ET EN GÉNÉRAL DANS LA FORMATION DES DELTAS
Le cordon littoral de la Louisiane, vu des bouches du Mississipi. — Distinction des alluvions fluviales et des alluvions maritimes dans sa formation. — Ces divers dépôts sont régis par les mêmes lois. — Leur alternance et leur superposition dans tout le delta, démontrées par le puits artésien de la Nouvelle-Orléans. — Lumières qui peuvent en résulter pour l'étude des formations anciennes.
Revenons aux bouches du Mississipi, au Cap boueux des Espagnols.
Ce cap est un point d'observation essentiel ; car, de là regardant au nord , nous trouvons, vers la direction des îles Chandeleurs , la vraie limite sousmarine du delta, dont ces iles et leurs voisines ne sont que les sommets émergés. Regardant à Touest , nous y voyons de même \ile Dernière et les bas-fonds parallèles au rivage former de ce côté la seconde limite des terres en voie de formation. Or, sur les deux limites, nous pouvons observer également le rôle des alluvions fluviales et des alluvions maritimes, et nous faire une première idée de leurs rapports.
Des deui côtés , nous voyons d'abord les dépôts marins , que les atterrissements du fleuve n'ont pu encore recouvrir. C'est ainsi qu'à partir des rivages nord- est, ces dépôts, formés de sables blancs, caractérisent les iles Chan-del^rs et Xîle au Breton. Ils se cachent ensuite sous les dépôts actuels que le fleuve accumule à son embouchure ; mais ils reparaissent bientôt au-delà , après la baie Sébastien, d'où ils suivent la côte vers l'ouest jusqu'au delta particulier du bayou Lafourche. Interrompus sur ce point parles atterrissements du bayou, ils se montrent de nouveau dès qu'ils l'ont dépassé; et on les remarque tantôt sur les îles , tantôt en des positions isolées appartenant à un même alignement sur la terre-ferme. Cet alignement se rattache au cordon littoral, qu'on n'aperçoit le plus souvent qu'à la base des œstuaires , mais qui n'en existent pas moins , cachées par les alluvions fluviales , sur des lignes parallèles et multiples, indiquant la marche millénaire des deltas. Ce qu'il importe le plus au sujet de leur atterrissement, c'est d'y éviter une confusion maintes fois commise, et de bien distinguer dans ta formation du delta du Mississipi les dépôts du fleuve et ceux de la mer.
Or, ces derniers , tels que nous venons de les signaler d'après les capitaines et pilotes de la Balise , tels que je les ai vus d'ailleurs sur Içs bords des lacs Borgne et Pontchartrain , ne permettent pas de se méprendre sur leur nature ni sur leur importance. Les anciennes alluvions maritimes, sous le rapport de la composition et du mode sédimentaire , ressemblent sans doute en général à
celles d eau douce , et à défaut de fossiles pour déterminer les unes et les autres, on peut aisément les confondre. Mais il n'en est point de même des dépôts tout modernes , que leur fraîcheur reiid nettement reconnaissables : témoin les dépôts qui nous occupent , et la dissemblance qui règne partout entre les sédiments du fleuve et ceux des fortes marées. Cette dissemblance étant frappante, incontestable, il s'agit d'étudier le rôle actuel des alluvions maritimes , pour en mieux comprendre l'importance dans la formation des anciens deltas.
Nous savons déjà , par l'exemple du Mississipi et de ses bayous , comment les fleuves limoneux exercent leur action atterrissante depuis leur source jusqu'à leur embouchure, et sur le littoral maritime aussi bien que sur leurs terres riveraines. Sur celles-ci se dépose d'abord tout ce que les eaux courantes tiennent difficilement en suspension, c'est-à-dire le gros et le menu gravier, ensuite le sable, enfin les particules impalpables, qui ne restent suspendues dans l'eau que tant quelles conservent quelque mouvement. Or, comme ce mouvement ne se trouve nulle part plus ralenti qu'au conflit des marées montantes, et cesse même entièrement durant les calmes qui séparent chaque marée de la suivante, il en résulte à ce môme endroit le précipité de tout ce qui restait en suspension. C'est ainsi que les particules limoneuses se déposent toujours vers l'embouchure des cours d'eau , sur les portions du littoral où les calmes alternatifs se font sentir, et où l'action des marées neutralise davantage celle des courants d'eau douce. Telle est l'action des fleuves sur le comblement de leur œstuaire, sur la formation et le développement de leur delta.
Mais la mer vient, à son tour, jouer son rôle, et fournir sa part d'éléments à la formation des terres nouvelles. Tantôt, délayant les couches sédimentaires de son propre fond , elle en rejette au rivage les parties constituantes , qu'on remarque partout où les atterrissements d'eau douce sont inappréciables. Tantôt, reprenant les matériaux entraînés dans son sein, elle les décompose, mécaniquement ou chimiquement , et , sous forme de gravier, de sable ou de limon, elle les rend au continent dont ils avaient fait partie. Chaque marée contribue à cette restitution, et c'est ainsi que les dépôts marins se font en sens inverse des dépôts fluviatiles. Inutile d'ajouter que les uns et les autres sont régis par les mêmes lois. Les sables de mer les plus grossiers s'arrêtent donc aux premiers obstacles qu'ils rencontrent vers les rivages , c est-à-dire à la chaîne d'iles extérieures formant le cordon littoral ; mais là ne s'arrêtent point toutes les alluvions' maritimes. Grâce à l'agitation des eaux, les parties fines qui s'y trouvent en suspension ne se fixent point encore ; elles sodt entraînera plus loin vers l'intérieur des terres , et forment alors ces marais à surface argileuse qu'on rencontre à l'arrière de tous les rivages. Ces marais caractérisent également la face continentale des îles du littoral , comme on le remarque fort bien en Louisiane. De là , le contraste des deux côtés de ces lies : celui de la pleine mer toujours sablonneux , et celui de la terre-ferme mêlé d'argile et plus riche en sol végétal. D'ailleurs, les atterrissements des
bayous voisins recouvrent légèrement ce rivage intérieur des lies, lesquelles semblent ainsi appartenir, moitié aux formations d'eau douce , moitié aux dépôts et relais des mers. Ces derniers apparaissent encore en maints endroits sur la terre-ferme , tantôt à découvert , tantôt sous une couche récente de terre végétale , tantôt enfin et à des profondeurs variables sous d'anciens dépôts formés d'argile ou de sable fluvial. Or, ce travail maritime, qu'on n'aperçoit bien que dans le voisinage du cordon littoral actuel , s'est reproduit à la formation de chaque cordon antérieur; de sorte qu'en remontant de l'un à l'autre, et de la base du grand œstuaire à celle des triangles plus petits qu'il renferme et qui ont marqué le progrès de son atterrissement , on arrive à voir partout l'action de la mer, et à la croire pour le moins égale à celle des eaux douces.
Ce qui n'est pas moins caractéristique des diverses couches dont se compose le delta, c'est leur alternance qui atteste la périodicité des phénomènes, d'où est résultée leur formation. Le percement du puits artésien de la Nouvelle- Orléans Va laissé aucun doute à ce sujet. L'échelle des terrains traversés par la sonde y a montré une alternance à peu près constante de couches imperméables et de sables imbibés d'eau , les premières fluviales ou lacustres , et les autres maritimes. Ainsi, de 20 à 30 pieds de profondeur sous le sol végétal, ce fut une couche imperméable d'argile pareille aux dépôts actuels du Mississipi ; mais à 42 pieds de profondeur, l'eau abondait dans un sable rempli de coquilles marines {voy. ci-dessus, p. 95). C'était là une ancienne plage atterrie, dont la profondeur actuelle correspond au lit du fleuve, et qui , par sa propre nature perméable , fonctionne à son égard comme un véritable puits absorbant.
Le tube ayant traversé cette couche de sables marins par l'effet de son propre poids, rencontra, à 56 pieds de profondeur, une nouvelle couche imperméable. Il fallut perforer celle ci, et au-dessous se rencontrèrent des racines de cyprès , qui attestaient une autre formation d'eau douce. Or, à 76 pieds, une seconde plage marine fut attestée par d'autros coquilles; et à 95 pieds, ce fut une couche d'argile sableuse , qui , d'après le D^ Bénédict , ressemblait , sous tous les rapports, aux dépôts du Mississipi. C'était donc une troisième formation d'eau douce. Bientôt après le tube descendit de son propre poids, tandis qu'on s'occupait à le débarrasser intérieurement. Il traversa un sable impalpable et aussi fin que l'émeri, jusqu'à 108 pieds, où il s'arrêta sur un quatrième banc d'argile. Cette couche alla durcissant de plus en plus jusqu'à 122 pieds , où le sondeur crut reconnaître un calcaire argileux , dont l'origine reste incertaine. Cependant, à 149 pieds, la sonde rencontra une autre formation marine, attestée par des coquilles, d'espèces encore vivantes, et qui ont été, comme les précédents, déterminés par M. Deshayes. Enfin, 5 pieds au-dessous , ce fut un tronc de cèdre en état parfait de conservation : A log of cedar, sound et firm; ce qui prouve une quatrième formation d'eau douce dans l'échelle que nous venons de 'descendre. Sans donc aller plus bas, il semble
que ralternance des couches marines et fluviales n est pas moins bien démontrée que leur diverse origine. Or, dans ralternance des couches, nous entrevoyons l'alternance des phénomènes qui les ont produites , et par suite le rôle important de la mer dans la formation de leur ensemble.
Par ce qui se passe maintenant, quand certaines des couches inférieures sont mises à jour, nous comprendrons peut-être mieux encore comment elles se sont parfois superposées.
Lorsqu'on creusait les fondements de Técluse du canal Barataria (je cite ici le témoignage de M. Lavergne , président de la Compagnie), on arriva a la couche de sable vif qu'on trouve presque partout dans le sous-sol de la Nouvelle- Orléans. On y vit alors ce sable, qui s'élevait comme un liquide, ramener h sa surface des troncs de cyprès auparavant enfoncés. Or, n'est-ce pas là un indice que la cy prière , ainsi submergée , s'était d'abord enfoncée comme font les navires naufragés sur des bancs sablonneux. A chaque mouvement des vagues, on voit leur carcasse s'engloutir peu à peu , comme si elle était aspirée par l'abyme ; et cela dure jusqu'à ce que , touchant à un fond solide, celui-ci la retienne et laisse seulement l'extrémité des m<1ts signaler le lieu de sa sépulture. C'est ainsi précisément qu'ont du s'enfoncer bien des cyprières , et qu'avec les bois de dérive elles ont contribué à bâtir les assises supérieures du delta de la Louisiane.
Ce naufrage des cyprières , et celui de tant de radeaux qui ont de même coulé bas dans les sables marins du littoral, semblent un nouveau trait de lumière , pour l'intelligence des anciennes formations à caractères mixtes et difficiles à déterminer. Toute l'histoire du delta proclame, au surplus, le rôle que la mer a joué dans le progrès de ses atterrissements , à commencer par la plage où le Mississipi a creusé son cours , et dont la Nouvelle-Orléans n'est séparée que par une couche de 41 pieds d'épaisseur. Cette plage atteste la dernière marée millénaire qui lit dominer les eaux salées dans l'estuaire du fleuve. Depuis lors, les eaux douces y ont repris leur empire et y bâtissent leur quatrième assise connue , dans l'ensemble du grand delta.