Lettres à Sainte-Beuve
seur, qui avait raison. La crise de romantisme était commencée. Elle va prendre la forme aiguë et atteindre à son paroxysme pendant l'équipée de Venise. C'est, si vous le voulez bien, à ce point de vue que nous nous placerons pour étudier, après tant d'autres, ce fameux épisode.
Vous savez qu'il n'y a pas de sujet dont on ait davantage, et sans la rassasier, entretenu la curiosité des lecteurs. Rien qu'avec les livres consacrés à la question depuis dix ans, on ferait une bibliothèque . Tour à tour , M. Rocheblave, M. Maurice Clouard, le docteur Cabanes, et le bon félibre Mariéton, et Tardent collectionneur Spœlberch deLovenjoul et M. Decori ont versé aux débats les pièces du procès ^ Grâce à eux, nous possédons la correspondance complète de George Sand et de Musset, et le journal de George Sand et le journal
I. Consulter : Rocheblave, La fin d'une Légenae. — Maurice Clouard, Documents inédits sur A. de Musset. — D'' Cabakès. Musset et le D' Pagello . — Paul Mariéton. Une histoire d'amour.
— Vt" Spœlberch de Lovesjoul, La vraie histoire de Elle et Lui.
— Decori. Lettres de George Sand et Musset.
de Pagello. A l'aide de tous ces documents, M. Charles Maurras a composé sous ce titre : les Atnants de Venise, un livre qui est d'un psychologue et d'un artiste, et auquel je ne ferai qu'un reproche, c'est de voir partout le calcul et l'artifice et de pas croire assez à la sincérité. Et comment oublier que, dès l'année 1893, l'essentiel avait été dit par l'écrivain si pénétrant, par la femme admirable que fut Arvède Barine ? Le chapitre qu'elle a consacré dans sa biographie d'Alfred de Musset à l'épisode de Venise est encore ce qu'on a écrit sur la question de plus clair, de plus simple et de plus profond.
Sujet livré à la curiosité des hommes et à leurs disputes ! Car ce qui est singulier, c'est le zèle batailleur dont se sentent tout à coup animés ceux qui s'aventurent dans cette histoire. On y respire une atmosphère de combat. On se divise en partisans de George Sand et partisans de Musset ; et les deux partis ne s'accordent que sur un point : c'est pour rejeter tous les torts sur le client de l'adversaire. J'avoue qu'il m'est impossible de me passionner pour
un genre de discussion où nous sommes si mauvais juges. S'il fallait en croire les Mussettistes, le mal fait au pauvre poète par George Sand l'aurait réduit au désespoir et jeté dans la débauche. Mais s'il en fallait croire les Sandistes, George Sand ne se serait occupée de Musset qu'afin de l'arracher à la débauche et le convertir au bien. Je m'incline devant ces pieuses interprétations, mais je persiste à en préférer d'autres : j'aime mieux conserver à la physionomie de chacun des deux amants tout son puissant relief.
On a coutume enfin de plaindre ces malheureux qui ont tant souffert ! Au risque de passer pour un méchant homme, je me dispenserai de ces vains attendrissements. Car ces souffrances, les deux amants les ont souhaitées ; ils ont voulu en connaître l'incomparable saveur ; ils en ont tiré jouissance et profit. Ils avaient conscience qu'ils travaillaient pour la postérité. « La postérité répétera nos noms comme ceux de ces amants immortels qui n'en ont plus qu'un à eux deux, comme Roméo et Juliette, comme Héloïse et Abélard. On ne
parlera jamais de l'un sans parler de l'autre. » Juliette est morte à quinze ans ; Héloïse est entrée au couvent: les amants de Venise ont payé moins cher leur célébrité. Ils ont voulu donner un exemple, dresser un flambeau sur la route de l'humanité. « Le monde saura mon histoire : je l'écrirai... Ceux qui suivent la même route que moi verront où elle mène. » Et nunc erudimini. Regardons en eflet, et instruisons-nous !
Leur liaison date du mois d'août 1833.
Elle avait vingt-neuf ans. C'était le moment de sa. plus ardente séduction. Imaginez-la, l'enchanteresse , petite plutôt que grande , charmante de sveltesse, d'un visage si original avec cette peau brune aux tons si chauds, et cette opulente chevelure noire, et ces yeux, les grands yeux dont Musset, vingt ans après, conservait la hantise :
Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours I
Et cette femme, qu'on eût aimée à la passion, rien que pour son charme de femme,
était une femme célèbre ! Et elle avait du génie !
Lui, avait vingt-trois ans. Élégant, spirituel, coquet, quand il voulait plaire il était irrésistible ; et il le savait ! Il était entré dans la réputation par cette explosion de fantaisie et de gaieté; les Contes d'Espagne et d'Italie. Il avait écrit de beaux vers, rêveurs, inquiétants, hardis. Il avait donné les Caprices de Marianne où il s'était mis deux fois en scène, car il était à la fois Octave le sceptique, le désabusé, et il était Cœlio, le tendre et naïf Ccelio. Il croyait être Rolla. C'est à lui et non pas à un autre qu'aurait convenu, si d'ailleurs il eût jamais été prononcé, le nom d'enfant sublime.
Les voilà tous les deux. Ne dirait-on pas Lélia et Sténio? Et pourtant Lélia a précédé l'aventure de Venise. Elle en est non pas le reflet, mais le pressentiment. Cela est digne de remarque, mais je suis bien sûr que vous n'y trouvez rien de surprenant. Si la littérature imile parfois la réalité, combien n'arrive-t-il pas plus souvent que la réalité se modèle sur la littérature ?
George Sand d'abord, comme si vraiment elle eût prévu son destin, avait redouté de voir Musset. Le II mars, elle écrivait à Sainte- Beuve : « A propos, réflexion faite, je ne veux pas que vous m'ameniez Alfred de Musset. Il est très dandy. Nous ne nous conviendrions pas, et j'avais plus de curiosité que d'intérêt. » Mais un peu plus tard, à un dîner aux Frères provençauXj où Buloz réunit ses collaborateurs, George Sand se trouva auprès d'Alfred. Elle l'invita à l'aller voir. Quand parut Lélia elle lui en envoya un exemplaire, avec cette dédicace sur le premier tome : A Monsieur mon gamin d'Alfred, et cette autre sur le second : A Monsieur le vicomte Alfred de Musset, homm.age respectueux de son dévoué serviteur George Sand. Musset répondit par un jugement motivé sur le nouvel ouvrage. Mais parmi les lettres qui suivirent, il en vint une qui commençait ainsi : « Mon cher George, j'ai quelque chose de bête et de ridicule à vous dire. Je vous l'écris sottement au lieu de vous l'avoir dit, je ne sais pourquoi, en rentrant de cette promenade. J'en serai désolé,
ce soir. Vous allez me rire au nez, me prendre pour un faiseur de phrases dans tous mes rapports avec vous jusqu'ici. Vous me mettrez à la porte et vous croirez que je mens. Je suis amoureux de vous... »
Elle ne lui rit pas au nez. Elle ne le mit pas à la porte. Même elle ne le fit pas languir, puisque, le 25 août, elle écrivait à Sainte-Beuve, le confesseur : « Je me suis énamourée, et cette fois très sérieusement, d'Alfred de Musset. » Combien de temps cela durerait-il? Elle n'en savait rien. Mais pour le moment elle se déclarait complètement heureuse. « Je trouve cette fois une candeur, une loyauté, une tendresse qui m'enivrent. C'est un amour de jeune homme et une amitié de camarade. » Il y eut lune de miel dans le petit appartement du quai Malaquais ; les amis s'associaient à la joie de l'heureux couple, ainsi qu'on le voit par ces vers badins de Musset :
George est dans sa chambrette, Entre deux pots de fleurs, Fumant sa cigarette, Les yeux baignés de pleurs.
Buloz assis par terre Lui fait de doux serments, Solange par derrière Gribouille ses romans.
Planté comme une borne, Boucoiran tout crotté Contemple d'un œil morne Musset tout débraillé, etc.
Évidemment, comme poésie, cela ne vaut pas les Nuits...
L'automne venu, ils firent un voyage de noces à Fontainebleau. C'est là que se passa la scène étrange mentionnée dans Elle et Lui. Une nuit qu'ils étaient allés se promener dans la forêt, Musset fut la proie d'une hallucination, qu'au surplus il a lui-même décrite :
Dans un bois, sur une bruyère, Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir Qui me ressemblait comme un frère.
Je lui demandai mon chemin.
Il tenait un luth d'une main.
De l'autre un bouquet d'églantine.
Il me fit un salut d'ami
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.
Il avait vu réellement ce « double » vêtu de noir, qui devait revenir le visiter. La Nuit de décembre a été écrite de souvenir.
Ils souhaitèrent de faire mieux et de voir ensemble l'Italie. Musset avait déjà beaucoup décrit Venise : il n'était pas fâché d'y aller. M™* de Musset esquissa quelque opposition. Mais George Sand lui promit si bien — et si sincèrement — d'être maternelle à son fils qu'elle céda. Le 12 décembre 1833, dans la soirée, Paul de Musset conduisit les deux voyageurs jusqu'à la malle-poste. Sur le bateau de Lyon à Avignon, ils rencontrèrent un gros homme à la physionomie d'esprit. C'était Beyle-Stendhal, qui, consul à Civita-Vecchia, s'en allait rejoindre son poste. Il leur plut par sa conversation enjouée, quoiqu'il se moquât de leurs illusions sur l'Italie, et du caractère italien, et d'ailleurs de tout et de tous, et qu'on sentît qu'il se travaillait à faire de l'esprit et paraître méchant. Au dîner, où il se grisa, il dansa autour de la table avec ses grosses bottes fourrées. Par la suite, le fond de sa conversation se révéla : c'était l'obscénité.
136 GEORGE SAIsD
On fut trop heureux de continuer sans lui.
Le 28, les voyageurs sont à Florence, où l'aspect de la ville et des recherches faites dans les Chroniques florentines fournissent au poète le sujet de Lorenc^accio. — Il paraît que George Sand et Musset traitèrent chacun de leur côté le sujet, et qu'il existe un Loren^accio de George Sand. Je ne l'ai pas lu. mais je préfère celui de Musset. — Ils arrivèrent à Venise le 19 janvier 1834, et s'installèrent à l'hôtel Danieli. Ils étaient complètement brouillés.
Quelles causes de désaccord, quelles rancunes s'étaient accumulées entre eux? On ne le sait pas au juste, et l'activité des reporters rétrospectifs n'est pas parvenue à l'établir. Les lettres de George Sand nous renseignent seulement sur l'occasion de la brouille définitive : ce fut la maladie que fit George Sand, dès leur arrivée, et qui exaspéra Musset. Il prit de l'humeur en disant que c'était bien triste et bien ennuyeux une femme malade. Nous avons de bonnes raisons de croire que, depuis quelque temps déjà, elle l'ennuyait, lui le dandy, elle
la merlette blanche si lettrée, lui le fantaisiste, elle la bourgeoise placide et rangée, si laborieuse, si régulière dans l'irrégularité! Il l'appelait «l'ennui personnifié, la rêveuse, la bête, la religieuse » — quand il l'appelait de termes qu'on peut transcrire. Il prononça la phrase de rupture : « George, je m'étais trompé : je t'en demande pardon, mais je ne t'aime pas. » Elle, blessée, offensée, repartit : « Nous ne nous aimons plus, nous ne nous sommes pas aimés. » Ils avaient repris leur indépendance. — Notons-le bien. C'est un point que George Sand considère comme de la dernière importance et auquel elle revient sans cesse : elle n'avait plus de comptes à rendre à son compagnon.
La maladie les retint à Venise : la maladie de George Sand d'abord, mais ensuite et surtout refifra5^ante maladie de Musset — fièvre chaude compliquée d'un mal de poitrine, avec des crises de délire durant six heures consécutives, et où quatre hommes pouvaient à peine le maîtriser.
George Sand fut pour lui une garde-malade
admirable. On ne saurait trop le redire. Elle le veilla les nuits, elle le soigna les jours, trouvant encore le moyen de travailler — oh ! l'étonnante femme ! — et de gagner de quoi payer leurs dépenses communes. On le savait, mais j'en apporte une preuve nouvelle. Je la trouve dans les lettres que, de Venise, George Sand adressait à Buloz ; ces lettres, M"*^ Pailleron, née Buloz, et M'"* Landouzy ont bien voulu me les communiquer : je les en remercie pour vous comme pour moi. Je vous en lirai quelques passages essentiels.
« 4 février.
« Lise^ quand vous sere::^ seul.
« Mon cher Buloz, vos reproches tombent sur moi dans un triste moment. Si vous avez reçu ma lettre, vous savez déjà que jusqu'ici je ne les ai pas mérités. Enfin, depuis quinze jours, j'étais bien et je travaillais. Alfred travaillait aussi, quoi qu'il fût un peu souffrant et qu'il eût de temps en temps des accès de fièvre. Il y a environ cinq jours, nous sommes tombés malades à peu près ensemble. Moi
d'une dyssenterie qui m'a fait horriblement souffrir et dont je ne suis pas rétablie, mais qui m'a laissé au moins la force de le soigner, lui d'une fièvre nerveuse et inflammatoire, qui a fait des progrès rapides, au point qu'aujourd'hui il est très mal et le médecin déclare qu'il ne sait qu'en penser. Il faudra attendre au douzième ou treizième jour pour savoir s'il n'y a point de danger pour sa vie ! Et que sera ce douzième ou treizième jour? Le dernier peutêtre ! Je suis au désespoir, accablée de fatigue, souffrant horriblement et attendant quel avenir ?
« Comment voulez-vous que je m'occupe de littérature et de quoi que ce soit au monde dans ce moment-ci? Je sais seulement qu'il nous reste pour fortune soixante francs, que nous allons dépenser énormément en pharmacie, en garde-malade, en médecin et que nous vivons dans une auberge très chère. Nous allions la quitter et habiter une maison particulière. Alfred n'est pas transportable et ne le sera peut-être pas d'un mois, en supposant tout au mieux. Nous serons obligés de pa5'^er
un terme de loyer inutilement et nous retournerons en France s'il plaît à Dieu. Si mon malheur va jusqu'au bout et qu'Alfred meure, je vous avoue que ce qui arrivera après moi m'est assez indifférent. Si Dieu permet qu'Alfred se rétablisse, je ne vois pas avec quoi nous payerons les frais de sa maladie et son retour. Les mille francs que vous devez m 'envoyer n'y suffiront pas et je ne sais comment nous ferons. Ne retardez pas du moins l'envoi de cette somme ; quand elle arrivera, elle sera plus que nécessaire. Je suis fâchée du désagrément que vous avez d'attendre votre publication, mais voyez si c'est ma faute. Si Alfred avait quelques jours de calme, je pourrais bien vite terminer mon travail. Mais il est dans un état d'agitation et de délire épouvantable. Je ne puis pas le quitter un instant. J^ai mis neuf heures à vous écrire cette lettre. « Adieu, mon ami. Plaignez-moi.
« George. »
« Surtout, pour quelque raison que ce soit, ne dites à personne, à personne au monde, qu Al-
fred est malade. Si sa mère l'apprenait (et il suffit de deux personnes pour dire un secret à tout Paris), elle en deviendrait folle. S'il faut qu'elle apprenne son malheur, se charge qui voudra de le lui apprendre, mais, si dans quinze jours Alfred est hors de danger, il est inutile qu'elle se désole à présent. Adieu, tout à vous. »
« 13 février 1834.
« Mon ami, Alfred est sauvé, il n'a pas eu de nouvelle crise et nous touchons au quatorzième jour sans que le mieux se soit interrompu. A la suite de l'affection cérébrale, il s'est déclaré une inflammation de poitrine qui nous a un peu effrayés pendant deux jours... Il est en ce moment d'une faiblesse extrême et il extra vague encore de temps en temps. Il demande des soins continuels le jour et la nuit. Ainsi, croyez bien que je ne cherche pas de prétexte pour retarder mon travail. Il y a huit nuits que je ne me suis déshabillée ; je dors sur un sofa et à toutes les heures il faut
que je sois sur pied. Malgré cela, je trouve encore moyen, depuis que je suis rassurée sur sa vie, d'écrire quelques pages dans la matinée, aux heures où il repose. Et cependant j'aimerais bien à en profiter pour reposer moi-même. Soyez sûr, mon ami, que ce n'est ni le courage ni la volonté qui me manque. Vous ne désirez pas plus que moi que je remplisse- mes engagements. Vous savez qu'une dette me cuit comme une plaie. Mais vous êtes assez notre ami pour avoir égard à ma situation et pour ne pas me laisser dans l'embarras. Je passe ici de bien tristes jours auprès de ce lit, où le moindre mouvement, le moindre bruit est pour moi un sujet d'effroi perpétuel. Dans cette disposition, je n'écrirai pas des œuvres légères. Elles seront lourdes, au contraire, comme ma fatigue et ma tristesse.
« Ne me laissez pas sans argent, je vous en prie; je ne sais pas ce que je deviendrais. Je dépense vingt francs par jour en drogues de toute espèce. Nous ne savons comment le faire vivre... »
Ces lettres détruisent l'un des comméraoes
innombrables nés autour de l'intimité de l'hôtel Danieli. Et moi aussi, grâce à elles, j'aurai mis fin à une légende ! Dans le second volume de l'ouvrage de Wladimir Karénine sur George Sand, page 61, il est dit : « M. Plauchut nous a raconté, d'après ce que lui avait dit Buloz, que Musset, pendant son séjour à Venise, avait été entraîné dans un brelan où il avait perdu dix mille francs. L'imprudent joueur ne pouvait et n'aurait jamais pu payer cette dette d'honneur : il lui fallait choisir entre le suicide et le déshonneur. George Sand n'hésita pas un instant. Elle écrivit aussitôt au directeur de la Revue en le priant de lui avancer cet argent. » Et rette dette aurait longtemps pesé sur elle.
Or, voici le fait tel qu'il résulte d'une lettre de George Sand à Buloz.
« Je vous prie en grâce de payer la dette d' Alfred et de lui écrire que c'est une affaire terminée. Vous ne pouve^ pas vous imaginer l'impatience et V inquiétude que cette petite affaire lui cause. Il m'en parle à tout instant et me recommande
tous les jours de vous écrire à cet égard. Il doit ces trois cent soixante francs à un ieune hom^ne qu'il connaît peu et qui petit s'en plaindre dans le monde...
« Vous lui ave\ déjà fait des avances bien plus considérables., il s'est acquitté et vous ne craigne^ pas qu'il vous fasse banqueroute. Si, par suite de sa maladie, il restait longtemps sans pouvoir travailler , soye^ tranquille, mon travail subviendrait à cela... Faites-le donc, je vous prie, et écrivez-lui vite une petite lettre bien courte et bien rassurante que je lui lirai et qui tranquillisera un des tourments de sa pauvre tête. Ah ! si vous savie^, mon ami, ce que c'était que ce délire 1 Qiielles choses sublimes et épouvantables il disait et quelles convulsions, quels cris ! Je ne sais pas comment il a eu la force d'y résister et comment je ne suis pas devenue folle moimême- Adieu, adieu, mon ami. »
Ainsi il y a bien eu une dette de jeu, mais sans qu'on sache exactement où elle fut contractée. Elle se montait à trois cent soixante
francs... Nous sommes un peu loin des dix >r mille francs et de la menace de suicide.
Et maintenant, entrons en pleine folie !
Musset avait été soigné par un jeune docteur, Pietro Pagello. C'était un honnête jeune homme, d'esprit lent, de conversation pauvre, d'ailleurs ne sachant pas le français, mais fort beau garçon. George Sand s'éprit de lui. Une nuit, après avoir griffonné trois pages, elle les mit dans une enveloppe sans adresse, qu'elle tendit à Pagello. Celui-ci ayant demandé à qui il devait porter la lettre, George Sand reprit l'enveloppe et y inscrivit : « Au stupide Pagello. » Nous avons cette déclaration. Il y était dit, entre autres choses : « Toi du moins tu ne me tromperas pas, tu ne me feras pas de vaines promesses et de faux serments... Ce que j'ai cherché en vain dans les autres, je ne le trouverai peut-être pas en toi, mais je pourrai toujours croire que tu le possèdes... Je pourrai interpréter ta rêverie et faire parler éloquemment ton silence. » Et cela nous renseigne clairement sur le genre d'attrait par où
xo
Pagello avait conquis George Sand. Elle l'aimait, parce qu'il était stupide.
Quand devinrent-ils amants? Musset surpritil leur intimité? Ce qui est certain, c'est qu'il eut des soupçons, qu'il fit avouer à Pagello son amour pour George Sand*. Il se passa
I. Sur une des lettres inédites de George Sand à Buloz on trouve, de l'écriture de Buloz, les lignes suivantes :
« Enfin le matin, à son lever, il découvrit dans une pièce voisine une table à thé servie encore, mais avec une seule tasse. « Tu as donc pris le thé hier soir? — Oui, dit George Sand, j'ai pris le thé avec le docteur — Ah! comment cela se fait-il? Il n'y a qu'une tasse. — On aura enlevé l'autre. — Non t on n'a rien enlevé. Vous avez bu dans la même tasse ! — Quand cela serait ! Vous n'avez plus le droit de vous inquiéter de ces choseslà. — J'en ai encore le droit, puisque je passe encore pour votre amant. Vous devriez au moins me respecter, et, puisque je pars dans trois jours, attendez ce départ pour vous mettre si à l'aise. »
« Le soir de cette scène, Alfred de Musset surprend George Sand accroupie sur son lit et écrivant une lettre : « Que fais-tu là? — Je lis. » Et elle souffla la chandelle — « Si tu lis, pourquoi éteindre la chandelle? — Elle s'est éteinte d'elle-même : rallumelà ».
« Alfred de Musset la ralluma en effet.
« Ah 1 tu lis, dis-tu, et tu n'as pas de livre. Dis plutôt, infâme... que tu écris à ton amant. »
« George Sand eut recours à ses cris ordinaires; elle voulait s'échapper de la maison. Alfred de Musset la devina : « Tu nourris une pensée horrible : tu veux courir chez ton docteur, me faire passer pour fou, dire que je veut attenter à tes jours. Tu ne sortiras pas; je veux te garantir d'une lâcheté. Si tu sors, je te plaquerai sur ta tombe une épitaphe à faire pâlir ceux qui la liront », lui dit Alfred avec une terrible énergie.
« George Sand trembla, pleura.
« Je ne t'aime plus, disait Alfred à George Sand en la raillant ; c'est le moment de prendre ton poison ou de te jeter à l'eau. «
alors entre eux trois une scène extraordinaire, mais dont nous avons pour témoignage le récit même de George Sand. C'est elle qui écrivit plus tard à Musset : « Adieu donc le beau poème de notre amitié sainte et de ce lien idéal qui s'était formé entre nous trois, lorsque tu lui arrachas à Venise l'aveu de son amour pour moi, et qu'il te jura de me rendre heureuse. Ah ! cette nuit d'enthousiasme où malgré nous tu joignis nos mains en nous disant : « Vous vous aimez et vous m aimez pourtant. Vous m'avez sauvé corps et âme. » Ainsi, Musset avait solennellement abjuré son amour pour George Sand — et fiancé sa maîtresse de la veille avec un nouvel amant — dont il serait le meilleur ami. Tel était le lien idéal, telle l'amitié sainte... Le voilà, le coup de folie romantique.
Musset quitta Venise le 29 mars 1834 : il y laissait George Sand avec Pagello. L'exalta-
n Aveu à Alfred de son secret sur le docteur. Rapprochement. Départ d'Alfred. Lettres de George Sand tendres et enthousiastes. »
Ce sont les épisodes fameux de la tasse de thé et de la lettre, tels que Buloz les avait entendu raconter à l'époque même.
tion continua. Nous en constatons la permanence dans les lettres échangées entre Musset et George Sand. En passant par le Simplon, la grandeur immuable des Alpes frappe Musset d'admiration, et il songe qu'il a deux « grands amis ». C'est le vertige des cîmes. George Sand lui écrit : « Je ne te dis rien de la part de Pagello, sinon qu'il te pleure presque autant que moi. » Il répond : « Brave jeune homme! Dis-lui combien je l'aime, et que je ne puis retenir mes larmes en pensant à lui. » Et plus tard : « Lorsque j'ai vu ce brave Pagello, j'y ai reconnu la bonne partie de moi-même, mais pure et exempte des souillures irréparables qui l'ont empoisonnée en moi. » Et encore : « Traite-moi toujours ainsi. Cela me rend fier. Mon amie, la femme qui parle ainsi de son nouvel amant à celui qu'elle quitte et qui l'aime encore, lui donne la preuve d'estime la plus grande qu'un homme puisse recevoir d'une femme... » Le romantisme qui a fait un drame noir avec la situation de VÉcole des femmes et un autre avec celle des Précieuses ridicules, excelle à prendre au
tragique et tourner au sublime des situations de comédie.
Cependant, à Venise, George Sand s'étaitmise en ménage avec Pagello — et avec toute la famille, toute la trâlée des Pagello : le frère, la sœur, sans compter les rivales qui venaient faire des scènes. C'est la platitude vulgaire et bruyante d'une intimité italienne. Et elle continuait de s'applaudir de son choix, mais en quels termes ! « J'ai là près de moi mon ami, mon soutien ; il ne souffre pas lui, il n'est pasfaible, il n'est pas soupçonneux... il a son calme et sa vertu... Il m'aime en paix, il est heureux sans que je souffre, sans que je travaille à son bonheur... Eh bien! moi, j'ai besoin de souffrir pour quelqu'un. J'ai besoin de nourrir cette maternelle sollicitude, etc. » Elle commence à être excédée de la stupidité de son Pagello. Elle eut l'idée de l'amener à Paris. Ce fut le coup de grâce. Il y a des choses qui ne supportent pas le voyage. Sur le pavé de Paris, l'absurdité de leur situation leur apparut. « Depuis qu'il a mis le pied en France, disait-elle, Pagello n'a plus rien com-
pris. » Ce qu'il fut tout de même forcé de comprendre, c'est qu'on ne voulait plus de lui. On le poussa dehors. Bon voyage, signor Pagello ! — N'admirez-vous pas cette puissance avec laquelle George Sand élève jusqu'au type le caractère de quiconque l'approche ? Ce Pagello, pour s'être aventuré dans son voisinage, le voilà voué au comique et tel qu'un personnage de Molière.
Musset et George Sand n'avaient pas cessé de s'aimer. Ce fut lui qui la supplia de le reprendre. « Je suis perdu, vois-tu, je suis noyé, inondé d'amour; je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je respire, si je parle : je sais que j'aime. » George Sand redoutait de revenir à lui. Et Sainte-Beuve le lui défendait! L'amour fut le plus fort. Elle céda.
A peine avait-elle cédé, leur supplice recommença. Plaintes, reproches, récriminations. « J'en étais bien sûre que ces reproches-là viendraient dès le lendemain du bonheur rêvé et promis... En sommes-nous déjà là, mon Dieu ? » Ce qui les torturait, c'était ce passé qu'ils avaient cru « un beau poème » et
qui leur apparaissait comme un cauchemar, « Tout cela, vois-tu, c'est un jeu que nous jouons. )) Jeu cruel, dont Musset éprouvait une lassitude de plus en plus grande, qui au contraire devenait peu à peu pour G eorge Sand un besoin. Car c'est elle maintenant qui supplie. On lit sur son journal, à la date du 24 décembre 1834 • << Et si je courais, quand l'amour me prend trop fort î Si j'allais casser le cordon de sa sonnette jusqu'à ce qu'il m'ouvrît sa porte ! Si je m'y couchais en travers jusqu'à ce qu'il passe ! » Elle coupa ses magnifiques cheveux et les lui envoya. Ainsi s'humilie l'orgueilleuse. Elle est désormais en proie à l'amour, comme à un mal sacré : c'est Vénus tout entière à sa proie attachée. Est-ce encore l'amour qu'il faut dire? « Je ne t'aime plus, mais je t'adore toujours. Je ne veux plus de toi, mais je ne peux pas m'en passer. » Enfin ils eurent le courage, en mars 1835, de se désen- x m lacer pour toujours.
Il nous reste à expliquer la singularité de cette aventure — qui, à vrai dire, défie toute
logique, j'entends la logique de la passion — mais qui devient aisément intelligible, si on y voit un cas de romantisme aigu, le plus beau cas de romantisme vécu que nous offre l'histoire des lettres.
Le romantisme consiste d'abord à étaler sa vie, à publier les plus intimes de ses joies et de ses souffrances. Dès le début, George Sand et Musset ont mis dans la confidence tout le cercle de leurs amis — des gens de lettres I George Sand avertit expressément Sainte- Beuve qu'elle veut que désormais sa vie sentimentale soit au grand jour. Ils ont la conscience d'être en représentation ou, si vous préférez, d'être les sujets d'une expérience sur laquelle raisonne la galerie.
Le romantisme consiste ensuite pour l'écrivain à mettre sa vie dans ses livres, à faire de la littérature avec ses émotions. Cette idée de mettre leur aventure en récit vint aux deux amants avant même qu'elle ne fût terminée. C'est de Venise que George Sand écrit les premières Lettres d'un voyageur, adressées au poète — et aux abonnés de la Revue des
Deux Mondes. Musset, pour faire mieux, songe à composer tout un roman avec l'épisode en cours : « Je ne mourrai pas sans avoir fait mon livre sur moi et sur toi, sur toi surtout. Non, ma belle, ma sainte fiancée, tu ne te coucheras pas dans cette froide terre, sans qu'elle sache qui elle a porté. Non, non, j'en jure par ma jeunesse et mon génie. » Ce fut la Confession d'un enfant du siècle., à laquelle il faut joindre V Histoire d'un merle blanc et Elle et Lui... et tout ce qui a suivi.
Inversement, le romantisme — et c'est alors qu'il n'est plus seulement une lourde faute de goût mais qu'il devient l'erreur la plus dangereuse — consiste à mettre la littérature dans la vie, à prendre pour règle de nos actions la dernière mode littéraire. Les romantiques, qui ont eu tant d'idées fausses, n'ont eu aucune idée plus fausse que celle qu'ils se sont faite de l'amour. Et c'est dans la correspondance de George Sand et de Musset que nous voyons le paradoxe s'étaler dans toute sa beauté. Il consiste à dire que l'amour mène à la vertu, et qu'il y mène par le changement.
Est-ce d'elle ou de lui que venait l'idée ? C'est la foi où ils ont communié. George Sand écrit : « Tu l'as .dit cent fois, et tu as eu beau t'en dédire, rien n'a effacé . cette sentencelà : il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose. Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et qui se retrouve, qu'il faut cultiver ou qu'il faut acheter par" des souffrances cruelles, par des expériences douloureuses. Peut-être m'as-tu aimée avec peine pour aimer une autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t'aimera-t-elle moins que moi, et peut-être sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a de tels mystères dans ces choses, et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues ! Laisse-toi faire, ne lui résiste pas. Il n'abandonne pas ses privilégiés. Il les prend par la main et il les place au milieu des écueils où ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer. » Et encore : « Croistu donc qu'un amour ou deux suffisent pour épuiser et flétrir une âme forte? Je l'ai cru aussi longtemps, mais je sais à présent que
c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer. Peut-être que plus on a cherché en vain plus on devient habile à trouver, plus on a été forcé de changer plus on devient propre à conserver. Qui sait? C'est peut-être l'œuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une vie. C'est une couronne d'épines qui fleurit et se couvre de roses quand les cheveux commencent à blanchir... »
C'est du délire.
Et il s'est trouvé deux êtres pour s'abreuver de ce pathos, deux vivants pour vivre cette chimère monstrueuse ! Tels sont les ravages que peut faire une certaine conception de la littérature. Par l'exemple que nous en apportent deux illustres victimes, nous pouvons imaginer, sans crainte d'erreur, que d'autres, bien d'autres — qui furent d'obscurs comparses, mais qui étaient des êtres humains — en ont été pareillement dupes. Il y a, en littérature, des modes malfaisantes et qui se traduisent dans la vie par des ruines. L'aventure de Venise met cette vérité dans un jour aveuglant : tel en est l'intérêt et tel l'enseignement.