‹ George SandChapitre 18 sur 41 · I. Communiquée par M. Charles Duplomb · texte numérisé non relu

I. Communiquée par M. Charles Duplomb

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attribua la garde des enfants à George Sand. Tout n'était cependant pas fini. Au mois de septembre de l'année 1837, George Sand était avertie que Dudevant voulait enlever Maurice. Elle expédia un ami sûr, qui installa l'enfant à Fontainebleau où elle alla le garder. Sur ces entrefaites, elle apprend que Dudevant, n'ayant pas trouvé son fils à Nohant, s'est rattrapé en enlevant sa fille, Solange, malgré les larmes de l'enfant et la résistance de l'institutrice qui a été bousculée. Elle met la police en mouvement, découvre que sa fille est séquestrée à Guillery, près Nérac, saute en chaise de poste, tombe chez le sous-préfet, un charmant garçon — c'était le baron Haussmann — qui monte dans sa voiture, et, escorté du lieutenant de gendarmerie et de l'huissier à cheval, vient mettre le siège devant Guillery. Dudevant amène sa fille sur le seuil et la remet à sa mère, non sans menacer celle-ci de faire reprendre Maurice par autorité de justice. Et les deux époux se séparent... enchantés l'un de l'autre, affirme George Sand. Désormais ils ne devaient guère se revoir. Dans toutes ces

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affaires, Dudevant avait donné de lui-même une assez piètre opinion. Lors de la liquidation, il réclama quinze pots de confiture et un poêle en fer de un franc cinquante. Cela parut mesquin.

Le premier usage qu'avait fait George Sand des droits nouveaux que lui avait reconnus le tribunal, en 1836, c'avait été de partir en bande, avec Maurice et Solange, pour la Suisse où l'attendaient ses amis Franz Liszt et la comtesse d'Agoult.

C'est par Musset que George Sand avait fait la connaissance de Liszt : celui-ci donnait des leçons de musique à la sœur d'Alfred, Hermi-' nie. Il était né en 181 1. Il était donc de sept ans plus jeune que George Sand : il avait vingt-trois ans lorsque commencèrent leurs relations, destinées à rester uniquement amicales. De singulières affinités de nature les rapprochaient. Liszt avait songé à se faire prêtre : sa ferveur religieuse s'était transformée en un ardent amour pour l'humanité.

Dépourvu d'instruction première, il lisait avec

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avidité. C'est lui qui^ rencontrant un jour l'avocat Crémieux, lui demanda : « Monsieur Crémieux, apprenez-moi toute la littérature française. » Ce qui fit dire à Crémieux : « Une grande confusion semble régner dans la cervelle de ce jeune homme. » Il avait été transporté par le mouvement de 1830, très influencé par les idées saint-simoniennes, enthousiasmé par Lamennais, qui venait de publier les Paroles d'un Croyant. Une lecture de Leone Leoni avait fait de lui un admirateur de George Sand. Leone Leoni est une transposition de Manon Lescaut dans le mode romantique. Une jeune fille, Juliette, enlevée par un jeune seigneur, s'aperçoit que celui-ci est un abominable escroc. Imaginez toutes les infamies que peut commettre un apache cumulant ses fonctions avec celles d'un « ami des femmes » des boulevards extérieurs : vous avez Leone Leoni. Juliette, qui est de nature honnête, a horreur de ces atrocités et de ces ignominies. Et pourtant et malgré tout, elle revient à Leone Leoni : elle ne veut être qu'à lui. L'amour est le plus fort :

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la passion emporte tous les scrupules et triomphe de toutes les révoltes. — Ai-je besoin de vous faire remarquer la différence entre le roman si vrai du xvill' siècle et la fantaisie lyrique du xix® ? Manon et Des Grieux peuvent rester indéfiniment unis l'un à l'autre, car ils se valent. Cela se passe dans les basfonds de la société et dans la boue du cœur. Faites de Des Grieux un honnête homme, ou de Manon une fille vertueuse, tout s'écroule. Et c'est précisément en quoi consiste la transposition dans Leone Leoni. Aussi bien, c'est ce romantisme qui charma Liszt.

Lui aussi, il venait de donner l'exemple d'une belle application du romantisme à la vie. Un beau jour, Marie d'Agoult, née de Flavigny, avait quitté son mari et sa fille, et ne voulant rien savoir hors sa passion, elle était partie pour Genève où Liszt vint la rejoindre.

Entre les deux femmes s'établit une amitié où, de part et d'autre, la volonté de se rapprocher entra plus que l'attrait véritable et la sympathie foncière. Blonde aux yeux bleus, svelte, diaphane, une vraie Diane, la com-

tesse d'Agoult est une aristocrate et une mondaine ; George Sand est tout le contraire. Mais la comtesse d'Agoult venait de « sacrifier toutes les vanités du monde pour un artiste » : on lui devait d'entrer en relations avec elle. A Genève, le séjour fut joyeux et bruyant. Les Pijfoels (George Sand et ses enfants) et les Fellows (Liszt et son élève Hermann Cohen) s'amusèrent à scandaliser l'hôtel par leurs allures de bohèmes. On fit une excursion à la mer de glace. A Lausanne, Liszt joua de l'orgue. Au retour, on ne voulut pas se quitter. En octobre 1836, George Sand s'installe à Paris à l'hôtel de France, rue Laffitte, avec son amie. Elle occupait une pièce de l'entresol ; Liszt et la comtesse d'Agoult une pièce de l'étage supérieur. Le salon était commun. A vrai dire, c'était le salon de la comtessse d'Agoult plutôt que celui de George Sand. On y voyait Lamennais, Henri Heine, Mickiewicz, Michel (de Bourges), Charles Didier. « Son salon improvisé dans une auberge était une réunion d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise. » Et voilà la mondaine, voilà la maîtresse de mai-

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son, celle qui d'une chambi-«^ d'auberge, à moins que ce ne soit d'une berline ou d'un coin de prison, fera cette chose exquise où se résumait naguère toute la politesse française : un salon.

Parmi les habitués du salon de M"® d'Agoult, je remarque le nom de Chopin. C'est un nouveau chapitre de la vie de George Sand qui va commencer, et qui nous permettra, quand nous y serons arrivés, d'apprécier d'ensemble l'importance qu'ont eue dans son développement intellectuel ses relations avec de grands artistes.

Pour cette fois, et en terminant, vous me laisserez vous montrer comment le talent de George Sand s'était développé et déjà s'épanouissait dans le premier en date de ses chefs-d'œuvre incontestés : Mauprat, qui paraît en 1837.

Dans sa production ininterrompue et qui se continuait régulière à travers tous les orages de sa vie, il y a du bizarre, du médiocre et de l'excellent. Le bizarre c'est Jacques, écrit à Venise aux

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côtés de Pagello, et où George Sand a beau dire qu'elle n'a mis ni Musset, ni elle : pourtant elle s'est inspirée de leur cas et n'a fait que transposer leur idéal de renoncement. Le médiocre, c'est André, histoire d'un jeune gentilhomme qui séduit une ouvrière, récit berrichon que George Sand compose à Venise par une sorte de nostalgie de sa terre natale ; et c'est Simon, où se trouve le portrait de Michel (de Bourges). George Sand avait voulu faire mieux pour Michel, et composé en son honneur un roman révolutionnaire en trois volumes in-S" : Engelwald au front chauve. Buloz ne voulut ni à.' Engelwald, ni de son front chauve. Le roman n'a jamais paru.

S'il faut en croire George Sand, lorsqu'elle écrivit Mauprat, elle se proposait d'en faire une réhabilitation du mariage : « Je venais de plaider en séparation. Le mariage dont, jusquelà, j'avais combattu les abus, laissant peut-être croire, faute d'avoir suffisamment développé ma pensée, que j'en méconnaissais l'essence, m'apparaissait précisément dans toute la beauté morale de son principe... Je fis donc le héros

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de mon livre proclamant, à quatre-vingts ans, sa fidélité pour la seule femme qu'il eût aimée. » Ce sont les paroles de Bernard de Mauprat : « Elle fut la seule femme que j'aimais ; jamais aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main. Je suis ainsi fait. Ce que j'aime, je l'aime éternellement, dans le passé, dans le présent, dans l'avenir. » Mauprat serait donc un roman à thèse, comme Indiana, mais au service de la thèse opposée. Par bonheur, il n'en est rien. C'est là une de ces explications après coup dont s'avisent les auteurs. La réalité est tout autre.

George Sand ici n'avait fait que se laisser aller à son imagination, sans en gâter les élans par des préoccupations sociales. Elle s'était, au cours de ses excursions dans le Berry, arrêtée devant quelque ruine de château féodal. Vous savez le pouvoir de suggestion qui réside dans ces vieilles pierres et comme elles sont merveilleuses pour conter, à qui sait les interroger, les souvenirs d'un passé dont elles furent les témoins. Voici que devant les yeux de la romancière s'évoquait le château de la

Roche-Mauprat tel qu'il se dressait, à la veille de la Révolution, forteresse et repaire, d'où le seigneur farouche et ses huit fils descendaient pour rançonner les campagnes. Rien ne surpasse , dans notre littérature narrative , les cent premières pages où George Sand nous introduit chez ces burgraves du centre de la France. Non moins heureuses celles où elle nous promène, à la suite de Bernard de Mauprat, dans ce Paris des derniers jours de l'ancien régime, et dans cette société dont elle avait, auprès de sa grand'mère, recueilli la tradition. Ce n'est plus seulement la nature, c'est l'histoire qui fournit ici un cadre au récit de la romancière. Et avec quelle finesse est menée cette analyse qui est le sujet même du livre, celle de l'éducation par l'amour, la sauvagerie de Bernard de Mauprat cédant peu à peu à l'influence de cette noble et délicieuse Edmée !

Il y a encore, dans Mauprat, les types paysans : Marcasse, le preneur de taupes — et Patience, le bonhomme Patience, le philosophe rustique, instruit d'Épictète et de Jean-

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Jacques, et qui s'est retiré dans les bois pour y vivre de la vie selon la nature et y retrouver la sagesse primitive... On nous dit que, pendant la Révolution, Patience fut une sorte d'intermédiaire entre le château et la chaumière, et qu'il contribua à faire régner l'équité dans son district. Il vaut mieux le croire... En tout cas, ce Patience, en voilà encore un que nous retrouverons dans les romans russes avec un nom en ow ou en ew I Preuve que, si le personnage n'est guère vraisemblable, il était, en tout cas, original et neuf et amusant.

Quand on assure qu'on ne lit plus George Sand, veut-on dire que cet abandon s'étend jusqu'à Maiiprat? Il faudrait donc qu'on eût cessé de lire un des plus beaux récits qu'il y ait dans l'histoire du roman. Tel est, en effet, le point où nous en sommes arrivés dans l'évolution du génie de George Sand. Sa manière pourra encore se modifier, son talent se renouveler sous toute sorte d'influences, mais avec Mauprat elle a conquis sa place au premier rang des grands conteurs^ C tt^\ tAK jJU*Jlr ^^^>^ lù^ir

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