RÉMINISGENGES DE GÉOLOGIE INDUSTRIELLE
Oq a pu remarquer, dans cet Essai, que nous recourions assez volontiers h la méthode comparative.
C'est y en eiïet, en comparant, c est-à-dire en signalant les similitudes, les différences ou les oppositions radicales des diverses régions géologiques , quon est sûr d'apprendre et retenir simultanément deux ou plusieurs notions , au lieu d'une seule toujours prête par sou isolement à s'échapper de nos souvenirs. Que le lecteur veuille donc, une dernière fois, me permettre la méthode des rapprochements : il y comprendra mieui de quelle inappréciable valeur serait pour la Louisiane l'exploration géologique qu'on a si souvent demandée pour elle. C'est en vue de l'exploration particulière des monts Yashita que je reproduis les lignes suivantes : elles serviront de pont de passage aux études pratiques dont cette région mérite d'être au plus tôt l'objet.
Parmi les Américains voyageant en Italie, bien peu connaissent et bien moins encore ont visité les lagoni et fumarole, justement renommés, de la Toscane. La géologie industrielle en a fait une source de richesse inattendue pour ce beau pays, et ils en sont, à coup sur, le phénomène le plus singulier. Résolu de m'en faire une idée juste et de compléter par cet examen mon exploration des maremmes toscanes, je me dirigeai vers les colonnes de fumée qui s'élevaient dans le lointain , au-delà de la Cécina , sur les limites des territoires de Vol terra et de Sienne. C'étaient les soufflards de Monte Cerboli, derniers soupiraux de volcans éteints , où l'eau bouillonne toujours au fond des anciens cratères. — Derrière ces hauteurs et cachées à nos regards , étaient d'autres éruptions brûlantes, à Castel-Nuovo , à Monte Rotondo, Cravalle, etc., disposées sur une ligne d'environ trente milles de long, et assez régulière pour y faire supposer une fente mal soudée des premiers soulèvements volcaniques. Les jets de vapeurs exercent une action puissante sur le sol d'alentour. lU
y décomposent partout les roches calcaires , et s échappent à la fois par 10, 20 , 30 soupiraux distincts, à travers des terrains boueux et calcinés. Mais, chose plus merveilleuse que ces phénomènes , et audace encore sans copie , comme elle est sans modèle ! c'est d'y voir l'industrie humaine aux prises avec ces forces volcaniques , les dompter, les transformer en fidèles servantes , et , après de périlleux et constants efforts , s'emparer de leur chaleur naturelle et la faire servir à la production des sels borax.
Les colonnes de fumée qui s'élevaient en panaches blancs à l'horizon nous occupèrent d'abord. L'épaisseur et l'élévation en varient avec l'état de l'atmosphère. Quand le temps est à la pluie , l'air humide étant plus léger, la vapeur devient plus dense , plus pesante , se maintient plus près du sol , s'étend en nuages plus larges; et comme l'hydrogène sulfuré y domine, l'odeur nauséabonde s'en fait sentira plusieurs milles de distance, taudis qu'augmente en même temps le bruit de l'eau en ébullition. Au contraire , lorsque le temps est sûr et clair, la vapeur qui acquiert en légèreté ce que l'air sec gagne en pesanteur spécifique, s'élève verticalement et prend la forme d'une haute colonne. Elle est alors moins épaisse et moins fétide , et le mouvement de l'eau qui la produit devient aussi moins bruyant. Les habitants du pays, qui observent la variation de ces phénomènes, y voient des signes certains des changements du temps, et leur sagacité naturelle en juge avec autant de précision que nous ferions nous-mêmes en observant les hauteurs barométriques.
En arrivant sur les lieux , où nous fûmes cordialement accueillis par les employés de notre compatriote, M. le comte Lardcrel, nous ne vîmes d'abord que l'image de la dévastation C'étaient des terrains d'une aridité complète , où les roches mêmes , désagrégées par les vapeurs , y étaient réduites en poussière et en bouillie , et çà et là des amas d'eau épaisse , trouble et boueuse , constamment en ébullition et bouillonnant avec fracas. Attirés par l'étrangeté de ce bruit , nous nous approchions de ces lacs ; mais notre guide nous ramenait vite au bon sentier. 11 fallait, en effet , redouter les apparences d'un sol ferme et sec, et prendre nos précautions pour ne pas tomber dans des masses de vases brûlantes , et aussi pour éviter les éruptions de gaz s'échappant des fissures volcaniques comme de vraies chaudières à vapeur. L'odeur infecte d'œuf pourri y accusait surtout l'hydrogène sulfuré, dont la présence y explique aussi la haute température de ces exhalaisons.
L'irrégularité avec laquelle ces vapeurs se produisent rendait encore la promenade plus dangereuse. Il suf6t, par exemple, d'enfoncer un bâton dans le sol pour en voir subitement échapper la vapeur; et si de Veau est jetée dans ce fumarole artîBciel , ou dans n'importe quelle fissure fumante , elle commence aussitôt à bouillir. On conçoit, dès- lors, les brûlures et les graves accidents auxquels on s'exposerait si on s'enfonçait par mégarde , et si l'on ouvrait avec ses pieds de semblables fumaroles. Quant h la portion du sol plus ralTerroie, elle est généralement si chaude , qu'il est impossible d'y rester long-temps sans avoir les chaussures brûlées. Tel est le phénomène des fumaroles de la Toscane, avec lesquels le pseudo-volcan louisianais de 1805 avait sans doute quelque analogie. Quoi qu'il en soit de ce dernier, c'est dans la région si mouvante des autres, qu'il a fallu bâtir les usines destinées à utiliser l'acide borique mêlé à leurs vapeurs et tenu en solution dans les lacs environnants*
Un mot d'abord sur la nature et l'utilité de cet acide , que nous trouvons simultanément à l'état liquide et solide. Ainsi que le sel , on l'obtient en le faisant cristalliser par évaporation dans les eaux où on l'a concentré. Comme 11 est peu soluble h froid, la cristallisation s'y opère par refroidissement; combiné ensuite avec la soude ou la potasse , il cristallise de nouveau et constitue les borax ou tincal, sel très-commun au Thibet, que l'on trouve encore à l'état natif dans plusieurs lacs de l'Inde , ainsi qu'au Pérou , mais qu'on ne peut obtenir économiquement en Europe qu'en employant l'acide borique de la Toscane. Ce sel , qui parait avoir été connu des anciens sous le nom de chrysocolle, rend les tissus incombustibles , et a surtout la propriété de faciliter les alliages et les soudures des métaux ; on s'en sert pour la peinture sur verre et sur émail. C'est un fondant sans égal dans les essais docimastiques , et c'est à lui qu'il faut peut-être attribuer la supériorité de la petite métallurgie anglaise.
Telle est l'importance de la nouvelle richesse , dont la Toscane possède le monopole incontesté, et dont la découverte a été le fruit d'études scientifiques sur les ressources naturelles de ce pays. La géologie industrielle y a fait là un vrai miracle. Il serait sans doute trop présomptueux d'espérer le renouveler en Louisiane. Pourtant cette belle contrée a aussi eu ses volcans, dont nous avons déjà parlé; et qui sait si l'on n'en découvrira pas d'autres entourés d'éléments de richesse pareille? Le fait est que les monts Wasbita pourront
nous surprendre un jour par leurs ressources roinéralogiques. Mais, pour les exploiter comme la Toscane a fait des siennes , la Louisiane attend d'en être positivement instruite par une exploration officielle. C'est à cette fin que l'exploitation des fumaroles de Monte Cerboli peut lui servir à la fois d'exemple et d'émulation ; aussi essaierons-nous de lui en donner une idée complète.
Et d'abord , comme dans tous les volcans et les solfatares , les jets de vapeur de Monte Cerboli entraînent , des profondeurs souterraines , une foule d'éléments à l'état gazeux : de l'hydrogène sulfuré, du gaz hydrochlorique , etc., enfin l'acide borique , qui distingue spécialement les fumaroles. D'un autre côté, cet acide se trouve en solution dans l'eau des lagoni, et se dépose en incrustations salines sur leurs bords. îVautres fois, il pénètre dans les fissures des roches voisines et s'y m(Me à du soufre, du gypse, des oxydes de fer, du vitriol, de Talun, et à d'autres nrciuits incessammeîU formés sous l'influence des agents volcaniques.
A voir tant d'éléments nouveaux sortir de la décomposition des minéraux souterrains et des éléments primitifs du sol , on dirait un immense et merveilleux laboratoire de chimie naturelle. Les exhalaisons d'acide sulfurique y jouent aussi leur rôle , et les voyageurs s'en aperçoivent bientôt, en voyant avec quelle facilité de faux bijoux y perdent l'or qui les recouvrait. Cette propriété corrosive n'est pas non plus étrangère à l'acide borique, dont la fabrication doit maintenant nous occuper.
Ce dernier acide n'existe qu'en très-faibles proportions dans l'eau des lagoni , */2 ou 1 pour cent. Or, pour l'en retirer en le faisant cristalliser, il eût fallu l'y concentrer a 25 pour cent environ, ce qui eût exigé des frais énormes de combustible. Une telle concentration par la chaleur artificielle étant impraticable, on fit un autre essai. Le but en valait la peine : il s'agissait de naturaliser en Toscane la matière première , dont l'A ngleterre , la France et l'Allemagne se disputent à l'envi rac(}uisition. Ce nouvel essai consistait à ramasser les diverses concrétions d'acide borique qui se formaient autour des lagoni et à les jeter dans un réservoir d'eaux bouillantes provenues des lacs supérieurs.
Les eaux , par ce moyen , se trouvaient en partie saturées avant d'arriver aux chaudières, et d'autant plus que, s'évaporant tout à la fois par leur propre chaleur et celle du sol à l'entour des fumaroles, elles se saturaient encore de l'acide borique contenu dans la vapeur brûlante de ces derniers. Néanmoins
rentreprise , insufGsante quant h la production , échouait de nouveau par la dépense du combustible.
C'est alors que la Compagnie créée pour cette exploitation vendit ses droits à M. de Larderel, Ce dernier a complété d'abord son œuvre diplomatique par Tachât de tous les lagoni et par un nouveau privilège d'exploitation obtenu du Grand-Duc. Il mit ensuite la main à Tœuvre, et, de sa personne, réalisa et compléta tantôt les idées, tantôt les ébauches de ses prédécesseurs. Un ingénieur italien avait déjà pui à l'œuvre, en glissant dans le terrain brûlant qu'il faisait creuser. M. de Larderel, plus habile et plus heureux, fit aussi creuser des canaux , et , conduisant les eaux chaudes des lagoni de l'un à l'autre fumarole , il les força de s'évaporer au contact des vapeurs brûlantes , tout en se saturant de leur acide borique. 11 fit plus encore pour économiser les frais de combustible , difficulté suprême de l'opération ! — Il substitua la chaleur même des volcans h la chaleur artificielle, — 11 osa jeter des voûtes sur les bouches fumantes, et il en emprisonna la vapeur corrosive , dévorante , dans des conduits de plomb. Maître alors d'une source inépuisable de chaleur, qu'il conduisit sous ses chaudières, l'évaporation complète des eaux ne lui coûta plus rien.
L'acide borique cristallisa de lui-même, presque sans frais de main-d'œuvre et de personnel , le3 seules dépenses se bornant a l'entretien des édifices dont les gaz corrodent toutes les ferrures , et que les ébranlements volcaniques du sol obligent sans cesse de reconstruire.
Arrivée h ce point de perfection , la fabrication réunissait la richesse des produits à l'extrême économie et simplicité des moyens. Une nouvelle société commerciale fut alors formée ; les actions en furent émises pour une valeur de neuf raillions. M. de Larderel en fut constitué directeur, et une immense fortune fut sa légitime récompense. Nul ne la lui envia; car la nouvelle industrie fut aussi un bienfait pour la contrée entière, où aujourd'hui non-seulement des usines, mais des villages s'élèvent près des fumaroles et jusque sur les bords redoutés des lagoni. La nature y est toujours affreuse et désolée, mais les populations y sont actives, laborieuses. Jadis elles semblaient n'y pouvoir résister aux fièvres intermittentes attribuées à l'inQuence lointaine des marécages. Maintenant, le bien-être matériel leur a été rendu avec le courage et la santé, et, familiarisées qu'elles sont avec les commotions du sol, elles reposent en sécurité parfaite au-dessus des volcans.
L'intrépide et heureux fondateur de cette œuvre ne fut point oublié du grand-duc Léopold II, qui le nomma comte de Monte Cerboli. Ajoutons que M. de Larderel use on ne peut plus noblement de sa brillante position. Une élégante chapelle, une salle d'asile pour les enfants des deux sexes, des écoles et pharmacies gratuites établies et entretenues à ses frais , sont de nouveaux titres à la reconnaissance des populations qu'il a dotées du bien-être le plus inattendu.
Revenus à l'établissement central , où nous attendait une hospitahté complète, nous fûmes invités par les employés à nous inscrire* sur le livre des voyageurs. J'y laissai, comme on devine bien, le témoignage de mon admiration. Plus tard, quand je quittai l'Italie dont la situation rendait impossible la continuation de mes entreprises de salines , j'eus l'honneur de voir h Livourne M. de Larderel, et je lui parlai de quelques améliorations à introduire dans la fabrication de l'acide borique. « Jusqu'à présent, lui dis-je, pour connaître le
> degré de saturation de vos eaux , vous employez une assiette contenant de
> l'acide borique cristallisé ; et selon que l'eau de chaque chaudière en dissout »plus ou moins, vous jugez approximativement de leur graduation. Mais en
• juger avec précision vaudrait pour vous beaucoup mieux. A cet effet, l'aréo-
> mètre , employé comme il l'est sur nos salines , faciliterait à coup sûr la mavnœuvre de vos eaux , et il accélérerait d'autant la fabrication de vos produits.»
La réponse de M. de Larderel me prouva qu'il avait au plus haut degré l'esprit de perfectionnement. Après l'observation de quelques autres détails qui semblaient lui être échappés , j'ajoutai, sous forme de plaisanterie, que son monopole, tout formidable qu'il était, n'était pas sans un côté faible; qu'il y aurait peut-être moyen de lui faire concurrence ! Ce fut comme une étincelle tombant près d'une poudrière. Mais un mot le rassura: « Ne craignez rien, •monsieur le comte; je pars pour les États-Unis, et ce n'est pas de l'acide
• borique que j'espère fabriquer en Louisiane. »