L'AMIE DE MICHEL (DE BOURGES
LISZT ET LA COMTESSE d'AGOULT MAUPRAT
Nous avons retracé, dans ses traits essentiels, l'aventure de Venise. Cet amour, où George Sand et Musset avaient mis tant de littérature, va-t-il, du moins, servir à la littérature? On n'en pouvait douter. C'est la coutume des romantiques de faire avec leurs grands chagrins de petites chansons. Quand parut la correspondance de George Sand et de Musset, on s'étonna d'y trouver des passages qu'on savait par cœur. On les avait déjà lus dans l'œuvre imprimé du poète ou de la romancière. On constatait qu'une idée, un mot. une image de l'un, avait pris place dans l'œuvre de l'autre.
C'est dans une lettre de George Sand que se trouvait cette phrase : « C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » Vous savez le parti qu'en a tiré Musset ; il en a fait le couplet de Perdican : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées... Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime et quand on est sur le bord de sa tombe on se retourne pour regarder en arrière et on se dit : « J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé. C'est moi qui ai vécu et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » On multiplierait sans peine ces rapprochements. Ils ne sont que le signe de l'influence réciproque qu'ont exercée l'un sur l'autre George Sand et Musset, et dont leur œuvre va être toute pénétrée.
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Cette influence a été d'espèce différente et de degré inégal. C'est George Sand qui, la première, fit de la littérature avec leurs communs souvenirs. Souvenirs tout proches, tout imprégnés de larmes récentes, puisque à peine les deux amants venaient-ils de se séparer quand George Sand fit l'excursion racontée dans la première Lettre d'un voyageur. Elle remonte le cours de la Brenta. C'est au mois de mai : les prés sont en fleurs ; à l'horizon les Alpes du Tyrol profilent leur cime neigeuse. Et devant ses yeux surgit l'image des heures passées au chevet du malade, dans l'angoisse du mal sacré où elle croit voir la colère de Dieu, Elle poursuit par une visite aux grottes d'Oliero. Et de nouveau l'amour blessé pleure dans son cœur. Elle revient par Possagno, dont les belles filles ont servi de modèle à Canova, jusqu'à Venise où le docteur lui remet une lettre de celui qu'elle a laissé, qu'elle a fait partir. — Ces alternatives de poétiques descriptions et d'efl"usions lyriques, cette sorte de dialogue à deux voix, dont l'une est celle de la nature et l'autre celle
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du cœur, ne dirait-on pas déjà une Nuit de Musset?
La seconde des Lettres d'un voyageur est toute descriptive. C'est le printemps à Venise. Les vieux balcons s'égaient de jeunes fleurs ; les rossignols s'interrompent pour écouter des sérénades; il y a des chants à tous les carrefours, de la musique dans le sillage de toutes les gondoles ; il y a des parfums et des soupirs et de l'amour dans l'air... Jamais on n'a mieux dit les délices des nuits vénitiennes. Jamais on n'a mieux exprimé l'harmonie de « ces trois éléments, l'eau, le ciel et le marbre », et jamais suggéré d'une façon plus pénétrante le « charme de Venise ».
La troisième Lettre — où il est parlé de la noblesse et des femmes de Venise, comme la seconde mettait en scène les gondoliers et leurs mœurs — complète 1 impression. Ainsi qu'avaient fait jadis les Pyrénées, l'Italie a ému notre berrichonne. C'est une acquisition pour sa palette. Désormais, et plus d'une fois, Venise fournira à ses récits son merveilleux décor. Remarquons-le pourtant. Ce n'est point là
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dans l'œuvre de George Sand une note nouvelle. Il n'y a pas, dans son inspiration, différence essentielle. Sa sensibilité n'a pas été changée. Son goût seulement s'est épuré. Musset, le plus romantique de nos poètes, avait éminemment le goût classique. C'est lui qui, dans les Lettres de Dupiiis et Cotonet, définira le romantisme par l'abus des adjectifs. Il était de l'avis de M™* de Lafayette qu'un mot rayé vaut vingt sols et une phrase vingt francs. Sur un exemplaire d'Indiana il avait supprimé toutes les épithètes inutiles : cela devait faire pas mal de suppressions. George Sand avait l'esprit .trop large pour se blesser de cette critique, et l'intelligence assez avisée pour en profiter.
La transformation, chez Musset, fut sing-ulièrement plus profonde. Quand il était parti pour Venise, il était le plus charmant des poètes et le plus jeune, fantaisiste et espiègle : c'était « Monsieur mon gamin d'Alfred ». Il était, quand il revint, le poète le plus douloureux. Il resta d'abord quelque temps comme étourdi, l'âme courbaturée, étonné du change-
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ment qu'il constatait en lui et se dérobant à l'inspiration nouvelle qui le cherchait :
J'ai vu le temps où ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau. ,
Dans la Nuit de mai, le premier en date de ces « chants désespérés », se trouve la comparaison du poète avec le pélican servant ses entrailles en pâture à ses petits affamés. Car les seules images qui apparaîtront dans cette poésie, et souvent avec une ampleur magnifique, seront des images de tristesse : celle de la Solitude dans la Nîiit de décembre, et dans la Lettre à Lam.artine celle du laboureur dont la maison a été incendiée. La Nuit d'août témoigne d'un furieux essai pour se reprendre à la vie ; mais dans la Nuit d'octobre c'est la colère qui reparaît :
Honte à toi, qui la première M'as appris la trahison !..
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On s'est demandé si c'est bien l'amante de Venise que désigne ici le poète. Et quand ce serait une autre, qu'importe ? Il ne l'aperçoit qu'à travers celle qui maintenant symbolise pour lui « la Femme » et le mal qu'un homme peut souffrir par une femme. Cependant, et à mesure que cette souffrance devient moins vive, étant plus lointaine, il commence à eri découvrir le bienfait. Son âme s'est élargie au point de communier maintenant avec tout ce qu'il y a de grand dans la nature et dans les arts : l'harmonie des cieux, le silence des nuits, le murmure des flots, et Pétrarque, et Michel- Ange, et Shakespeare. Jusqu'au jour où s'élevant à cette idée qu'
Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur,
— seule philosophie d'une conception de la vie qui fait de l'amour le tout de l'homme — il ne se contente plus de pardonner, il remercie :
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent, Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain, Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement : à cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle, J'enfouis .ce trésor dans mon âme immortelle Et je l'emporte à Dieu.
Tel est, de la Nuit de mai au Souvenir, ce poème d'amour, le plus beau et le plus profondément humain qu'il y ait sans doute dans notre langue. Le poète charmant était devenu un grand poète. Il s'était produit chez lui cette commotion qui retentit dans les profondeurs de l'être et le renouvelle tout entier. C'est en ce sens que se vérifie la théorie romantique de la vertu éducatrice de la souffrance. Et la souffrance amoureuse n'a pas seule ce privilège. Au lendemain d'un malheur qui bouleverse notre vie, à la suite d'une déception qui fait s'écrouler notre édifice moral, le monde nous apparaît changé. Le réseau des idées reçues et des opinions conventionnelles s'est rompu. Nous nous trouvons en contact direct avec la réalité, et le choc fait jaillir notre vraie nature... Telle est la crise que Musset venait de traverser : l'homme en sortait meurtri, et le poète triomphant.
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On a trop dit que George Sand n'avait été qu'un reflet des hommes qui l'avaient approchée. Dans le cas de Musset, c'est le contraire qui est vrai. Musset lui doit plus qu'elle ne doit à Musset. Elle l'a transformé sous l'action de sa puissante individualité. Elle, au contraire, n'avait vu en Musset qu'un enfant. Ce qu'elle cherchait, c'était un dominateur.
Elle crut l'avoir trouvé, au cours de cette même année 1835.
La sixième Lettre d'un Voyageur est adressée à Éverard. Cet Éverard est qualifié d'homme supérieur, d'une taille tellement au-dessus de la moyenne que George Sand lui conseille « de s'asseoir au milieu de ses frères. Debout, tu les dépasses trop... » Elle le compare tantôt à Atlas portant le monde et tantôt à Hercule vêtu d'une peau de lion. Mais entre toutes les comparaisons par lesquelles elle s'efiorce de prendre mesure de sa hauteur, sans espérer d'y atteindre, on voit bien que celle qu'elle préfère c'est Marins à Minturnes. Il personnifie la vertu à l'antique : c'est le Romain.
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A qui vont toutes ces flagorneries ? Et qui était cet homme de Plutarque?
Il s'appelait Michel, et exerçait à Bourges la profession d'avocat.
Il n'avait que trente-sept ans, mais il en paraissait soixante. Après Sandeau et Musset, George Sand en avait assez des « adolescents ». Il en prit bien à celui-ci d'avoir l'air d'un vieillard. Ce qui frappait en lui c'était l'importance du crâne, ou plutôt des crânes. « Il semblait avoir deux crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme étant aussi proéminents à la proue de ce puissant navire que ceux des généreux instincts l'étaient à la poupe » *. Pour comprendre cette définition du « beau physique » sous la plume de George Sand, il faut se rappeler qu'à cette époque elle s'occupait de phrénologie. L'une des Lettres d'un Voyageur est intitulée Sur Lavater et sur une Maison déserte. Et c'est Geoge Sand qui conte, dans une lettre à j^^me d.*Agoult, que son jardinier ayant voulu