‹ George SandChapitre 12 sur 41 · I . Histoire de ma vie · texte numérisé non relu

I . Histoire de ma vie

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écrivit Lélia^ achevée en juillet et parue le 10 août 1833.

Il est absolument impossible de donner une analyse de Lélia. A vrai dire, il n'y a pas de sujet ; les personnages ne sont pas des êtres de chair et de sang : ce sont des allégories qui se promènent au jardin des abstractions. Lélia est une femme qui a été éprouvée par la vie, qui a aimé, qui a été déçue par l'amour, qui ne peut plus aimer. Elle réduit ainsi au désespoir le doux poète Sténio, plus jeune qu'elle, qui croyait à la vie, à l'amour, et de qui l'âme ingénue se flétrit desséchée par le scepticisme delà belle, de la dédaigneuse, de l'ironique, de l'ennuyée Lélia. Cette étrange personne a une sœur, Pulchérie, qui est une courtisane fameuse et qui oppose à ses vaines doléances son insolente luxure. C'est ici l'opposition de l'Intelligence et de la Chair, de l'Esprit et de la Matière. Puis voici Magnus, le prêtre auprès de qui Lélia représente la tentation et qui doute. Et voici le grand ami de Lélia, Trenmor, le forçat sublime. Trenmor était riche et beau; il a aimé ; il a été jeune ; il a eu vingt ans.

« Seulement il les a eus à seize ans » (!!) Puis il est devenu joueur. Ici un extraordinaire panégyrique de la sombre passion du jeu. Trenmor se ruine, en vient à emprunter pour ne pas rendre, finit pas escroquer cent francs à un « vieux millionnaire fraudeur et libertin », comme si le libertinage du volé excusait l'escroquerie du voleur ! Il a été condamné à cinq ans de travaux forcés. Il a subi sa peine et ainsi il s'est régénéré. « Si je vous disais que tel que le voilà, brisé, flétri, perdu, je le trouve plus haut placé dans la vie morale qu'aucun de nous... Puisqu'il avait mérité ce châtiment, il a voulu le subir. Il Ta subi. Il a vécu cinq ans fort et patient parmi ses abjects compagnons... Cet égout infect, Trenmor en est sorti debout, calme, purifié, pâle comme vous le voyez, mais beau encore comme la créature de Dieu... » Vous savez combien les forçats seront chers aux romantiques. Mais ai-je besoin de vous rappeler comment et d'où ils nous sont revenus, en ces derniers temps, auréolés de souffrance et de pureté ? Vous avez 4;ous présents à l'esprit et Crime et Châtiment de

Dostoïewsky et Résurrection de Tolstoï. La vertu de l'expiation, la religion de la souffrance humaine, quand elles nous sont revenues de Russie, nous les aurions saluées comme de vieillesconnaissances, si certaines œuvres essentielles de notre littérature ne nous étaient plus étrangères que les livres qui en sont issus à l'étranger.

La dernière partie du roman appartient à Sténio. Dépité par les dédains de Lélia qui l'a jeté dans les bras de sa sœur Pulchérie, il s'est plongé dans la débauche. Nous le retrouvons chez Pulchérie, en pleine orgie, puis dans un couvent de Camaldules, en conversation avec Trenmor et Magnus... Dans ces sortes d'ouvrages il ne faut s'étonner de rien... Ici une longue apostrophe à Don Juan que Sténio déplore d'avoir pris pour modèle. Vous ne doutez pas que le pauvre garçon ne finisse par le suicide. Il choisit la noyade qui avait, comme on voit, toutes les prédilections de l'auteur. Lélia arrive à temps pour s'agenouiller auprès du cadavre de cet enfant qui fut sa victime. Et Magnus surgit à propos pour étrangler

Lélia. Des mains pieuses ensevelissent Lélia et Sténio, unis et pourtant séparés jusque dans la mort.

Ce que nous venons de résumer ici, c'est la version originale de Lélia. George Sand reprit son œuvre en 1836 pour la remanier profondément et la gâter d'autant. Il est bien fâcheux que cette rédaction nouvelle — allongée, alourdie, obscurcie — ait définitivement remplacé l'autre. Sous sa forme première, Lélia est une œuvre d'une rare beauté, mais de la beauté d'un poème ou d'un oratorio. Cela est fait de l'étoffe de nos rêves. C'est une succession de rêveries assorties à la teinte de l'âme 1830. Il y a, à chaque époque, une sensibilité diffuse, des idées en suspension dans l'air, et qu'on retrouve à peine différentes chez les écrivains du même temps, sans qu'ils se les soient empruntées. Lélia est en quelque sorte la somme des thèmes qui avaient cours dans le roman personnel et dans la poésie lyrique d'alors. Voici le thème de la souffrance bienfaisante et inspiratrice : « Reviens donc, ô ma douleur! Pourquoi m'as-tu quit-

tée ? C'est par toi seule que l'homme est grand. » Et l'on dirait du Chateaubriand. Thème de la mélancolie : « La lune se leva... Que m'importaient la lune et ses nocturnes magies ? Je n'attendais rien d'une heure de plus ou de moins dans son cours. » Et Ton dirait du Lamartine. Voici la malédiction à la nature impassible : « Oui, je détestais cette nature radieuse et magnifique, car elle se dressait là devant moi, comme une beauté stupide qui se tient muette et fière sous le regard des hommes, et croit avoir assez fait en se montrant. » On songe au Vigny de la Maison du berger. Voici la religion de l'amour : « Doute de Dieu! doute des hommes, doute de moimême si tu veux, mais ne doute pas de l'amour! » Et c'est du Musset.

Mais le thème qui domine tous les autres, ou. si l'on veut, et puisque nous nous sommes engagés dans les comparaisons avec la musique, qui revient comme un leitmotiv, c'est celui de la désolation, de l'universelle désespérance, et du mal de vivre. C'est la même plainte qui, depuis Werther, retentit

d'un bout à l'autre de la littérature. C'est la même souffrance qu'ont redite à tous les échos René, Oberman, Lara. Les éléments en sont les mêmes : l'orgueil qui nous empêche de nous adapter aux conditions -de la vie universelle, l'abus de l'analyse qui avive et fait saigner toutes nos plaies, l'affolement de l'imagination qui évoque à nos yeux le- décevant mirage de Terres promises, dont nous sommes les éternels exilés. Lélia vient personnifier, à son tour, le « mal du siècle. » Sténio lui reproche de ne savoir chanter que la douleur et le doute. « Combien de fois vous m'êtes apparue comme un type de l'indicible souffrance où l'esprit de recherche a jeté l'homme ! Ne personnifiez-vous pas, avec votre beauté et votre tristesse, avec votre ennui et votre scepticisme, l'excès de douleur produit par l'abus de la pensée ? » Il ajoute : « Il y a bien de l'orgueil dans cette douleur, ô Lélia ! » En vérité, c'est une maladie. Car Lélia, non plus que ses frères en désespérance, n'a pas eu à se plaindre de l'existence. Ce sont les conditions générales de l'existence, telles qu'elles

s'imposent à tous les hommes, qui leur sont douloureuses. Ainsi, dans la santé, le jeu de nos muscles nous est une joie, mais malades nous sentons sur notre poitrine le poids de l'atmosphère et nos yeux sont offensés par l'aimable lumière du jour.

Quand parut Lélia^ ce fut parmi les vieux amis de George Sand une stupeur. Jules Néraud, le Malgache, lui écrivait : « Que diable est-ce là ? Où avez-vous pris tout cela ? Pourquoi avez- vous fait ce livre ? D'où sort-il, où va-t-il?... Ce type, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les confitures*. » Non, en effet, ce n'était pas elle. Elle était, elle, bien portante ; elle croyait à la vie, à la bonté des choses et à l'avenir de l'humanité, comme faisaient, vers le même temps, Victor Hugo et Dumas père, ces autres forces de la nature. Une âme étrangère à la sienne

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