‹ George-Etienne CartierChapitre 16 sur 35 · PUISSANCE DE TRAVAIL · texte numérisé non relu

PUISSANCE DE TRAVAIL

■Mangeant peu, dormant bien mais pas longtemps, il menait une vie réglée comme un papier de musique. Entre deux nuits, pas un instant de perdu. Ses journées étaient distribuées d'avance de telle manière qu'il obéissait plutôt à sa montre qu'à son initiative propre — du moins en apparence. Ce qu'il a eu d'affaires en main et comment il les expédiait est presque incroyable. 11 savait travailler vite et juste à point — grand art que l'on apprend et que peu d'hommes se donnent la peine d'acquérir. Néanmoins, dans ce mouvement dont il était le centre. Sir George veillait à ce que rien ne se fit hâtivement. On courait, on se pressait, on allait à toute vitesse par moment, mais chaque chose prenait son temps voulu et les détails, une fois rassemblés et qu'ils avaient passés par la période préparatoire, rien ne se mettait en place, ne s'équilibrait, ne se complétait sans sa surveillance. La multiplicité des genres d'affaires semblait plutôt l'aiguillonner que le dérouter. Chef attitré d'un département, il avait presque toujours deux ou trois autres ministères à diriger, soit à cause de rabsence d'un collègue ou afin d'initier un nouveau ministre à ses fonctions. Sa part de travail au Conseil dépassait souvent la moitié de toute la besogne qui s'y faisait. Et, avec cela, il se réservait certaines heures pour la lecture. Les livres lui passaient sous la main par douzaines. Il les atteignait au cœur et saisissait leur pensée. Sa méthode consistait à débarrasser le sujet de ses formes d'exposition^ de son manteau littéraire et à frapper dans le vif. Il savait lire. En une heure, quelquefois en moins de temps, l'œuvre était dépouillée, mise à jour comme un squelette, il en voyait les ressorts et, avec sa prodigieuse mémoire, il en retenait la substance ainsi que les principaux arguments. Quant aux lois, il les savait par cœur, sans compter celles qu'il avait faites.

Vers ou prose, il lui fallait du solide, une substance appuyante, un champ propre à la méditation. L'arrangement littéraire, Tajustage des mots, c'était pour lui de la frange ou du galon sur les coutures, mais il goûtait les beautés de la forme et, en cela, il se montrait artiste.

Sir John A. Macdonald, qui lisait des romans français comme pas un — il en avait toujours chez lui et jusque dans son bureau — entrait sur la pointe du pied et vidait ses poches. Au milieu de ses papiers, je vis un jour Le Diable Boiteux, de LeSage. Il s'en aperçut et dit, en français : " N'allez pas me trahir ! " Cartier étendit la main vers la table et lui montra les Aventifres du Capitaine Beauchène, du même auteur. Ceci, par exemple, c'était presque de l'histoire du Canada.

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