‹ Géométrie descriptiveChapitre 24 sur 26 · MONGE. — II · texte numérisé non relu

MONGE. — II

par un organe, couvre tout à fait une sensation reçue ensuite par un autre organe d'une sensibilité plus obtuse. Avant de boire de la liqueur, nous sentons son parfum, mais notre odorat y devient insensible, aussitôt que nous en avons bu quelques gouttes; la sensation forte éprouvée par le palais émousse tout à fait la sensibilité de l'odorat. Cet effet des sensations vives est très remarquable sur l'organe de la vue : les objets brillants nous rendent insensibles à ceux qui ne jouissent que d'une moindre lumière; lorsque l'on passe du grand jour dans un lieu peu éclairé, on ne distingue rien dans les premiers moments; on a de la peine à reconnaître les personnes les plus voisines de soi; mais peu à peu, la vue s'habitue à cette faible clarté, et l'on parvient, après quelque temps, à lire même un caractère assez fin. îl est vrai qu'au moment où l'on passe de la lumière à l'obscurité, la prunelle de l'œil se dilate et permet l'entrée à un plus grand nombre de rayons ; mais cette dilatation de la prunelle a lieu instantanément, et n'est pas la cause de l'effet que nous venons de rappeler : il tient à ce que l'œil ne perd que lentement l'impression vive que lui a laissée la clarté du grand jour.

En appliquant ces remarques à la détermination du reflet qu'on doit ménager sur une arête éclairée, on reconnaîtra que ce reflet paraît à l'œil un peu plus large qu'il ne l'est en effet, et que les parties contiguës paraissent un peu plus obscures. Pour reproduire dans la peinture ces apparences, essentielles à la vérité, de l'image, il faudra donner une plus grande largeur au reflet, et placer parallèlement, à droite et à gauche, une teinte un peu plus sombre sur une faible étendue.

GÉOMÉTRIE DESCRIPTIVE. l'Jl

Si nous avions à notre disposition des couleurs aussi vives que celles de la nature, si nous pouvions peindre le reflet d'un blanc aussi éclatant que celui qui a lieu dans la réalité, il deviendrait inutile de lui donner plus de largeur, et de le rehausser en quelque sorte, par l'opposition de teintes plus sombres placées à côté : la copie fidèle de ce qui existe leproduirait, sur nos organes, l'effet produit par l'objet lui-même; mais nous sommes obligés de compenser par une sorte d'exagération, qui nous est facile, l'imperfection de nos moyens d'imitation.

143. Après avoir traité des modifications ({ue la lumière éprouve, spécialement dans son intensité absolue, et quelles que soient les couleurs dont elle nous apporte la sensation, il nous reste à examiner quelles sont les variations que subissent les couleurs elles-mêmes par l'action des diverses causes qui peuvent les modifier. Cette recherche se rattache à la partie de l'Optique, dont l'objet est l'étude de la lumière colorée; elle est beaucoup trop vaste pour que nous l'embrassions dans son entier, et nous nous bornerons à un petit nombre d'observations, que nous croyons susceptibles d'une assez fréquente application.

Une des causes principales des variations qu'éprouvent les couleurs tient à la nature du corps lumineux; ainsi, le bleuet des champs, qui est d'un beau bleu pendant le jour, semble violet à la clarté d'une bougie; à la même clarté, le vert des feuilles et des plantes devient beaucoup plus sombre, et le jaune se lapproche beaucoup d'un blanc un peu rose; c'est la

raison pour laquelle les personnes dont le teint n'est pas très blanc paraissent avec plus d'avantage à la lumière.

Mais les changements qu'on observe dans les couleurs ne proviennent pas uniquement de la nature de la lumière, soit directe, soit réfléchie, dont les objets sont éclairés; ils tiennent souvent, en partie, à une appréciation inexacte que nous faisons des couleurs, lorsque notre jugement est, pour ainsi dire, faussé par des circonstances particulières : nous en citerons quelques exemples.

Le matin, avant le lever du Soleil, et lorsque le ciel est d'un bel azur, si, devant une fenêtre ouverte, nous avons sur une table un papier blanc et une bougie, le papier se trouve à la fois éclairé par la clarté de la bougie et par la lumière déjà répandue dans l'atmosphère, et que l'air nous renvoie. Dans ces circonstances, que nous placions un corps qui intercepte en partie la clarté de la bougie par rapport au papier, l'ombre portée sur le papier ne sera plus éclairée que par l'atmosphère, elle paraîtra d'un beau bleu, ce qui doit être en efîet, puisque la lumière réfléchie par l'atmosphère est bleue; mais si nous éteignons la bougie, le papier ne sera en entier éclairé que par cette même lumière bleue, et cependant, nous n'hésiterons pas alors à le juger blanc; et s'il se trouve à côté un papier d'une teinte bleue, il nous paraîtra sensiblement blanc comme le premier.

Supposons encore que nous soyons dans un appartement dont les fenêtres soient parfaitement exposées au Soleil, et que nous les fermions par des rideaux rouges; la pièce sera alors entièrement éclairée par

de la lumière rouge; au bout de quelques instants, rœil, familiarisé avec la teinte rougeâtre répandue sur tous les objets, reconnaît pour blancs ceux qui sont de cette couleur, et il regarde aussi comme blancs ceux qui sont de la couleur rouge des rideaux : mais ce n'est pas tout. Si dans le rideau il se trouve une ouverture de 3rain ou 4""" de diamètre, et qu'on présente à peu de distance un papier blanc pour recevoir le faisceau de rayons du Soleil qui passe par cette ouverture, ces rayons peindront sur le papier blanc une tache verte; si les rideaux étaient verts, la tache serait rouge.

Nous ne pouvons pas ici expliquer pourquoi la tache est verte dans le premier cas, et rouge dans le second; parce que ce phénomène dépend de la théorie de la composition de la lumière; mais nous allons essayer d'exposer comment il se fait que, l'appartement étant éclairé par de la lumière rouge, par exemple, un objet blanc qui reçoit cette lumière paraît encore blanc, un objet rouge paraît également blanc, et pourquoi la lumière blanche des rayons solaires, qui n'éprouve aucune altération, puisqu'elle passe par une ouverture du rideau et qu'elle est reçue sur un papier blanc, paraît cependant d'une couleur toute différente.

Il nous est nécessaire de faire précéder ce que nous avons à dire sur ce sujet par quelques considérations sur le rôle que la lumière blanche joue, en général, dans l'opération de la vision.

Lorsque l'on regarde un corps, quelle qu'en soit la couleur, chaque molécule de sa surface visible nous renvoie des rayons blancs avec ceux qui sont empreints de la couleur propre du corps.

l34 LES MAITRES DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE.

Plus nous recevons des rayons de ce genre, et plus l'objet nous paraît éclairé, ou plus sa couleur nous paraît vive et claire. On connaît le cinabre, substance composée de soufre et de mercure, de laquelle on obtient ce rouge brillant qu'on emploie dans la peinture des vitraux : en masse, le cinabre est d'un rouge brun assez terne, et semblable à celui de la brique fortement cuite; mais, à mesure qu'on le broie, il perd cette couleur obscure et foncée; en se divisant, il acquiert plus de surface et nous renvoie de la lumière blanche par un plus grand nombre de points; enfin, quand il est réduit en poudre impalpable, il offre un rouge très éclatant et devient du vermillon. Chaque molécule du cinabre renvoie donc à l'œil plus ou moins de lumière blanche; et c'est lorsqu'elles peuvent en réfléchir une plus grande quantité, que cette substance prend une couleur plus brillante. De même, si nous examinons un chapeau, chaque poil dont le feutre est composé est un petit cylindre, qui, vu au microscope, présente une arête blanche, semblable à celle que nous voyons sur un bâton de cire d'Espagne, quand nous le regardons au grand jour; cette arête renAoie donc à notre œil de la lumière blanche. Ce que nous venons de dire relativement à ces deux exemples, est vrai de tous les corps de la nature ; c'est cette lumière blanche, réfléchie de tous les points visibles, qui détermine essentiellement la teinte de clarté propre à chaque partie de l'objet considéré, parce que les rayons blancs sont les plus complets et les plus vifs de ceux que chaque molécule nous renvoie; ce sont ceux, par conséquent, qui nous font mieux connaître les formes, apprécier l'inclinaison de chaque élément et la cour-

bure en chaque point de la surface. Nous sommes habitués à cette grande abondance de lumière blanche et aux services qu'elle nous rend dans la vision ; et c'est comparativement à elle qu'en général nous jugeons de la lumière colorée.

Ceci posé, si les objets ne sont éclairés que par de la lumière déjà colorée, si, comme nous l'avons supposé tout à l'heure, des rideaux ou des vitres rouges donnent cette couleur à toute la lumière que le Soleil projette dans un appartement, ce ne sera plus au moyen de la lumière blanche que nous jugerons de la forme des corps, puisque les rayons blancs que chaque point aurait réfléchis, si la lumière n'eût pas été altérée, deviennent alors des rayons rouges. Ces rayons, cependant, sont encore les plus complets et les plus vifs de ceux qui nous parviennent, et quoique notre œil en soit affecté d'une manière différente, il juge cependant par leur secours, comme il l'eût fait à l'aide des rayons blancs ; il est donc conduit naturellement à les regarder comme blancs, et c'est en comparant les autres rayons à ceux-là qu'il apprécie leurs couleurs. On voit, d'après ceci, que s'il se trouve dans l'appartement un corps du même rouge que la lumière dont la pièce est éclairée, cet objet, renvoyant des rayons de même nature que ceux que nous jugeons blancs, nous paraîtra blanc également. On vérifiera facilement cette expérience, en plaçant un verre rouge devant ses yeux et en regardant, au travers, des objets blancs et des objets rouges; les uns et les autres paraîtront de la première de ces couleurs.

La même cause qui nous détermine à regarder comme blancs des rayons qui ne le sont pas en effet

l3() LES MAITRES DE LA PENSÉE SCIENTIFIQUE.

ne nous permet pas d'admettre comme tels ceux qui le sont réellement; et telle est la raison pour laquelle la lumière naturelle du Soleil, qui passe à travers une petite ouverture d'un rideau rouge, va porter sur un papier blanc une couleur qui nous paraît très sensiblement différente de la couleur blanche.

Les observations précédentes, cj[ue nous avons faites en considérant un exemple particulier, sont de nature à être facilement généralisées, et s'étendent à toutes, les circonstances où la lumière dont les corps sont éclairés n'est pas telle que celle que nous recevons habituellement du Soleil. On sent combien il peut être essentiel, quelquefois, d'y avoir égard, surtout quand il s'agit de peindre un objet qui ne reçoit que de la lumière réfléchie, ou altérée par les milieux diaphanes qu'elle a traversés. Presque toujours, la lumière qui n'arrive que par réflexion est empreinte de la couleur des corps qui la réfléchissent; cette modification influe sur les apparences que présentent les couleurs de l'objet qu'elle éclaire, et sur le jugement que nous portons de leurs rapports.

Page 1