion de In première correspondance.
La lettre qu'on vient de lire , publiée avec les cinq précédentes par l'Abeille de la Nouvelle- Orléans, resta sans réplique ; et comme le Courrier de la Louisiane désira la reproduire , je l'accompagnai pour ce journal des réflexions suivantes, auxquelles le Courrier ajouta les siennes propres, qui furent les derniers mots de la question d'alors.
A M. le Rédacteur du Courrier de la Louisiane.
Mon cher Monsieur,
S'il est une question. au-dessus des partis politiques, c'est, à coup sûr, une question de salubrité ou de peste pour la Nouvelle-Orléans, comme celle qui doit inévitablement surgir du mode de dessèchement appliqué aux marais voisins de la ville. Avec les canaux et innombrables excavations proposés à cet effet par M. Louis Pilié, dans son dernier rapport officiel au Conseil municipal, tous les miasmes enfouis dans ces marais bourbeux vont s'en exhaler à la fois ; et c'est à jeter un cri d'alarme sur le sort de la population , qui a toujours compté parmi ses années néfastes celles où de grands mouvements de terres ont été exécutés dans le voisinage de ses murs. Les années, au contraire, où les basfonds et les cy prières se sont trouvés rafraîchis durant l'été par les eaux du Mississipi, ont toujours été considérées comme les plus salubres^. Or, la
^ Cette règle générale est pleinement confirmée par les faits suivants, dont j*ai dû la communi-* cation au savant professeur Ridell.
«La Nouvelle -Orléans, dit-il, a été inondée par des crevasses survenues au site actuel do «Carrollon, durant les années 1785, 1791 et 1799, et dans les étés -suivants la salubrité de Fa cité • fut au-dessus de l'ordinaire. Inondée de nouveau, d'abord un mois durant, par les crevasses qui 1 eurent lieu près de la môme localité en 1816, et ensuite, en 1849, par celle de la plantation Sauvé «qui tint la ville sous Teau pendant deux mois, la Nouvelle-Orléans jouit encore ces deux fois-là » d'une salubrité remarquable. •
• H is staiedt as being a tnaller ofauthentic record, by the ediior o/* L'ami des Lois et Evening <* Journal , may 25, 4846 , Ihai Ihe dty of New-Orleans had been flooded by crei'osses occuring near
méthode que , d'accord avec Topinion publique , j'ai proposée pour dessécher les marais en question au moyen des atterrissements du grand fleuve, assure précisément l'avantage de tenir ces bas-fonds pestilentiels sous une couche d'eau et d'alluvions : ce qui en étouflerait les miasmes homicides pendant tes chaleurs de l'été et toute la durée des travaux .
Quant au projet de M. Holland, représentant de la cité à la Législature, de projet, si je ne me trompe , tend h organiser des bureaux de paiement, avant même qu'on sache le plan général de dessèchement à adopter, et par conséquent la somme nécessaire h l'exécution et à l'entretien de ce plan. Dans la lettre suivante que je crois devoir recommander à votre zèle pour le bien public , j'ai prouvé que la mise en œuvre de tout système d'hydraulique , purement artificiel comme ceux jusqu'à présent discutés h la Législature ou dans le Conseil de ville , entraîne des frais permanents d'entretien qui triplent et quadruplent les frais de fondation. C'est ainsi que les dépenses du projet de M. Pilié dépasseront infailliblement cinq millions de dollars, sans parler du chiflre des indemnités auxquelles il ne peut manquer de donner lieu. Or, est-ce pour un tel système , est-ce pour dépenser cinq millions que le bill présenté par M. HoUand voudrait d'abord organiser des bureaux de paiement? Cela vaudrait bien la peine d'être d'abord examiné.
Quoi qu'il en soit , si la Nouvelle-Orléans est assez riche pour payer sans compter, est-elle en conditions assez salubres pour braver à plaisir les épidémies et coopérer h des excavations qui lui tiennent en réserve trois ou quatre années de peste consécutives? Soyez assez bon pour en faire juges les parties intéressées.
C'est h ce sujet que le Courrier se prononça de la manière suivante dans son No du 22 mars 1858:
«La lettre de M. Thomassy\ que nous avons publiée dimanche matin, est
■ ihe présent site of Carroltony in the years 1785 1 1794 ^ 1799 ; 4 <^^' *^ <^ tvarm seasons folUnoing , » the city was more than usually healthy. During ihe warm seasom immediately subséquent to the • crevasses oflSiS^ occuring near the same locality, and 1849 ^ occuring at Sauvé's plantation, by the » firstofwhich the city was inundatedfor a month , by the second for two months, NeW'Orleans was » remarkably healthy, >
( V. Reraarks on the dynamics of the Mississipy river, by J.-L. Ridell , M. D., pag, 8, New-OrUans 1S30. Taken from the Reports ofthe Législature.)
< Voy. la Vl« lettre ci-dessus.
venue dévoiler les dangers du mode de dessèchement du projet de loi présenté par M, Holland. Ces dangers sont d'une nature si sérieuse pour la santé de la ville, que nous espérons voir les Conseils s'occuper de cette question avant que les travaux ne soient entrepris.
» Les maladies qui résultent de l'exhalaison des miasmes par suite des fouilles, n'atteignent pas seulement les non-acclimatés , elles frappent surtout les anciens habitants de la ville. Il suffit de remuer de la terre sur une assez vaste échelle dans les environs de la ville pour produire une épidémie. Mais que serait-ce à la suite des travaux qu'entraîne le système de dessèchement proposé?
» Il nous semble que la question est assez grave pour être attentivement examinée. Si pour créer un bien on doit traverser un mal horrible, il faut se hâter de renoncer h l'entreprise. Ce qu'il importe avant tout, c'est de ne pas compromettre la santé publique.
» On a remarqué que la mortalité était ici très-grande les années oii des fouilles avaient été faites autour de la ville. S'il en est ainsi, il faut éviter avec soin tout ce qui est de nature è compromettre la santé publique.
«Deux systèmes de dessèchement se présentent. L'un, celui qu'on adopte, doit développer, pendant toute la durée des travaux, des épidémies qu'on redoute et qui ont fait à la ville une si triste réputation.
» Le second , au contraire , tend à diminuer, même en temps ordinaire , l'effet dangereux des miasmes qui développent ici les maladies. Il est moins coûteux, et il a cet avantage d'élever le terrain.
» Il nous semble qu'il n'y a pas à hésiter ; tout est en faveur du second projet. Mais il se groupe autour du premier certaines influences plus préoccupées d'intérêts particuliers que d'intérêts généraux . C'est ainsi que tout se fait ici . Le projet de M. Holland frappe d'une nouvelle taxe énorme les habitants de la ville : — il s'agit, en effet, de cinq millions que doivent coûter les travaux de dessèchement, — et cependant on s'en préoccupe h peine. Nous pensons que nos contribuables ne croient pas h la mise à exécution de ce projet, aussi néfaste sous le rapport de la santé publique que ruineux pour leur bourse. Us ont tort cependant : ce sont précisément les projets condamnés par l'opinion publique, mais autour desquels se groupent des millions , qui sont le plus caressés par les spéculateurs. Cinq millions ! Comprend-on tout ce qu'il y a d'entratnant dans ce chiffre pour nos grands faiseurs , qui ont bien souci de la santé publique ?
» Cependant il ne serait peut-être pas prudent de pousser les choses trop loin. Il s'agit ici d'un intérêt qui atteint toutes les familles. Que la mortalité, par suite du commencement des travaux , se produise dans les familles créoles , et alors tout ce bel échafaudage, étayésur cinq millions, pourrait bien s'écrouler, entraînant avec lui dans sa chute ceux qui l'auraient élevé.
» Il y a au fond de toutes ces affaires évoquées dans un but d'intérêt public, de misérables petits intérêts que tout le monde voit et que l'indifférence publique parait disposée à accepter : c'est la part du feu et de l'avidité humaine. Mais au moins faut-il que les projets soient acceptables. Pour dépenser cinq millions en terrassements, en fouilles, il faut quelques années. C'est donc pendant la durée de ces années que la ville sera exposée à de terribles épidémies, dont on ne tient aucun compte dans le projet. Qu'importe la vie des citoyens?
»Nous pensons qu'il y a lieu a surseoir et à examiner de nouveau. La lettre de M. Thomassy a jeté sur celte question une défaveur marquée. Le public s'en occupe , et ne parait pas disposé a se laisser taxer à merci , ainsi que le porte lebilldeM. Holland.
» Lorsque d'aussi graves intérêts sont engagés dans une question de cette nature , et que les habitants d'une grande ville sont 'doublement menacés et dans leur santé et dans leurs intérêts , il appartient aux Conseils d'intervenir et de protester au nom de leurs administrés. Sans doute les Conseils ne peuvent pas contrôler la Législature ; mais , en signalant une mauvaise loi , ils peuvent en retarder l'application jusqu'au moment où le rappel sera possible.
» Le grand tort qu'on peut reprocher à ceux qui ont le soin de nos intérêts , cest l'absence d'examen. Ils prennent un projet qui peut atteindre le but qu'on se propose ; et sans se préoccuper de ses inconvénients , sans prévoir ce qu'il peut avoir de dangereux , ils l'adoptent. Nous leur reconmiandons plus de circonspection à l'avenir : tout le monde y gagnera. »
ville LETTRE.
NouTelle-Orlëans, 20 décembre 1858.
Voyage en Hollande , pour mieux apprécier les objections fondées sur Thydraulique artificielle des Hollandais. — Les adversaires supposés du système des colmates s*en déclarent les plus zélés partisans. — Documents positifs à cet égard. — Lettre de M. W. Scholten, ingénieur en chef de la cité de Rotterdam — Précieux enseignement qui en résulte pour la Louisiane.
Une saison de fièvre jaune et d'inondations terribles nous sépare de la date de ma dernière lettre sur les dessèchements. Cette question est en outre à reprendre , puisque rien n'a été fait encore pour la résoudre , ni d'après le système des colmates , ni d'après celui des polders. J'y rentre donc , en revenant de la Hollande qui est une Louisiane européenne , créée comme la nôtre par des atterrissements fluviatiles , mais retardée dans sa formation et son exhaussement territorial' par une fatale erreur d'hydraulique qui l'a privée du bienfait des alluvions. C'est pourtant cette même erreur qu'on voudrait renouvêler sur les bords du Mississipi , en dépit de la toute-puissance de ce fleuve pour former , consolider ses rives , et dessécher en les comblant tous les basfonds riverains.
Nouvelle expérience corrige ou confirme ancienne croyance ; et c'est de ce résultat de mon voyage que j'ai à vous entretenir. — Après mes lettres publiées dans votre journal sur l'hydraulique naturelle de l'Italie , il me restait à apprécier à son tour par moi-même l'hydraulique purement artificielle qui a conquis tout un royaume sur l'océan du nord de l'Europe. Conquête glorieuse, d'autant plus admirable à explorer qu'elle est toujours menacée par -les flots, et que, créée par le seul génie de l'homme , celui-ci doit constamment craindre de la perdre, et sans trêve ni repos veiller à sa conservation.
Ce que JeSerson a dit de la liberté , est juste ce que la Hollande répète sans cesse au sujet de son existence territoriale : « Elle est au prix d'une éternelle » vigilance ! »
Combien la sécurité et la prospérité de la Louisiane seraient en des conditions
préférables , si cet État voalait bien ne pas laisser perdre les alluvions que le Mississipi lui apporte par ses mille affluents ! En rehaussant son sol qu'ils raffermiraient et assainiraient du même coup , ces dépôts flu^iatiles lui donneraient la seule condition de bien-être qui lui manque. Complément de tous les autres dons de la nature, en Louisiane, ils en seraient aussi la garantie , et feraient bien plus , pour la sauvegarder des tempêtes et des inondations, que toute la vigilance ou les chefs-d'œuvre d'hydraulique imités des Hollandais.
Je ne reviendrai point ici sur la puissance des alluvions , dont les accumulations récentes frappent encore tons les regards à la suite de la dernière crue. Je n'insiste plus que sur la nécessité d'utiliser enfin et diriger où besoin est ces masses sédimentaires , jetées confusément sur les rives , ou traînées aux embouchures du fleuve qu'elles menacent sans cesse d'atterrir. Là est vraiment la grande question de la Louisiane , celle d'être ou de n'être pas le premier État du Sud. Or, c'est pour mieux contribuer à la résoudre et y être plus sûr de mes forces , que j'ai voulu d'abord connaître les adversaires qu'on m'opposait sans cesse; mais, les ayant trouvés les meilleurs amis de mon système, vous devinez que les résultats de mon voyage ne peuvent que confirmer et compléter nos premières études sur l'hydraulique naturelle appliquée aux grands dessèchements.
L'expérience de cette hydraulique s'est déjà fait entendre de l'Italie, avec une autorité fondée sur le succès, c'est-à-dire sur la conquête de provinces entières. Désormais à l'abri des eaux stagnantes, livrées aux plus belles cultures et couvertes d'habitations , ces contrées nous disent ce qu'il faudrait faire en Louisiane avec le même système de dessèchement et d'assainissement par les colmates. Quant aux objections qui nous étaient faites au nom des polders hollandais, voici maintenant la Hollande qui vient y répondre à son tour. Remarquez aussi que son témoignage est d'autant plus concluant , qu'elle parle contrairement à tous les instincts de l'amour-propre , et par le seul désir d'empêcher autrui do suivre les errements oii elle s'est fatalement égarée.
Fidèle à mes habitudes , je procéderai d'abord par des preuves et des faits positifs. Et qu'on me pardonne de le faire, en citant une lettre adressée à Paris , ' où j'avais le tort de me croire déjà oublié en Hollande , malgré l'accueil le plus obligeant et les sympathies chaleureuses que j'y avais rencontrées
jiLài&V^^
Cette lettre est , au surplus , décisive par la compétence de son auteur, directeur-général des travaux hydrauliques de la cité de Rotterdam , et l'un des plus célèbres ingénieurs de la Hollande.
Je la livre à votre attention .
fiAM.R. Thomassy, chez M. Thomassy, conseiller à la Cour impériale (Paris).
• Rotterdam , li octobre 1858.
» Monsieur ,
a Jai lu avec beaucoup de plaisir votre avis (l'auteur nomme ainsi les lettres publiées dans l'Abeille, de la Nouvelle-Orléans) sur le dessèchement de la Louisiane, et je suis d'accord avec vous sur le système proposé des colmates.
9 L'autre système , le système des digues , a de grandes difficultés , parce que c'est un système impropre, une erreur terrible dans les lois de la nature.
9 Avant la fondation des digues , les eaux de rivières se répandirent sur une grande surface, et elles ne s'élevèrent pas, il s'en faut de beaucoup, h cette hauteur qu'elles atteignent maintenant. Mais bientôt chacun élevait isolément des digues autour de ses possessions, ou bien quelques voisins se« réunissaient pour entourer leurs champs d'une digue commune , et ainsi de petits polders séparés naquirent. Ce ne fut que dans le commencement du XIV^ siècle que des commissions de digues se composèrent et que les digues furent mises sous un gouvernement commun , et rangées par les comtes ou les ducs de Gueidre sous leur juridiction ou leur ban (d'où le nom de bandyk est dérivé). Premièrement, les digues étaient basses , mais elles ont été élevées et élargies de temps en temps. Pendant les dernières années , les digues de la Betuwe , du Wahal et du Rhin sont élevées considérablement. Des ouvrages de fascine et des crèches dans les rivières sont de temps en temps augmentés. Par tout cela , la situation des rivières est sans doute devenue plus mauvaise pour \es polders; elle a contribué à l'élévation de l'eau , et a été favorable à la grande multiplication de ruptures de digues et d'inondations qui ne font penser qu'avec^anxiété à l'avenir, quelque fortes que soient les mesures qu'on y applique.
» De cette courte indication historique , on peut voir très-clair que le système des digues a été d'abord une erreur terrible dans les lois de la nature, qui ne sont jamais violées impunément, soit par ignorance, soit par égoïsme. Ce que
les terres des polders étaient ou ce qu elles sont encore , c'est ce qu elles sont devenues de temps en temps par les éléments solides et gras que les rivières y laissaient par leurs inondations annuelles. Or, en arrêtant ces inondations , on privait le pays des bienfaits que les rivières venaient offrir de nouveau tous les ans. Cette perte fut immédiatement accompagnée de beaucoup de difBcultés et de dangers , qui devenaient plus grands à mesure que Ton continuait sur cette mauvaise direction.
» Nos ancêtres oiit enfermé leurs pays et leurs districts dans des espèces de caves, comme si cela pouvait rester ainsi éternellement sans chakiger! En n'apercevant pas que ces pays étaient couverts , rafraîchis et engraissés d'avance par la boue pendant l'hiver , aussi bien qu'accrus et exhaussés de temps en temps , ils ont fait perdre cette boue précieuse dans les rivières , dans la mer et ailleurs, tandis que leurs terres s'enfonçaient de plus en plus. Oui, c'est déjà si loin , qu'on doit maintenant détourner l'eau à plusieurs lieues par un double jeu de moulins à vent, pour la porter dans la rivière comme sur un grenier, au lieu que, de leur temps, la contrée séchait d'elle-même par les écluses.
» Quoique le système des digues soit encore maintenu , et quoiqu'il y ait des raisons différentes qui peuvent encore exiger continuellement son existence , il est et il reste toujours un système dangereux , et je préfère beaucoup votre système de colmates. Mais quoi faire à présent? Il est trop tard.
» Je vous envoie ci-joint une partie de ce que je vous ai promis , et je me recommande , à mon tour, de recevoir de temps en temps de tels beaux avis comme vous m'avez donnés.
» Agréez, etc., W.-A. Sgholten. »
Je ne sache rien de plus concluant qu'une semblable lettre; et, certes, jamais avis meilleur ni plus opportun ne pouvait être adressé à la Louisiane. Puisse- t-elle maintenant bien connaître les deux systèmes de dessèchement qu'on lui propose : le système par voie d'épuisement , qui consiste à épuiser sans cesse et à grands frais, et celui par voie d'exhaussement, qui, élevant les bas-fonds , les met pour toujours à l'abri de l'invasion des eaux !
IXe LETTRE.
Nouvelle-Orléans, 13 mars 1858.
Anxiélé croissante en Hollande, quanta la stabilité dos digues — Obligation constante de les exhausser, résultant de Texhaussement progressif du lit des fleuves. — Problème très-complexe, dont se préoccupent tous les pays sujets aux inondations. — Opinion de M. de Gasparin sur les débordements du Rhône, et sur la plus-value des terres riveraines, quand elles ne sont point endiguées. — En quoi Toubli des colmates a contribué à la décadence nationale de la Hollande. — Ce pays aurait dû utiliser ses alluvions fluviales, à Texcrople de l'Egypte, dont le Nil exhausse le sol et le tient en rapport avec Texhaussement de son propre lit. — La Louisiane est une Egypte Américaine , attendant à son tour l'application des colmates , dont Pusage est d'ailleurs aussi ancien que la civilisation.
Après le tëmoignagc de rémineni ingénieur de Rotterdam, nul, ce me semble, ne nous proposera plus la Hollande comme un modèle à suivre à tout propos , puisqu elle-m(îme nous conseille de ne pas Timiter dans son ancien système d'endiguer partout les fleuves. Cet avis n'est du reste pas isolé, car les hommes d'art chargés de veiller à la conservation des digues se le renvoient chaque jour, efl*rayés qu'ils sont de l'instabilité de leurs propres chefs-d'œuvre , et ne pensant qu'avec une anxiété croissante à l'avenir de leur pays.
Dès 1827, une commission d'ingénieurs hollandais fut chargée d'examiner la même question des levées qui nous préoccupe , mais qui n'existait pas encore alors pour la Louisiane ; et un important rapport fut publié sur les meilleurs moyens de provoquer l'écoulement des eaux et prévenir les débordements. Ces premiers projets, inapplicables ou insuffisants, restèrent sans exécution. Quant à l'opinion contraire au système d'endiguement , elle se propageait de plus en plus, et elle Gt explosion après les terribles inondations de 1855, que la Hollande pourrait comparer à celles du Mississipi en 1858. Plusieurs ingénieurs géologues et économistes proclamèrent en cette occasion non-seulement l'inutilité , mais le danger trop réel de l'endiguement des fleuves. Ainsi , M. Bilderdyk , que ses adversaires même appellent un des meilleurs esprits de la Hollande * , accusa hautement de tous les récents désastres la maladroite intervention des hommes de l'art dans les opérations lentes mais irrésistibles de la nature.
Quel est, en effet, l'état de cette question hydraulique? Ce qui la caractérise en Hollande, comme en Italie et en Louisiane, c'est que les fleuves exhaussent insensiblement leur lit de toutes les alluvions qu'ils ne déposent point sur
1 Voir les articles d'Alphonse Esquiros sur la Hollande.
( Jii )
leurs rives ou qu'ils n entraînent point à la mer; et comme nous le voyons dans lelUiississipi, les fleuves ne s'arrêtent jamais dans cette œuvre d'exhaussement.
De là, nécessité d'élever des digues dans les mêmes proportions. Et qu'est-ce À dire , sinon qu'il faut en augmenter la force selon une progression géométrique , sous peine de les voir d'autant plus affaiblies qu'on les élève davantage? Or, cette progression est précisément ce qu'on oublie , souvent même ce qu'on ignore ; car rien n'est plus difficile à connaître avec exactitude que le nouveau degré de force capable de contrebalancer non-seulement l'eihaussement du lit du fleuve , mais encore le nouveau régime de ses eaux : point également essentiel à connaître pour se bien préparer aux inondations futures. Il s'agit, comme on voit , d'une difficulté très-complexe , et c'est elle qui fera toujours le vice du système des endiguements , là surtout où on l'appliquera d'une manière exclusive. Aussi les ingénieurs hollandais en pèsent-ils de plus en plus la gravité , en voyant les inondations formidables suspendues sur leurs basses terres , et qu'une distrac tion ou une erreur de calcul peut à tout instant changer en déluge destructeur.
Au surplus , ce n'est pas seulement en Hollande que régnent de telles appréhensions contre les levées. Des craintes semblables ont été suscitées dans toutes les parties de l'Europe ; et le cri , de plus en plus unanime , des ingénieurs , est que les plus graves dégâts , occasionnés par les débordements des fleuves , sont partout le résultat d'un système exclusif d'endiguement. Écoutons encore , à ce sujet , l'un des plus savants agronomes joiodernes :
« Il est douteux , » dit M. de Gasparin, en parlant des débordements du RhAne , » que les digues bordant le cours inférieur de ce fleuve aient été un bien. Quand » le Rhône submerge un terrain sans rencontrer d'obstacle , il s'épanche au loin » en prenant son niveau , perd sa rapidité en s'étendant , et laisse déposer sur «son passage le limon qu'il entraîne avec lui. Ce limon, riche et abondant, » dispense de fumer les terres , et permet d'y supprimer les jachères. Ces terres, » exhaussées par les crues , se trouvent généralement plus élevées que celles qui » sont garanties par les chaussées : elles restent donc bien moins longtemps sous » l'eau que ces dernières , inondées par la rupture de leurs défenses. Les ferres » non défendues valent la moitié en sus et souvent le double des terres cou* » vertes par les chaussées , et c'est sur ce pied qu'elles se vendent les unes et les » autres. On ne pourrait aujourd'hui , sans de graves inconvénients, renverser >» les digues et revenir à l'état originaire. Les terres qui sont en dehors des
» défenses se sont exhaussées de manière à surmonter de beaucoup le niveau des » terres défendues ; il en résulterait donc , si Ton abattait les digues , que les » eaux , en débordant , se répandraient sur les terres de Tintérieur, non pas len- » tement et par un mouvement progressif, mais avec un courant qui y cause- » fait des affouillements , et qu'après le débordement les eaux y séjourneraient » long-temps , faute de pouvoir s'écouler librement dans le fleuve , dont elles » seraient séparées par des terres plus élevées > . »
Le témoignage de M. de Gasparin montre, une fois de plus, ce que le système des colmates , ou le bon emploi des alluvions , pourrait ajouter de valeur réelle aux plantations riveraines. Quant h l'inconvénient propre aux terres endiguées du RhAne , comme à celles de la Meuse et du Rhin , il n'existe heureusement pas encore pour la plupart des marais du Mississipi. Ce fleuve, en effet, traverse la Louisiane en courant sur un dos-d'âne qu'il exhausse progressivement de ses alluvions. Or, grâce à cette condition caractéristique du pays et qui en détermine toutes les autres , nous avons, sur l'arrière des terres cultivées , une double série de bas-fonds ayant à leur tour derrière eux des bayous et des lacs, tout prêts à recevoir l'écoulement des eaux clarifiées après le dépôt des sédiments fluviatiles. Cette disposition et gradation générale du sol est précisément ce qui facilitera le colmatage des basses terres et en assurera du même coup l'assainissement. Cette double amélioration semble même si facile, qu'on ne conçoit pas qu'elle n'ait déjà point été essayée sur l'arrière d'une foule de plantations. Ceux qui l'auraient entreprise n'auraient sans doute pas réussi au même degré , faute de connaissances spéciales ; mais tous probablement en auraient retiré assez d'avantages pour être compensés de la peine et des frais de leur tentative.
Revenons à la .Hollande , jadis reine des mers du Nord , et maintenant en Europe simple royaume de second et troisième ordre. A quelle cause croiriezvous que des esprits élevés attribuent sa décadence maritime et politique? Juste au système exclusif d'endiguement que nous repoussons ; car c'est lui , lui surtout, qui aurait changé peu à peu les conditions hydrographiques du pays , ensablé l'embouchure de ses fleuves , et atterri plusieurs de ses ports avec les mêmes alluvions qui exhaussaient et engraissaient autrefois les bas-fonds de l'intérieur ^ .
> Comptes-rendus hebdomadaires des séances de TAcad. des sciences de Paris , T. XYllf , p. lOi. 3 Voir d*abord, i ce sujet, M. Von Horf, T. 1er, p. 350 de son excellent ouvrage sur les Conditions hydrographique$de la Hollande, ainsi que la Géoloçie pratique de M. Élie de Beaumont , T. I«r, p. 300.
Ainsi , d'après un écrivain national , de date déjà ancienne , « la manière dont » les habitants ont cherché à protéger leurs terres contre les eaux par Tendigue- »ment, a été pour les Pays-Bas la cause d'une décadence inévitable. L'auteur » montre , en eflet , que Vendiguement des fleuves concentre le limon et le sable » qu'ils charrient dans leur lit et dans leurs embouchures ; que par là le fond de » leur lit se trouve élevé , et leurs bouches encombrées de bancs de sable ; ce » qui fait que la terre , qui ne reçoit plus aucun accroissement par le limon des » fleuves , demeure toujours basse , et qu'on se trouve dans la nécessité d'élever » continuellement des digues. Déjà leau d'un grand nombre de canaux se trouve » à un niveau plus élevé que les terres adjacentes ; c'est là ce qui amène la » possibilité d'irruptions épouvantables , telles que celles du Biesbosch et plu- » sieurs autres.»
Le même auteur hollandais cite à ses compatriotes « l'exemple des Égyptiens » qui n'ont pas endigué leur Nil , mais qui , en distribuant sur une grande partie » du pays l'eau de ses inondations , y répartissent le limon dont elles sent char- » gées , et par là élèvent le niveau des terres d'une quantité aussi égale que Impossible à l'élévation du lit lui-même. Les fleuves des Pays-Bas n'ont pas de » crues périodiques , comme celui de l'Egypte ; mais l'auteur croit que les eaux » d'hiver pourraient y être employées , comme le sont en Egypte les eaux pro- » venant des crues périodiques du Nil. »
Combien ces avis , inspirés par la science et le patriotisme , acquièrent plus de force quand on les applique aux conditions de la Louisiane et du Mississipi ! Les crues périodiques de ce fleuve en font le vrai Nil de l'Amérique du Nord. Pourquoi donc n'y pas renouveler à notre tour les merveilles de l'hydraulique égyptienne ? L'art des colmates est , au surplus , vieux comme la civilisation , et , dès la plus haute antiquité , il a été pratiqué par les plus grands philosophes. C'est ainsi qu'Empédocle , disciple de Pythagore, délivra les Salentins des exhalaisons dangereuses de leurs marais , en y faisant conduire deux rivières voisines qui en rafraîchissaient les eaux , en même temps qu'elles en atterrissaient et exhaussaient le fond. Cet exemple , tout classique qu'il est, en vaut bien un autre , et il montre une fois de plus que notre mode de dessèchement est aussi le meilleur pour assainir les bas-fonds.
( lU )