UN SOUVENIR DE
Air : Combien j'ai douce souvenance.
Dans le brillant de la jeunesse Où tout n'est qu'espoir, allégresse, Je vis captif en proie à la tristesse, En tremblant je vois l'avenir Venir.
De longtemps ma douce patrie
Pleurait sous les fers asservie ;
Et, désireux de la voir affranchie,
Du combat j'attendais l'instant
Gaîment.
Mais advint l'heure d'espérance Où j'entrevoyais délivrance ; Eh ! mon pays, en surcroit de souffrance, Mars contraria tes vaillants Enfants.
Et, moi, victime infortunée De cette fatale journée, Le léopard sous sa griffe irritée
Sans pitié me tient mains et pieds Liés.
La reverrai-je cette amie Naguère qui charmait ma vie, Souvent en moi son image chérie Fait soupirer dans sa douleur Mon cœur.
Adien ! ma natale contrée Qu'à jamais je vois enchaînée, Fasse le ciel qu'une autre destinée T'accorde un fortuné retour Un jour !
Au mois de mai 1837, il avait été nommé avec le pauvre et infortuné de Lorimier, secrétaire du Comité central et permanent des patriotes de Montréal. L'agitation était terrible dans la province. Papineau se promenait en triomphateur, sollicitant les populations et les provoquant à une résistance déterminée. Emporté par le courant populaire ou dominé par Fascendant du grand tribun, les principaux hommes le suivent ou n'osent le contrecarrer. Le parlement s'ouvre le 18 août ; les débats sont plus animés que jamais ; lord Gosford découragé, proroge les Chambres sans pouvoir s'entendre avec Papineau. Le 27 octobre vint l'assemblée des six comtés où Ton parle ouvertement d'insurrection et de résistance armée.
LE VINDIOATOR invite les soldats de l'armée régulière à déserter le service et Papineau sent en ce moment tout le poids de la responsabilité qu'il a prise, mais il est trop tard ; les six comtés se forment en confédération et ne veulent plus reconnaître le gouvernement, et le 17 novembre, entre Longueuil et Chambly, un détachement de cavalerie qui accompagne les connétables qui venaient d'arrêter à St-Jean, Desmarais et le Dr Dav^ignod, est mis en déroute et les prisonniers sont mis en liberté. Lafontaine et Leslie descendent à Québec pour demander à lord Gosford de convoquer les Chambres promettant que le parti de Papineau sera plus traitable, mais Debartzch, qui avait été menacé dans sa résidence à St-Denis par les patriotes fait prévaloir les conseils de la rigueur et le gouvernement ordonne de sévir contre les rebelles. Tels sont les débuts de cette insurrection funeste. Les patriotes sans armes, sans expérience se réunissent pour la résistance et l'on sait le résultat de St- Denis, St-Charles, St-Eustache et St-Benoit. Cartier dont la tête avait été mise à prix, était avec les insurgés, de St-Denis, sous le commandement de Wolfred Nelson. On a plus d'une fois attaqué Cartier pour sa conduite à St- Denis. Il a été bien constaté que si Cartier s'est séparé de la petite troupe de Nelson, e'était sur les instructions du Commandant lui-même qui l'envoyait en mission non moins périlleuse à St-Antoine. Du reste tous ceux qui
ont connu Thomme savent qu'il n'était pas d'un caractère à reculer d'une semelle devant le danger. Après un premier succès, Nelson apprenant que le Colonel Gore marchait sur St-Denis avec 1100 hommes, prit le parti de renoncer à la lutte, remerciant ceux qui lui étaient restés fidèles, et tous se dispersèrent, si bien, qu'il ne resta que 4 hommes au village lorsque Gore y entra. Peu après Wolfred Nelson fut arrêté dans la Vallée de Stukely, et amené à la prison de Montréal. La police faisait d'activés recherches pour trouver les autres. LE CANA- DIElN du 27 décembre dit : " la nouvelle que le jeune George Cai*tier a été trouvé gelé dans les bois est confirmé. C'était un jeune homme doué à plusieurs points des qualités du cœur et de l'esprit, et devant lequel s'ouvrait une des plus brillantes carrières." Ce n'est que longtemps après, que cette triste nouvelle fut démentie par les quelques lignes suivantes que publia LE VEiEGENNES VERiMONTEER : " Cartier, patriote de quelque distinction, qu'on supposait être mort de froid dans les bois du ( Canada est maintenant dans un village du Vermont. " C'est après cette échauffourée que revenu au calme et à la réflexion les patriotes les plus intelligents comprirent la généreuse témérité de leurs efforts et l'impuissance d'une insurrection. Pour Cartier, dont les principes politiques ne pouvaient être mûris, c'était une escapade de jeunesse. Quant à son courage personnel, il ne saurait être mis en doute. Homme de parti avant tout, Cartier a rencontré des adversaires qui ne lui ont épargné aucune accusation, mais celle-là est tombée dans le néant
r depuis longtemps. En 1848, lors des discussions entre Papineau et Wolfred Nelson sur les troubles de 1837, , L'AVENIR publia des correspondances très injurieuses contre M. Cartier. Ces correspondances signées : CAM- PAGNARD, TUQUE BLEUE, etc., étaient attribuées 'Communément à M.^ Dessaulles et disaient que Cartier avait fui à St-Denis. Poussé par ces attaques contre son honneur personnel, M. Cartier alla un jour au bureau de L'AVENIR et demanda à se battre en duel avec le meilleur de tous les rédacteurs et collaborateurs de ce journal. On se rappelle que L'AVENIR était alors rédigé par
une douzaine de jeunes gens distingués comprenant J. Doutre, Gustave Papineau, Papin, Labrèche, les deux Laflamme, J. B. E. Dorion, etc. Il n'y avait en ce moment au bureau que M. J. B. Doutre, dont la taille ne répondait pas au courage. M. Doutre offrit d'accepter le cartel. M. Cartier répondit qu'il voulait se battre avec le meilleur de la bande, et non avec un MAKÛVIOUEiSET (textuel). Le lendemain, M. Joseph Doutre était sur le terrain avec ^I. Cartier. Une balle inoffensive fut échangée et M. Cartier retourna à ses affaires en disant qu'on devait s'apercevoir qu'il n'avait pas peur d'un coup de feu. L'affaire fit quelque bruit à Montréal et dès ce moment on cessa de faire planer des doutes sur son honorabilité. Après Famnistie, Cartier revint à Montréal et remplit paisiblement l'exercice de sa profession. Il n'avait pris aucune part aux folies de 1838, ni aux luttes glorieuses de 1841. Mais il revenait bien déterminé à soutenir le régime représentatif et à combattre pour le gouvernement responsable. Ses idées avaient subi une modification profonde. Il voulait avant tout la lutte eonstitutionnelle, telle que tracée par les institutions britanniques qui venaient de nous être accordées avec une eertaine réjpugnance. Il acceptait l'union des deux Canadas comme M. Lafontaine l'aeceptait avec confiance dans le résultat final. En un mot devant la constitution flexible qui nous était accordée, il n'était plus Cartier le rebelle, mais Cartier, le loyal sujet de iSa Majesté, même dans l'opposition. M. Guizot dans ses MEMOIKEiS a bien fait ressortir les avantages et les embarras de la condition politique qui nous était faite par l'Union :
" Le régime représentatif est en dernière analyse un régime de sacrifiées mutuels et de transactions entre les intérêts divers qui coexistent dans la société. En même temps qu'il les met en présence et aux prises, il leur impose l'absolue nécessité d'arriver à un certain terme moyen, à une certaine mesure d'entente ou de tolérance, réciprocité qui puisse devenir la base des lois et du gougouvernement. Mais en même temps aussi par le principe et l'ardeur de la lutte, il jette les partis dans une grande exagération de bruit et de langage, et il compro-
met violemment les uns contre les autres, Pamour propre et la dignité personnelle des hommes. En sorte que par une contradiction pleine d'embarras, il rend de jour en jour plus difficile cet accord ou cette résignation qu'au dernier jour il rend indispensables. Grande difficulté de ce système du gouvernement qui ne peut être surmontée que par une large dose de tact et de mesure dans les acteurs politiques eux-mêmes, et par un grand empire du bon sens public qui ramène en définitive les partis et les chefs à ces transactions, ou à cette tranquille acceptation de leurs échecs, dont l'emportement de leur rôle tend constamment à les écarter. "
L'on a beaucoup écrit et beaucoup parlé sur les différents systèmes de gouvernements, mais il est certain que dans nos sociétés mixtes où tant d'éléments divers demandent ià se mouvoir en liberté, on ne peut pas trouver mieux que le régime représentatif. L'Union nous donnait ce régime, ou du moins nous le promettait dans la plénitude de ses avantages et de sa responsabilité. Cartier l'accepta comme Lafontaine, complètement désillusionné sur les idées républicaines de Papineau. Dès que l'union des deux provinces fut un fait accompli, Lafontaine alla à Toronto, s'entendit avec Baldwin et Hincks et s'aperçut sans un grand effort de perspicacité que ce régime imaginé pour notre anéantissement pouvait être notre salut.
Les colonies allaient enfin se gouverner d'elles-mêmes, c'était le point important devant lequel des divisions secondaires devaient s'effacer. L'Angleterre, dit May, essaya à taxer ses colonies et elles lui échappèrent ; elle voulut les gouverner de "Downing iStreet" et elle produisit le mécontentement et la révolte ; elle leur accorda la liberté et elle obtint aussitôt leur sympathie. C'est de ce côté-là que Cartier dirigea ses efforts. Il devint, malgré ses nombreuses occupations le bras droit de Lafontaine. Aux élections de 1844, il le soutint de toute son énergie, et se montra partout au premier rang du parti libéral constitutionnel. Sollicité de se porter candidat, il refusa toutes les offres séduisantes afin d'assurer son avenir vers des succès croissants dans sa profession. Aux élec-
tions générales de 1848, il se j^ta dans la mêlée avec la même ardeur, mais toujours pour le triomphe de ses amis, et non pour le sien propre.
Pendant cette période de 1840 à 1848 les progrès politiques avaient été immenses ; le premier ministère, fruit d'une oligarchie expirante avait succombé misérablement, après avoir végété pendant un an. Lafontaine que les assommeurs de Poulett Thomipson (aiprès lord Sydenham) avaient empêché d'être élu à Terrebonne, avait été élu dans le Haut-Canalda et Sir Charles Bagot l'appela dans son Conseil avec Baldwin, Morin, Hincks. Peu de temjps après un nouveau Gouverneur, Sir Charles Metcalfe, était cause par ses caprices que ses hommes donnaient leur démission et cédaient le pouvoir à une minorité qui le garda jusqu'en 1848. Après les élections générales de cette année, le succès de Lafontaine-Baldwin était irrésistible et lord Elgin l'accepta de bonne grâee. La responsabilité ministérielle était désormais un fait acicompli, la constitution était mieux comprise, et de plus, nous avions gagné la liberté commerciale, par l'abolition des lois de navigation. Les troubles éphémères de 1848, l'incendie du Parlement et le manifeste annexionniste ne purent garder le pays dans la voie du progrès poli- . tique et matériel.
Cartier avait signé un contre-manifeste opposé à l'annexion. Cette agitation passagère n'était que le dernier souffle du vieux parti tory qui s'éteignait. La lutte politique allait prendre une autre tournure, et c'est alors que Cartier se présenta dans l'amphithéâtre parlementaire. M. James Leslie ayant été nommé conseiller législatif durant la session de 1848, Cartier fut élu à sa place dans le comté de Verchères. Dès son entré au Parlement, Cartier se distingua par son attachement aux affaires publiques, et particulièrement par l'attention qu'il porta aux questions de progrès matériel. Tarifs, chemins de fer, canaux, tels étaient les sujets qui occupaient de préférence son esprit pratique et jaloux avant tout de l'avancement de son pays. Longtemps avant Sir Allan McNab, il a pu dire : " Ma politique est : faisons des chemins de fer. "
Ces études spéciales ne tardèrent pas à le signaler à son parti et dès 1852, il fut prié d'accepter la place de Ministre des Travaux Publics que M. John Young venait d'abandonner. Il refusa, mais n'en continua pas moins à supporter le ministère Hincks-Morin comme il avait supporté son prédécesseur, le ministère Lafontaine-Baldwin.
Le Grand-Tronc surtout peut dire qu'il doit son existence et sa construction à celui qui n'était alors que le jeune député de Verclières. Et que d'autres grandes entreprises nationales il a favorisées depuis !
Morin avait nominalement remplacé Lafontaine comme chef de la section Bas-Canadienne du ministère. Mais Morin n'avait pas l'énergie, ni l'ambition qu'il fallait pour gouverner. Aussi les élections de 1854 réveillèrent toutes les convoitises d'un parti de jeunes gens pleins d'ardeur. A l'ouverture de la session, on vit sur les premiers ^sièges de l'opposition Bas-Canadienne, Holton, A. A. Dorion,. Oalt, Laberge, Papin, J. B. Dorion, DeWitt, Jobin, Charles Daoust, etc. ; Papineau avait pris le sage parti de ne plus revenir dans une Chambre qui ne partageait pas ses déclamations d'un autre âge contre l'influx du Colonial, il rentra plein de dépit dans la retraite. Cette phalange composée en gxande partie de jeunes gens,^ n'avait pas une grande expérience, mais le cœur débordait d'espérances. Dans le Haut-Canada, Georges Brown, Hartman, Folley, le Dr Rolph représentaient aussi l'élément libéral avancé. Puis entre deux opinions extrêmes, les torys et les clear-grits-rouges, Hincks ne pouvait tenir longtemps et se décida enfin à renoncer au pouvoir, mais non, sans avoir auparavant, par une habile combinaison, assuré sa succession à ses amis en leur adjoignant Sir Allan McNab et John A. Macdonald. Le ministère fut complètement réorganisé sous la direction de MeNab-Taché, et pour la première fois Cartier accepta une portefeuille. Il inaugura la politique libérale-conservatrice que la majorité Bas-Canadienne venait d'être forcée d'accepter en face des exigences de ses anciens alliés, LE GLOBE, MALCOLM CAMERON ET ROLPH.
LA GAZETTE OFFICIELLE du 27 janvier 1855 contient la nomination de Duval et Caron aux places de
Juges de la cour du Banc de la Reine en remplacement de Rolland et Panet, et la nomination de Morin et Badgley aux places de juges de la Cour Supériure en remplacement de Duval et Caron. On y lit de plus les nominations politiques que voici :
Joseph Cauchon, Commissaire des Terres de la couronne, à la place de A. N. Morin ;
P. Lemieux, Commissaire des Travaux Publics, là la place de J. Chabot ;
G. E. Cartier, Secrétaire Provincial, à la place de P. S. O. Chauveau.
Dans la session suivante, qui s'ouvrit en février, la nouvelle politique d'initiative et de progrès s'accentua par l'adoption d'un bill de MILICE et le vote d'un subside de £900.000 au GRAND TRONC.
Et c'est Cartier qui bataille surtout pour ces différents projets de loi.
Les choses n'allaient pa^ très bien encore, Hincks étant parti, un grand nombre de ses amis refusèrent de suivre Sir Allan McNab, John Ross donna sa démission. A la session de 1851, la majorité Bas-Canadienne se trouve contre le gouvernement, 33 contre 27. John A. Macdonald, Cayley, Spence, J. C. Morrison, H. Smith donnent leur démission malgré les efforts de Sir Etienne Taché qui, dans le Bas-Canada, n'avait eu que 14 votes, le ministère Sir Allan McNab, n'ayant plus de collègues, fut bien empêché de garder le /pouvoir ; et comme chef d'' cabinet, il donna sa démission. C'est ce qui donna naissance au ministère Taché-Macdonald. L'intention du Colonel Taché était de ne changer aucun de ses collègues du Bas-Canada ; mais au dernier moment, Drummond, Gouverneur-Général et leader de la Chambre d'Assemblée depuis la retraite Hincks-Morin dit qu'il entendait conserver sa position intacte. Le Colonel Taché lui fit observer que John A. Macidonald étant devenu chef de la section Haut-Canadienne, devait être leader de la Chambre Basse, de même que lui, premier ministre était leader du Conseil. Ce principe posé par le Colonel a été constamment suivi depuis lors jusqu'à la Confédération. Drummond, qui du reste avait des propensions envers le non-
veau parti offensé, en prit occasion pour sortir du Cabinet.
C'est ainsi que Cartier devint Procureur-Grénéral et chef de la majorité Bas^Canadienne dans la Chambre d'Assemblée, haute position de confiance, qu'il garda jusqu'à l'heure de sa mort. On peut dire que de cette session de 1856, date la carrière de Cartier comme homme de parti, tel que les événements l'ont fait mieux connaître et apprécié depuis 20 ans. Depuis lors, il a été avant tout et par-dessus tout un homme de parti, s'opiniâtrant dans la lutte, et ne cédant jamais à ses adversaires un pouce de terrain. On lui a souvent reproché d'avoir par cet esprit de parti irréconciliable, contribué à jeter la dispersion parmi ses compatriotes et d'avoir retardé le développement des institutions de son pays. Malgré ce qu'on peut en dire, nous persistons à croire que, sous le régime représentatif, le gouvernement des partis est la meilleure garantie de la moralité publique. Comme le fait remarquer un publiciste distingué, il y a un degré de fermentation et d'émulation entre les citoyens et les partis, qui est la vie même du corps social, et qui favorise son développement énergique et sain. Mais si la fermentation ne s'arrête pas aux questions de gouvernement et là la conduite des affaires publiques^ si elle s'attaque au fondement même de la soeiété, si, au lieu de l'émulation entre les partis on a l'obscurité entre les classes, c'est un mal destructeur qui entraine les désordres les plus douloureux, et qui peut aller jusqu'à la dissolution de l'Etat. La lutte ardente et continue des elasses pour la domination, c'est l'état révolutionnaire, tantôt déclaré, tantôt imminent. Voilà ce qu'avait compris Cartier. Il voulait créer un parti politique, dans lequel pourrait se mouvoir à leur aise toutes les classes, toutes les origines et toutes les croyances. En un mot, il voulait marcher vers le progrès, san-s blesser les convictions d'aucune portion de la société. Y a-t-il réussi ? On peut en juger en comparant la eondition de notre pays, il y a vingt ans et ce qu'elle est aujourd'hui.
La session de 1857 passa sans encombre ; toutefois, Sir Etienne Taché préféra se retirer de la lutte militante
et laisser à ses vaillants lieutenants le soin de continuer le combat ; ce qui donna naissance au ministère Macdonald-Cartier. La session de 1858 fut agitée et changea pour un instant la balance des partis. La question du siège du gouvernement était le sujet favori des adversaires du ministère. Un vote le mit en minorité et donna naissance au cabinet «éiDliénière BroAvn-Dorion. Le pays avait à peine appris cette défaite et ce succès d'un jour, que déjà le ministère Cartier-Macdonald avait de nouveau pris le gouvernement du pays. Dans l'intervalle de ces crises ministérielles et de ces changements de décors, Cartier ne perdit point de vue l'objet de son ambition: la réforme de nos lois et le développement de nos ressources inldustrielles et manufacturières. La construction du pont Victoria, la décentralisation judiciaire, l'introduction des lois françaises dans les townships, la codification générale, telles étaient les réformes qui préoccupaient cet esprit d'une activité insatiable. Et pendant qu'il préparait ces grandes réformes, ses adversaires se décoraient du titre pompeux de " EEFOKMIBTES. " Mais qu'importe les mots ? Cartier ne chercha jamais h dissimuler ses opinions même devant l'impopularité. Quand il était convaincu qu'une cause était bonne, juste et profitable au pays, il aurait préféré mourir que de rabandonner, et il est rare qu'il n'ait pas réussi à vaincre les préjugés. Que sont devenus les préjugés contre les chemins de fer ? Qui s'effraie aujourd'hui de la construction du Pont Victoria ? Qui conteste aujourd'hui la nécessité des canaux ?
On a dit du général Grant qu'il gagnait des victoires mais qu'elles lui coûtaient beaucoup d'hommes ; on pourrait peut-être dire aussi de Cartier qu'il a fait faire de grands travaux d'utilité publique, mais qu'ils ont coûté beaucoup d'argent. Mais ceux qui pleurent plus amèrement les hommes tués sous Grant, et l'argent dépensé par Cartier, sont précisément ceux qui n'ont jamais gagné de victoires ou imaginé une grande entreprise profitable à leur pays. Un fait restera toujours à l'honneur de Cartier, un fait que ses adversaires ne contesteront jamais ; malgré les millions qui ont passé par ses mains,
ses mains sont restées pures, et son intégrité au-dessus de tout soupçon.
Le parti de Cartier ne faisait que grossir dans le Ba^- Canada à chaque élection générale. Cependant, en 1862, le ministère tomba sur le bill de la milice. L'Angleterre nous avait concédé d'abord en 1774 la liberté religieuse ; en 1791 et 1840, la liberté politique ; peu après, par le rappel des lois sur la navigation, la liberté commerciale et maritime ; il ne restait plus qu'à conquérir notre indéipendance militaire, afin que désormais nous restions unis à la métropole, mais unis comme deux frères qui ne se doivent rien l'un à l'autre. Telle l'ambition de Cartier dans ses efforts pour organiser notre Milice. Avec son patriotisme élevé, il voulut que le Canada ne dépendit que de lui-même pour sa protection dans les temps ordinaires. Il a eu du moins la consolation de voir ses vœux accomplis, avant que de descendre dans la tombe.
Dans l'opposition où il resta près de deux ans, Cartier resta ce qu'il avait été lorsqu'il était dans les Conseils du Gouverneur: ardent h la lutte, dévoué à toutes les réformes utiles et fidèle à son pays. Il était devenu d'ailleurs l'homme de la situation ; c'est lui qui, dans les Chambres commandait la phalange la plus nombreuse et la plus unie. Aussi le ministère Sandfield Macdonald- ^icotte se laissa supplanter par le ministère Sandfield Macdonald-Dorion, et celui-ci, après de vains efforts, se résigna à abandonner le pouvoir en mars 1864. Le gouverneur fit aippeler en premier lieu Cartier; avec un désintéresseiment qu'il a montré en plusieurs circonstances, de s'associer à Sir Etienne Taché, ce qui nous donna le second ministère Taché-Macdonald, dans lequel Cartier prit le portefeuille de Procureur-Général.
Tout allait assez bien dans le Bas-Canada, où Cartier avait la majorité, mais le Haut-Canada soulevé par les démagogues, qui leur promettaient la représentation basée sur la population, ne voulaient plus du régime politique créé par l'Union des Canadas. Les clear-grits tombaient justement dans le défaut signalé plus haut; leur3 luttes politiques étaient une guerre de classe ou plutôt de fanatisme. Il fallait donc sortir de cette condition anormale. Oni parlait d'abord d'une union fédérale des deux
Canadas, lorsque les Provinces Maritimes s'occupant de leur union législative nous donnèrent la pensée de former une grande Confédération. C'est avec ce nouveau programme que Cartier et Macdonalid obtinrent le concours de Greorges Brown et la majorité des clear-grits. Il s'agissait par cette entente de sauver le pays d'une agitation dangereuse.
Cartier était depuis longtemps en faveur de la Confédération ; il la désirait ardemment, mais la grande majorité du district de Montréal y était hostile. LA MI- NERVE elle-même hésita longtemps avant de l'accepter. Il a bien fallu cependant, reconnaître, sinon les immenses avantages de la Confédération, du moins les impérieuses nécessités de notre situation. A la conférence de Québec, aux sessions de 1865-66, partout on retrouve Cartier travaillant de son mieux au succès de la Confédération. Aujourd'hui, nous sommes tous en faveur de la Confédération, mais à l'époque où elle a été discutée, tout autre homme que Cartier aurait échoué dans une telle entreprise. Heureusement que dans sa carrière, il avait su se concilier deux grandes influences: le clergé et les hautes classes commerciales.
Ces deux influences assurèrent le succès de la Confédération. Mais ce notait pas tout que de faire triompher le régime fédéral dans les élections, il fallait surtout ne rien négliger, en Angleterre, de ce qui pouvait être une garantie pour notre province en entrant dans la Confédération.
C'est durant les conférences de Londres de 1866 et 67 que celui qui trace ces lianes a vu l'homme à l'œuvre et a pu juger de près de l'élévation de ses idées politiques, de son patriotisme ardent, sincère et profond et de son activité incomparable. La tâche était rude à Londres pour Cartier. Ce n'est plus dévoiler un secret que de dire que dans les conférences de Londres, tous les délégués du Haut-Canada, des Provinces Maritimes et avec eux Gault désiraient l'union législative et voiulaient que Lord Carnarvon, alors Ministre des Colonies, rédigeât en conséquence le projet de loi qu'il devait présenter au Parlement. Devant un danger aussi imminent, Cartier trouva
moyen de se multiplier. Il n'aurait jamais voulu qu'onî manquât ainsi de parole à ses compatriotes ; il n'aurait! jamais voulu les livrer ainsi pieds et poings liés à la ma-l jorité brutale dans une union législative. Devant les ins-f tances des autres délégués, Cartier avait même déclaré] qu'il aviserait le Premier Ministre, Sir Narcisse Belleau,] de dissoudre le Cabinet plutôt que de se soumettre. El alors la Confédération était manquée et tout était à re^l commencer comme en 1864. C'était une rude extrémité.; Aussi Cartier préféra-t-il auparavant essayer de mettre^ dans ses idées les hommes influents de la Cour et du Par-j lement. Il trouva moyen d'être invité dans presque] toutes les familles aristocrates de Londres, et chez la| bourgeoisie qui prenait intérêt aux choses de la politique.] Tous les jours il avait trois ou quatre invitations à dîner;| autant pour déjeuner, et un peu plus pour la soirée. 11^ les acceptait toutes, se rendant dans chacune de ces mai sons, où il était invité, faisant semblant de manger, et] trouvant moyen de causer des deux grandes questions qui le préoccupaient, la Confédération, et les droits de la| Province de Québec dans cette Confédération.
Par ce moyen, il ne tarda pas à lasser la persistance des autres délégués. C'est ainsi qu'il fournit à lord Car-J narvon les traités et les capitulations qui assurèrent noi droits d'une manière imprescriptible et le Ministre desi Colonies s'appuya sur ces documents historiques pou] justifier l'indépendance des Provinces.
Ceux qui ont accusé Cartier d'avoir trahi ses compa-^ triotes, ont commis une granide erreur et une grande in-^ justice. Il était au-dessus des préjugés qui naissent des| différences de races ou de religions ; mais il n'aurait jamais toléré une injustice envers ses compatriotes. Jamais caractère ne fut plus étranger aux passions qui enfantent la trahison.
Après la Confédération, Cartier s'est trouvé dans laj Chambre des Communes du Canada, avec une phalange] de partisans plus nombreuse que jamais. Le Ministère d( la Milice ne remplissait pas tout son temps, et ses collègues en profitaient pour réclamer fréquemment ses ser-i vices qu'il ne refusait jamais. Singulière coïncidence, le premier acte important de Cartier, à son entrée en Parle-
ment, a été son bill du Grand Tronc, et le dernier projet de loi qu'il ait fait voter est le bill pour la construction du Pacifique Canadien.
Député de Verchères de 1848 à 1861, Cartier a représenté Montrféal depuis 1861 à 1872. L'an dernier, il avait été élu pour occuper le siège du comté de Provencher, Manitoba, mais ce n'était qu'un siège honoraire, car il devait mourir avant que de l'occuper.
Cartier avait épousé en 1846 Hortense, fille de M. E. R. Fabre, qui lui a donné trois filles, dont deux lui survivent. Son titre héréditaire de baron se trouve donc à être éteint avec lui, comme celui de Lafontaine s'est éteint par la mort de tous ses enfants mâles. L'histoire de ce titre de baronnet conféré à Cartier est quelque peu curieuse. En 1867, aussitôt après la Confédération, le Gouvernement voulut décorer tous ceux qui avaient contribué à cette grande réforme politique. John A. Macdonald fut créé Chevalier de l'Ordre du Bain, et tous les autres y compris Cartier firent décorés d'un simple cordon de Compagnons du même ordre. Cartier refusa ce titre avec fierté et l'année suivante, il était fait baronnet. La devise qu'il avait choisi pour son écusson est : " FRANC ET SANS DOL ".
Le caractère de Cartier est un curieux mélange de brusquerie et de délicatesse, de colère et de courtoisie. La manière dont il recevait ceux qui sollicitaient des emplois étaient particulièrement pénible pour ceux-ci. D'un autre côté sa politesse exquise, dans les relations privées, faisait de lui le favori de tous les salons. Tous ceux qui o.it vécu à Ottav^^a durant les sessions dernières n'oublieront jamais les réunions charmantes du samedi. Envers tous ses collègues de la Chambre, sans distinction de parti, Cartier était extrêmement poli. Pendant la session, tous les jours il en emmenait deux ou trois dîner avec lui, et, alors, naturellement, la politique était bannie de la conversation. Sobre, ne fumant pas, il recherchait avant tout les distractions de salon, où il se faisait toujours remarquer par sa pétulance et son entrain. Ses relations de société, de même que ses relations de famille, n'ont jamais altéré en rien sa ligne de conduite politique. Lors de la chaude contestation pour la Mairie de Mont-
réal, entre M. E.-R. Fabre et Wolfrecl Nelson, Cartier rangea sans hésiter contre son beau-père pour son ai politique. Et toujours il s'est montré tel, fidèle à s( amis, intraitable pour ses adversaires.
Cartier a dit à celui qui écrit ces lignes qu'il conse| vait des Mémoires secrets sur les affaires et sur 1( hommes qu'il a connus dans le cours de sa vie politique Ces mémoires, nous a-t-il dit, sont complets sur l'histoii politique de son temps ; mais comme il y paraît bien d( révélations affligeantes pour les uns et trop agréabh pour d'autres, je donnerai des ordres pour que ces Mi moires ne soient publiés que dix ans après ma mort, sont ces mémoires ? Le public a droit d'exiger que d( documents d'une telle importance soient religieuseme] conservés.
La carrière de Cartier est sans contredit la plus rei plie de faits et d'actes. On a fait des comparaisons enti Cartier et Lafontaine. Lafontaine a eu un mérite in mense en comtprenant que l'union des provinces pouva^ tourner à notre avantage et en renonçant à ces lutt( hostiles contre la Constitution qui passionnèrent torf jours l'imagination exaltée de Ptapineau. Lafontaine dans sa carrière^ministérielle a été digne, proipre et bo] Mais il n'avait point cet esprit d'initiative et de hardies^ qu'il faut pour diriger un parti. La preuve, c'est qu'il retira de la politique lorsque son parti était fort et qui lui-même était encore tout jeune. Pitoyable orateur, Cartier restera cependant, comme la figure la plus remarquable de notre histoire parlementaire tant par les lois qu'il a' fait adopter que par l'influence politique qu'il a exercée pendant vingt ans sur la majorité de ses compatriotes. La maladie l'a frappé, juste à temps, pour qu'il put, après avoir si longtemps et si courageusement servi son pays, songer à celui qui donne la force et l'intelligemce aux hommes, de même que la gloire ou la honte aux nations de la terre. Et la mort Fa trouvé bien préparé à franchir l'espace qui conduit où les discussions sont finies pour toujours. Mort digne d'une aussi belle intelligence et d'une aussi noble vie.
ELZEAR GERIN.
FAMII.LÎ: CARTIER
>^mL? r^Sfr ^^''^''!^' '|"''V^^'^ survivante de Sir George-Etienne ; 2. - U-CoJon^ iière de Sir r.'nrL ^^ ^' a.S^'^t^" '' ^--^^'^^y Cartier ; 4. - Mme Jacques Cartier, mère de Sir George ; 5. — M'We Joséphine Cartier, ftlde de Sir George.