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LA CONFEDERATION

Discours sur la Confédération des provinces de l'Amérique Britannique du Nord prononcé le 12 septembre 1864 à Halifax.

M. le Président, Messieurs,

Je dois tout d'iabord vous remercier de cette imposante démonstration en l'honneur des délégués canadiens. Nous sortons d'une conférence qui a tenu jusqu'à un certain point ses délibérations secrètes. Ce que l'on ne peut ignorer, cependant, c'est que l'on y a discuté cette question : Ne pouvons-nous pas trouver le moyen de réunir les grands fragments nationaux qui constituent les provinces anglo-américaines et d'en faire une grande nation? Ou bien allons-nous continuer d'être des provinces séparées, ayant, il est vrai, la même noble et gracieuse souveraine, mais divisées politiquement. Chacun sait que cette séparation implique nécessairement une certaine somme de faiblesse, et chacun doit sentir que, si toutes ces provinces avaient un gouvernement général, commun, elles seraient par là même une portion plus importante de la couronne britannique.

Telle que je vous l'ai soumise, la question est d'une très haute importance. Les délégués ont-ils montré de li présomption en la discutant ? Je ne le pense pas. Je crois cette conférence tout à fait opportune, et je crois qu'elle

été tenue en un temps favorable.

En considérant que le Canada a une porpulation de 1,000,000, la Nouvelle-Ecosse, 350,000 habitants, le Nou-

veau-Brunswick, près de 300,000 File du Prince-Edouard, près de 100,000, soit une population totale d'au delà de trois millions et demi, il est facile de s'assurer que nous possédons le premier des éléments voulus pour faire une nation. Si l'on examine ensuite le territoire occupé par ces provinces, l'on y trouve un autre élément nécessaire à la fondation d'un grand Etat.

Nous avons bien en Canada ces deux principaux éléments d'une nationalité — la population et le territoire — mais nous savons aussi ce qui nous manque. Si considé-j rables que soient notre population et notre territoire, il nous manque l'autre élément, absolument nécessai] pour faire une puissante nation, et c'est l'élément maritime. Quelle nation fût jamais puissante sans l'élémenl maritime ? Longtemps l'on a di{ que la mer était un< barrière au progrès d'un peuple. Je me rappelle que l'o] appelait les Angilais " insulaires ", ce qui ne les a pai empêchés de devenir la première puissance de l'Europe. L'Autriche est grande en territoire et en population -je puis en dire autant de la Prusse et d'autres pays territoriaux — mais ces nations sont restreintes dans leui action, parce qu'elles n'ont pas la mer pour s'étendre eu inpnitimi.

Comme en Canada, nous savons que nous avons un( population considérable et qui a colonisé assez de territoire pour mériter un rang honorable à côté de beaucou] de nations européennes, nous voulons acquérir encore plus d'importance ; mais cela ne peut se faire que si voui vous unissez à nous. Vous ne devez pas oublier, de votr( côté, que si les provinces maritimes sont placées sur les bords de la mer, elles ne seront jamais qu'une lisière dcôtes, une bordure littorale, si elles refusaient de s'unir! à nous. Nous avons pour vous, Messieurs, trop d'amitié,] trop de considération, dirai-je, pour permettre pareilh chose. (Rires).

Nous pouvons former une confédération vigoureuse, tout en laissant les gouvernements locaux en possession de régler les affaires locales. Il n'y a pas ici d'obstacles que la sagesse humaine ne puisse surmonter. Tout ce qu'il faut pour en triompher, c'est une volonté forte et

une noble ambition. Quand je songe là la nation que nous composerions si toutes nos provinces étaient organisées sous un seul gouvernement, il me semble voir surgir une grande puissance anglo-américaine. Les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse sont comme les bras du corps national, qui doivent embrasser le commerce de PAtlantique. Aucune autre ne fournirait à ce corps géant une plus belle tête que l'Ile du Prince- Edouard. Et le Canada sera comme le tronc même de cette immense création. Les deux Canadas, s'étendant loin vers FOuest, apporteront dans la Confédération une vaste part des territoires occidentaux.

Quand nous aurons un gouvernement fédéral, l'une des plus importantes questions à régler sera celle de la défense du pays. Tels que nous sommes, nous avons la volonté et la détermination de nous défendre, si nous étions attaqués ; mais pouvons-nous nous défendre avec succès ? Considérez tour à tour l'Ile du Prince-Edouard, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, les Canadas. Peuvent-ils se défendre ou aider l'Angleterre à les défendre, tant qu'ils seront séparés, disjoints ? Non ; mais unis ? Leurs milices fourniraient au moins 200,000 hommes, et si l'on ajoute les 60,000 marins que possèdent les Canadas et les provinces maritimes et la marine de l'Angleterre, quelle serait la nation assez folle pour nous attaquer ?

•Depuis mon arrivée à Halifax, j'ai entendu émettre l'objection que vous seriez exposés à être absorbés dans l'union. Il me sera facile de dissiper vos craintes. Je vais vous répondre par une question : Vous refuseriezvous à être absorbés par le commerce ? Grâce au chemin de fer Intercolonial, Halifax sera envahie par celui qui maintenant enrichit Portland, Boston et New- York. Si vous ne voulez pas faire tout en votre pouvoir pour nous aider à accomplir une grande œuvre, vous nous forcerez d'écouler aux Etats-Unis tout ce commerce qui devrait vous appartenir. Les habitants du Nouveau- Brunswick ou de la Nouvelle-Ecosse seraient-ils dans un meilleur état, s'ils repoussaient ce eommerce absorbant, cette source de prospérité envahissante ? Il est bien manifeste

que lorsque le cheouin de fer Intercolonial sera construii — et cela doit nécessairement arriver avec la Confédération — il y aura presque chaque jour des steamers qui quitteront Halifax pour aller à Liverpool ou qui en reviendront ; bref, ces deux grandes villes seront en communications constantes. En outre, quantité de voyageurs viendront visiter vos villes d'eau.

Laissez-moi aussi dissiper un autre préjugé qui s'est emp-aré de certains esprits : ceux-là croient que, si la confédération a lieu, le lien qui nous unit à rAngleterre en sera affaibli. Je crois que c'est plutôt le contraire qui arrivera. Je représente une province dont les habitants sont monarchistes par la religion, par les coutumes et par les souvenirs du passé. Notre désir, en faisant des efforts pour obtenir la confédération des provinces, n'est pas d'affaiblir nos institutions monarchiques, mais d'en affermir, d'en agrandir l'influence. Nous croyons que lorsque la confédération sera faite, elle deviendra une vice-royauté, gouvernée, nous avons droit de l'espérer, par un membre de la famille royale.

Je crois qu'en Angleterre l'on comprend très bien les choses. Tout homme au courant de l'opinion publique sait que la question dominante est celle de la défense idu pays. Je puis dire de suite que je hais l'école des Bright, Cobdein & Cie. Toute cette indifférence pour les colonies n'existe que chez un certain nombre de politiciens ; mais il nous incombe, en tous cas, d'enlever à cette école les sujets de plainte qu'elle pourrait avoir contre le système colonial. Si nous pouvons organiser notre milice de façon à convaincre la Grande-Bretagne qu'en cas de difficultés nous pourrons l'aider, croyez m'en, cette école ne durera pas longtemps.

Messieurs, vous ne devez pas être effrayés de nous parce que nous venons du Canada, et que ce pays-là l'emporte sur le vôtre par sa population et par son étendue. N'ayez pas peur de nous — ne rejetez pas nos propositions— ne nous répondez pas par ces paroles du poète latin : Timco Dan nos et doua fer entes. Les promesses que nous vous faisons sont sincères et loyales, et en demandant l'union, nous voulons votre bonheur autant que le nôtre.

Discours prononcé le 29 octobre 1864 au banquet offert aux

délégués de la conférence de Québec par les citoyens de

Montréal sous la présidence du Maire

M. Jean-Louis Beaudry.

M. le Maire, Messieurs,

Je dois tout d'abord remercier le maire de Montréal d'avoir proposé en des termes aussi bienveillants la santé des '' ministres canaidiens de Sa Majesté. ''

En Fabsence, de mon digne chef, sir Etienne Pascal Taclié, et de mon collègue dans le gouvernement, l'honorable John A. Maicdonald, il me faut répondre à la santé que vient de proposer M. le Maire. Il est vraiment regrettable que ces messieurs soient absents. Nous avons été si longtemps ensemble dans notre carrière publique, l'honorable John A. Macdonald et moi, que nous nous regardons presque comme des frères. Ce n'est pas à dire toutefois que je suis un frère orangiste de M. Maicdonald; mais il peut être orangiste sans que cela nous empêche d'être liés d'amitié.

Comme tout le monde le sait, la question qui nous réunit, ce soir, est celle de l'union des provinces de l'Amérique Britannique sous un système de gouvernement qui attribue à l'autprité centrale les mesures d'un intérêt général et qui laisse à des autorités locales l'administration des affaire locales.

En remontant dans le passé, l'on trouve, qu'il n'y a pas encore un siècle, la confédération qui nous avoisine s'efforçait de créer une forte union basée sur les institutions démocratiques.

A cette époque, le Bas-Canada, qui était la colonie la plus peuplée de FAmérique britannique du Nord, fut sollicité par le général George Washington et par un général français, de participer au mouvement américain. Quelle fut la réponse des Canadiens, alors qu'ils n'avaient pas encore l'avantage de posséder au milieu d'eux un grand nombre de rejetons des îles Britanniques, et qu'il n'y avait pas longtemps qu'on nous avait séparés de la nation française pour nous attacher à la couronne anglaise ? Notre clergé, nois prêtres eurent le sentiment de la faiblesse des institutions démocratiques et ne répondirent pas à la demande du général Washington et du général Rochambeau. Bien que les droits que revendiquaient les Canadiens ne leur eussent pas encore été reconnus, ils préférèrent appuyer leurs destinées sur les institutions monarchiques. En ce moment, nous travaillons à notre tour à fonder ici une grande confédération, mais notre objet n'est point de le faire par la création d'institutions démocratiques ; non, c'est plutôt d'aider l'élément monarchique à prendre parmi nous de plus profondes racines. Je ne l'ignore pas, on s'attend que je divulguerai les délibérations de la conférence en cette occasion ; mais il se trouve que cela est impossible ; ici comme ailleurs on comprendra qu'avant de faire part au public du plan agréé par la conférence, il convient de le communiquer aux gouverneurs des provinces, puis d'en instruire le gouvernement impérial. Ce n'est pas seulement affaire de délicatesse, c'est aussi la coutume britannique, dont il ne nous siérait pas de nous départir.

Quand il s'agit d'intérêts politiques d'une nature grave, ils doivent être communiqués, en effet, aux gouvernements, avant de l'être au public. Mais sans commettre d'indiscrétions, je puis bien faire entre nous une série de suppositions. Ceux qui me connaissent savent bien que je n'ai pas la prétention d'être orateur. Mais je suis sincère ; de plus j'ai peut-être le défaut de parler toujours avec trop de franchise.

Donc sans être indiscret, je vous dirai ici, pour commencer, ce que tout le monde sait, que je suis allié maintenant à l'honorable George Brown, avec lequel j'ai été

en état d'antagonisme presque continuel durant près de quinze ans. Jusqu'à présent, dans les grandes questions d'intérêt public, nous étions toujours opposés l'un à l'autre, toujours en guerre, lui au nom du Haut-Oanada, et moi au nom du Bas. Cette guerre allait s'éternisant ainsi, sans profit pour personne, quand enfin nous tâchâmes un jour de nous entendre sur ce grand projet de confédération fait pour unir sous un seul gouvernement les provinces de l'Amérique britannique. En faisant alliance avec l'Honorable M. Brown, je n'ai pris l'avis ni de mes compatriotes, ni de mes amis politiques. J'avoue ici que dans tous les actes importants de ma vie politique, je n'ai jamais consulté personne. (Cette remarque ayant naturellement excité les rires, M. Cartier l'explique comme suit). Sous l'empire du système britannique, je sais bien qu'un homme d'Etat doit se laisser guider surtout par l'opinion publique lorsqu'il conseille Son Excellence le gouverneur général ; mais je pense, en même temps, qu'un homme dans cette position ne doit pas avoir uniquement à cœur de refléter les préjugés vulgaires, il doit tâcher de diriger lui-même l'opinion. C'est ainsi que je comprends le système constitutionnel anglais — le ministère se tient entre la couronne et le peuple, et si quelque chose venait rompre l'équilibre du gouvernement monarchique, ce serait à lui de rétablir l'ordre. Je n'entends pas dire que l'homme public ne doit pas écouter l'opinion publique ; mais je distingue entre l'opinion publique et les préjugés publics. Quand il y a une tempête sur l'océan, le navire serait ballotté en tous sens, s'il n'était pas habilement gouverné, alors c'est au pilote seul à diriger, et si le pilote sait faire son devoir, il pourra vaincre la tempête, et sauver le vaisseau. Je dois dire, après avoir ainsi parlé de mon alliance avec M. Brown, que ce dernier a gardé fidèlement sa parole, en toutes circonstances, depuis la formation de la coalition.

J'ignore ce que M. Brown pense de moi, et d'ailleurs j'ai une assez bonne opinion de moi-même pour ne me préoccuper que fort peu de ce que l'on pense ou dit de ma personnalité. (Après les rires provoqués par cette saillie.

M. Cartier reprit) : A l'égard de la politique, il est manifeste que nous avons des intérêts généraux qui peuvent être confiés à un gouvernement général de toute FAmérique britannique du Nord. Comme Bas-Canadien, je reconnais que Funion du Haut et du Bas-Canada a fait beaucoup de bien. J'avoue, et je l'ai déjà dit plusieurs fois, que cette union a opéré des merveilles pour la prospérité des deux provinces, et que cette prospérité aujourd'hui se recommande d'elle-même à l'attention de l'Angleterre et du monde entier. Je ne suis pas de ceux qui voudraient voir le Haut et le Bas-Canada séparés de manière qu'ils eussent tous deux le droit de régler leur tarif indépendamment l'un de l'autre. Si un pareil état de choses devait exister, quelle en serait la conséquence ? La ville de Montréal se trouverait isolée. Je n'hésite pas pour ma part à reconnaître que la prosipérité de Montréal est due dans une plus grande mesure au ïïaut^Canada qu'au Bas- Canada. Nous devons apprécier les événementis dans leur vrai jour. Je vous déclare donc, comme l'un de vos représentants, que je n'acquiescerai jamais à aucun projet qui permettrait au Haut et au Bas-Canada d'adopter une politique différente relativement au tarif et au commerce du pays. Ne voyons-nous pas aujourd'hui un grand parti, autrefois opposé à l'union, la défendre maintenant de toutes ses forces ? Pourquoi ? Parce que, je le répète, l'union a contribué beaucoup à la prospérité des deux provinces. En présence de ce résultat, l'homme d'Etat canadien ne doit-il pas employer ses talents et son énergie à résoudre cette question de représentation qui menace d'amener une rupture entre le Haut et le Bas-Canada ? Maintenant, suffirait-il d'aplanir cette difficulté ? Je suppose que l'on y mette fin demain, par la fédération des deux Canadas, ne resterions-nous pas comme par le passé " bloqués " par la glace pendant six mois de l'année, comme le faisait observer tout à l'heure l'un des représentants du Nouveau-Brunswick? Cette union fédérale aurait pour effet de donner une nouvelle base aux opérations politiques dans la Chambre basse de la législature, mais nous laisserait dans la même position vis^à-vis des provinces du Golfe. H resterait encore entre nous les bu-

reaux de douane, qu'il faut supprimer. Les délégués que nous avons entendus ce soir ont assigné un rôle trop modeste à leurs provinces. Je dois leur répéter ce que je leur ai dit dans certaines circonstances antérieures, que trois éléments constituent la puissance, la grandeur d'un peuple : le territoire, la marine et la population. Je leur ai dit aussi que le Canada possédait le, premier et le second de ces éléments, mais qu'il avait besoin du troisième.

C'est un fait connu : pendant six mois de l'année nous sommes forcés de frapper à la porte de nos voisins, et de transporter nos marchandises k travers leur territoire. Ce qui convenait il y a vingt ans à notre commerce, ne convient plus maintenant que notre population et que notre territoire défriché se sont accrus dans des proportions étonnantes. Il faut donc que la confédération de toutes les provinces britanniques s'effectue, sans quoi nous tombons dans la confédération américaine. (Des cris de " jamais, jamais, " interrompirent l'orateur). M. Cartier reprit : Je savais que vous répondriez ainsi, et je suis content de vos protestations. Je sais que le désir de toutes les personnes présentes est d'achever cette grande œuvre nationale, qui liera en un même faisceau tous les principaux intérêts des colonies, et qui fera de nous tous une véritable nation . Je ne veux pas prétendre que cette nation sera distincte de la mère-patrie. Mais lorsque je parle de former une confédération, j'entends que les pouvoirs accordés aux différentes provinces par le gouvernement impérial seront combinés ensemble pour être confiés à un seul gouvernement général. Et si cela s'accomplit, je croirai avoir mis la main à une œuvre excellente. Je suppose maintenant que plusieurs ici voudraient savoir quelles sont mes suppositions au sujet du gouvernement général. Eh bien ! ne sera-ce pas lui qui réglera les questions de tarif ?

Etait-il convenable que les douanes d'une province fussent toujours en opposition avec le commerce des autres? Doit-il y avoir des différences dans leur cours monétaire? Les poids et mesures ne devraient-ils pas être les mêmes? Les lois de naturalisation ne doivent-elles pas être les

mêmes ? Le service postal ne doit-il pas être le même ? Est-il avantageux qu'il y ait une plus ou moins grande différence sur tels ou tels autre points qu'il serait superflu d'énumérer ici ? Mais au-dessus de toutes ces questions, il en est une autre bien plus importante, celle de la défense du pays. Les îles de Terreneuve et du Prince- Edouard, et les provinces du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse, peuvent-elles séparément organiser un système de milice capable d'empêcher une invasion américaine ? non, certainement. En cas d'invasion de ces provinces par une armée ou une flotte américaine, il resterait donc entièrement à l'Angleterre de décider s'il est opportun d'envoyer des forces pour défendre ces îles et ces provinces, nécessaires pourtant à la couronne anglaise. Je sais qu'il y a en Angleterre une école de politiques qui dédaignent les possessions coloniales et qui en nient la valeur pour la métropole. MiM. Cobden et Briglit en sont les chefs, mais en dépit d'eux, l'opinion du peuple est généralement que ces colonies ne doivent pas être abandonnées. Si les provinces britanniques étaient confédérées et que le territoire fût envahi par une armée américaine, leurs milices plus nombreuses et mieux organisées seraient partout appelées par le gouvernement général à repousser l'ennemi, et l'Angleterre, eonnaissant nos apprêts, voyant nos efforts pour la défense de tout le pays, se hâterait de venir h notre secours avec sa marine et son armée.

Je n'ignore pas les objections qui se produisent contre la nouvelle forme du gouvernement, surtout parce que nous n'établissons pas tout de isuite une union législative. Mais, à cette époque critique, nous n'avons pas à tenir compte des opinions et des intérêts différents, peutêtre même hostiles qu'on oppose à cette union ; et si nous présentons aux législatures des provinces et au gouvernement impérial un projet portant la création d'un gouvernement général, ce sera notre devoir de protéger également toutes les races et de ménager lés intérêts de chacune d'elles. Si nous y réussissons nous aurons beaucoup fait. On m'a dit que dans le Bas-Canada, il existait une forte opposition h ce projet, parce que la population

angiaise s'y trouverait à la merci de la poipulation française. Que réponidre ? Les Anglais nés dans le Bas-Canada pourraient-ils céder à de semblables arguments ? Qu'ils réfléchissent que si les Français ont la majorité au gouvernement provincial, ils seront, à leur tour, en gTande minorité au gouvernement fédéral.

La population française, en confiant ses intérêts à un gouvernement fédéral, fait preuve de confiance en nos «compatriotes anglais. Est-ce trop demander à la race anglaise quelle se fie à la libéralité et à Pesprit de justice de la race française dans le gouvernement local ! A qui seront remis les intérêts les plus imiportants pour les deux populations du Bas-Canada ?* est-ce au gouvernement fédéral ou au gouvernement local ? Pour ma part, je suis prêt à avouer hautement aujourd'hui que la prospérité des deux Canadas est due à l'esprit d'entreprise de la race anglaise principalement, mais pourquoi cependant celle-ci s'opposerait-elle à la formation d'un gouvernement provincial où les Canadiens-Français seraient représentés en raison de leur nombre ? En tous cas, je n'hésite pas à proclamer que je ne souffrirai jamais, tant ■que je serai ministre de la couronne, qu'une injustice soit faite, d'après la constitution ou autrement, à mes compatriotes soit anglais, soit catholiques, je ne souffrirai jamais que mes compatriotes, les Canadiens-Français, soient injustement traités parce qu'ils aippartiennent à une race et à une religion différentes de celles du Haut- Canada. On a loniîuement parlé des races à propos de cette grande confédération. Que l'on regarde aujourd'hui l'Angleterre, et Ton verra qu'avec l'union des trois royaumes par le lien léîxislatif, il existe là des religions et des nationnalités différentes.

Tous ceux qui connaissent l'histoire des hauts faits de l'Angleterre sur terre et sur mer, n'en séparent pas les trophées conquis par la bravoure, le courage et la constance des dignes enfants de l'Ecosse. D'autre part, se trouverait-il quelqu'un qui voulût eontester à l'Angleterre les triomphes d'éloquence remportés par les enfants de l'Erin ? Je crois bien sincèrement que l'Angleterre n'aurait jamais aequis la richesse et la gloire dont elle

jouit, si elle n'avait eu des nationalités différentes sur ses trois îles. Pourquoi donc essayer ici de susciter des embarras à la formation d'une nouvelle nation parce qu'elle renfermerait des races et des religions différentes ?

L'Angleterre a fait plus de grandes choses peut-être qu'aucune autre nation. Il est incontestable que son armée et sa marine ont ajouté très con'sidérablement à sa puissan<îe, en lui conquérant des colonies, et que les C ambres des lords et des communes ont décrété nombre de lois remarquables par leur sagesse. En comparant la Grande-Bretaigne avec Rome, l'on a trouvé que la pr^ mière avait beaucoup des qualités qui ont distingué seconde, par exemple son amour des conquêtes ; mai la première a de plus son élément commercial. Sans tî baisser aucunement les progrès de l'armée et de la marine de l'Angleterre, ou les résultats de la sagesse de sa législation, il faut admettre cependant que sa puissance ne saurait être appréciée à toute sa grandeur qu'en tenant compte de l'élément commercial. Immédiatement aprèi? la conquête d'une colonie, arrivent les marchands anglais qui consolident l'œuvre. Ils s'y établissent, y travaillent et généralement deviennent si prospères après quelques années, que l'Angleterre se voit intéressée à les protéger de son armée et de sa marine. Le Canada a grandi, lui, par l'union de ses deux provinces, et aujourd'hui son commerce contribue à enrichir les Etats du Nord de la République voisine, au lieu qu'il devrait enrichir les colonies sœurs du Golfe, y compris les ports de Saint-Jean et d'Halifax. A l'égard de l'île de Terreneuve, dont M. •Shea a parlé avec éloquence, elle est située à l'embouchure du Saint-Laurent, et entretient des relations commerciales avec tous les pays. Son union avec le Canada lui donnerait de très grands avantages. On a affirmé que les colonies peuvent obtenir les mêmes résultats par un zollverein que par une union politique. Cela ne suffirait pas : il serait impossible d'arriver à la prospérité au moyen d'un zollverein comme celui de l'Allemagne. Le grand courant commercial gouverne partout. La capitale de l'Angleterre a tout l'univers pour client débiteur, et tout l'univers se rattache à elle et ressent son influence.

La confédération produira un accroissement de commerce entre les provinces d'abord, puis entre ces dernières et l'Angleterre. Pour répondre aux objections que font et le parti canadien-français extrême et le parti annexionniste ou américain, je dirai que si le parti du mouvement actuel réussit, il y aura un gouvernement central dont les attributions embrasseront tous les intérêts généraux ; et des gouvernements locaux auxquels seront dévolues les affaires et propriétés provinciales : administration de la justice, terres de la couronne, pénitenciers, hôpitaux, maisons de charité, etc., (matières plus importantes que celles qui étaient soumises à la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada, sous le système d'autrefois. A cette époque, la Chambre n'avait le pouvoir de s'occuper ni du commerce, ni du service des postes et ni du revenu des terres de la couronne.

Sous l'empire du nouveau système dont j'ai parlé, le Bas-Canada aura son gouvernement local, et presque autant de pouvoir législatif qu'auparavant. A Montréal et ailleurs, on s'est efforcé de préjuger l'opinion publique, en avançant qu'il faudrait augmenter les taxes pour le soutien d'un gouvernement local, dans le Bas^anada. Il n'en sera rien. Dans la confédération, le gouvernement local sera soutenu par le gouvernement général. Il aura en outre un revenu d'au moins |1,500,000, produit par ses ressources territoriales, et il n'y aura pas lieu de recourir à la taxe directe, si ses hommes sont sages et prudents. J'ai déclaré être d'avis que cette confédération ne devrait pas se réaliser, si elle devait faire disparaître ou seul*:»ment affaiblir le lien qui nous attache à la Grande-Bretagne. Je suis pour la confédération, parce que je pense que l'établissement d'un gouvernement général donnerait plus de force encore à ce lien qui nous est cher à tous. Et je pense que chacun de nous est d'avis que la nouvelle forme de gouvernement doit être propre à accroître l'influence et le prestiîïe des principes monarchiques dans nôtre-système politique, pour avoir chance de succès.

Discours prononcé le Z5 mai 1867 en réponse à une adresse des citoyens d'Ottawa.

Messieurs,

Vous êtes trop bons, de me recevoir avec tant de ponupe, et je ne sais de quelle manière vous témoigner ma reconnaissance pour l'empressement que je vois ici à me féliciter sur mon heureux retour au pays.

Vous faites allusion à la Confédération qui va transformer les provinces britannique de l'Amérique du Nord en une nouvelle puissance, et qui va donner à ses populations le rang d'une nation, vivant de sa vie propre dans les limites territoriales de ces colonies, naguère séparées.

La création de cet empire nous ouvre une ère de progrès, de prospérité nationale inconnue jusqu'ici.

Les efforts unis en commun feront bientôt apparaître les immenses ressour€es, la richesse naturelle sans nombre de ces contrées qui ne demandent qu'pne exploitation intelligente pour étonner les pays voisins et répandre le bien-être au milieu de nouS.

C'est comme centre du mouvement commercial qui naîtra de la Confédération, que nous considérons Ottawa, cette heureuse capitale du nouveau gouvernement. Tandis que les provinces du golfe Saint-Laurent marqueront du côté de la mer, l'extrémité de la Confédération, les territoires de la Baie-d'Hudson, de la Rivière-Kouge et la Colombie-Britannique se rapprocheront de nous. Oui, je l'espère, avant peu nous saluerons leur entrée dans la Confédération. Alors notre Canada s'étendra, comme aux jours où il fut découvert de tous les côtés par nos

pères, par la race française, de l'Atlantique au Pacifique. Nous lui rendrons ses limites naturelles, que des événements racontés par Thistoire avaient graduellement rétrécis. D'un océan à l'autre, une vie commune ranimera toute cette partie du nord de l'Amérique, et vous, habitants d'Ottawa, vous verrez passer à vos portes, vous recevrez dans votre ville les richesses des deux mondes qu'un trafic énorme poussera dans les deux sens, à travers la vallée de l'Ottawa. Vous possédez la voie natarelle qui conduit du fleuve Saint-Laurent aux terres de l'intérieur. Laissez marcher encore, un peu les événements, et votre rivière, dégagée de toute entrave, portera ses vaisseaux jusque dans les campagnes de l'Ouest, pour vous en raipporter leurs productions, qu'à votre tour vous échangerez avec vos co-sujets de l'Est. Voilà ce que nous entendons par ces mots : Ottawa, " Capitale de la Confédération. " Voyez ce que sera votre avenir, ainsi préparé. Il est évident que vous n'êtes encore qu'au début de votre prospérité, et que la capitale d'aujourd'hui va continuer à grandir, mais plus rapidement encore que la jeune ville d'autrefois.

Messieurs de la Société Saint-Jean-Baptiste, vous avez iparlé de mon attachement à tout ce qui nous est cher comme Franco-Canadiens. En cela vous avez eu raison. Mais vous allez jusqu'à me nommer le premier de notre race. Vraiment, je ne puis que vous remercier de ce titre trop flatteur, car je ne crois pas l'avoir mérité. Votre demande me touche plus que je ne saurais dire et elle m'honore extraordinairement. Je n'oserais me croire le premier d'entre mes compatriotes, mais si le travail et l'énergie d'un homme peuvent vous engager à le respecter, j'ai ou j'aurai peut-être quelque droit à votre estime. Il en est. Messieurs, des succès politiques comme de ceux de la vie privée ; il faut les obtenir par un labeur incessant, une persévérance jamais ralentie, un courage dans les luttes, qui ne trébuche pas sur les obstacles. C'est h ce prix, et à ce prix seulement que nous touchons enfin le but. Ce qui fut ma ligne de conduite dans le passé, le sera encore dans l'avenir.

Le labeur que m'ont coûté nos crises diverses, je suis prêt à le recommencer pour le bonheur de mon pays.

Vous me trouverez toujours sur la brèche, animé même esprit et confiant dans l'amitié de mes compatriotes.

Messieurs de la Société Saint-Jean-Baptiste, vous parlez de votre isolement du Bas-Canada et vous vous considérez comme une famille détachée de la nation. Vous n'êtes pas ici dans l'exil, mais vous n'êtes pas non plus au milieu d'une population tout à fait semblable à vou^. | Votre langue et vos mœurs contrastent avec celles dei votre entourage. Pourtant votre nombre et vos œuvre? | disent que vous vivez maintenant sur le pied de l'égalité i et de l'entente avec les citoyens d'une autre origine qui ! forment la majorité. Ces faits parlent hautement en! votre faveur et inspirent la plus grande confiance aux amis du pays. N'oublions pas que l'un des bienfaits de la ; Confédération sera de vous mettre, dans le Parlement fédéral, en contact avec le Bas-Canada, qui, d'un autre 1 côté, va tendre une main fraternelle et protectrice vers les groupes français répandus dans toutes les provin<!es. La Nouvelle-Ecosse et le Nouveau-Brunswick nous ramèneront des membres de la famille jusqu'à présent séparés de nous. Nous aurons donc, sous ce régime, une alliance plus étroite que jamais, qui nous permettra do réunir nos forces et de ne rien perdre de nos privilèges.

Notre avenir est entre vos mains, c'est aux différents noyaux de notre nationalité à le comprendre et à pratiquer ses devoirs en conséquence. Car souvenons-nous que nos devoirs sont aussi ceux du citoyen. La Confédération, c'est un arbre dont les branches s'étendent dans plusieurs directions et oui sont fermement attachées an tronc principal. Nous, Franco-Canadiens, nous sommes l'une de ces branches. A nous de le comprendre et de travailler au bien commun. Le patriotisme bien entendu est celui qui ne lutte pas avec un esprit de fanatisme, mais oui, tout en sauveerardant ce qu'il aime, veut nne son voisin ne soit pas plus molesté nue lui-même. Cette toléranee. Messieurs, est indispensable, c'est par elle que nous nous associerons h la grande œuvre, dans laouelle il convient à notre ambition de réclamer une part d'honneur. Je vois avec plaisir que vous sentez la vérité de ce prînicîpe et que vous êtes en parfaite intelligence avec vos

autres concitoyens. Il importe que nous ne restions pas en arrière, nous ne devrons pas nous laisser devancer ; c'est à cette condition seulement que nous pourrons toujours conserver les droits acquis à notre nationalité distincte. Nous jouirons de ces droits tant que nous en resterons dignes.

Monsieur le Maire et Monsieur le Président de la Société Saint- Jean^Baptiste, j'arrive d'Angleterre où j'ai vu s'accomplir l'un des plus grands actes de l'histoire m«)derne : la réunion pacifique des quatre colonies britanniques, comme vous l'avez pu voir en suivant les débats du Parlement anglais. J'ajouterai que ma surprise a été portée à son eomble lorsque j'ai entendu les ministres de Sa Majesté exprimer des opinions aussi libérales et accepter nos décisions sans les reviser, ni tenter d'y faire des eliangements. L'esprit qui anime les hommes d'Etat de la mère-patrie a bien changé. On s'est convaincu que, connaissant nos propres besoins mieux que tout autre, nous devions être laissés libres de régler nos destinées, et que la sanction du Parlement Britannique n'était qu'une pure affaire de forme^ On nous l'a accordée, et plus que cela, trois millions de livres sterling nous sont confiés, pour des fins d'amélioration dans le nouveau gouvernement. N'était-ce pas là agir envers nous selon la plus amicale politique ? N'était-ce nous en fournir des preuves irrécusables ? Spectacle unique dont nous devons être fiers : les deux puissants partis qui se disputent le pouvoir en Angleterre, ^nt mis bas les armes pour s'entendre et agir de concert dès qu'il a été question de nos intérêts. Je le répète, la plus entière bonne foi et le moins d'antagonisme possible ont présidé à l'accomplissement de la grande mesure.

Messieurs, la température est par trop désagréable pour que je vous retienne ici davantage. Recevez mes sincères remerciements de la réception que vous me faites et pour les allusions qui rappellent mon récent passage à travers le Bas-Canada. Je serais fort en peine de reconnaître vos faveurs, si je ne sentais en moi un désir reidoublé de travailler pour mon pays avec tout le courage et l'énergie que Dieu m'a donnés. Je fais des vœux pour votre bonheur et votre prospérité.

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