‹ George SandChapitre 19 sur 41 · CHOPIN · texte numérisé non relu

CHOPIN

Nous avons passé rapidement sur les relations de George Sand avec Liszt et M""^ d'Agoult. Un roman de Balzac nous fournit l'occasion d'y revenir en quelques mots.

Balzac avait été mis en rapports avec George Sand par Jules Sandeau. Lors de la rupture avec celui-ci, il avait pris le parti de son ami et nous le voyons, dans les Lettres à V Étrangère, déverser contre la femme bas bleu, si cruelle en amour, une mauvaise humeur qui ne s'exprime pas toujours dans des termes de la dernière élégance. Peu à peu, et mieux averti de l'aventure, il revint de son premier courroux.

Le 2 mars 1838, il fait à M""^ Zulma Carraud le récit d'un séjour à Nohant. Il avait trouvé la camarade George Sand dans sa robe de chambre fumant un cigare après le dîner au coin de son feu. « Elle avait de jolies pantoufles jaunes ornées d'effilés, des bas coquets et un pantalon rouge. Voilà pour le moral. Au physique, elle avait doublé son menton comme un chanoine. Elle n'a pas un seul cheveu blanc malgré ses effroyables malheurs ; son teint bistré n'a pas varié ; ses beaux yeux sont tout aussi éclatants ; elle a l'air tout aussi bête quand elle pense... » C'est la George Sand de la trente-cinquième année, celle que nous allons voir engagée dans l'aventure nouvelle que nous avons à conter.

Balzac continue en nous donnant quelques détails sur le genre de vie de la romancière : c'est à peu près le même que le sien, à cette différence près que Balzac se couche à six heures du soir et se lève à minuit, et que George Sand se couche à six heures du matin et se lève à midi. Il ajoute ce trait sur l'état de sa sensibilité : « La voilà dans une pro-

fonde retraite, condamnant à la fois le mariage et l'amour, parce que dans l'un et l'autre cas, elle n'a eu que déceptions. Son mâle était rare, voilà tout. » Au cours de leur amicale causerie, George Sand lui a donné le sujet d'un roman qu'elle-même était un peu gênée pour écrire : les Galériens ou les Amours forcés. Ces Galériens de l'amour, c'étaient Liszt et la comtesse d'Agoult, dans la compagnie de qui nous avons trouvé George Sand à Chamonix, à Paris, à Nohant. Il est de toute évidence qu'elle ne pouvait écrire le roman elle-même. Balzac l'écrivit. C'est celui qui figure dans la Comédie humaine sous le titre de Béatrix . Béatrix est la comtesse d'Agoult — cette inspiratrice ; Liszt s'appelle le compositeur Conti. Si vous voulez vous faire quelque idée des rapports qui existent entre eux, écoutez ces paroles qui, au retour d'une absence, saluent le retour de Conti : « Tu ne connais pas encore les épouvantables droits que laisse à un homme sur une femme un amour éteint... Le forçat est toujours sous la domination de son compagnon de chaîne. Je suis perdue. Il

faudra retourner au bagne. » Au surplus, on ne peut se tromper au portrait» que Balzac trace de Béatrix. Cette chevelure blonde qui fait de la lumière, ce front qui paraît diaphane, cette tête suave et douce, ce long cou d'un dessin merveilleux et, par-dessus tout, cet air de princesse, autant de traits auxquels nous reconnaissons la « blonde Péri aux yeux bleus ». Dans le même roman, non content de faire figurer cet illustre couple, Balzac a introduit d'autres contemporains : Claude Vignon, celui qui s'est fait une certaine place dans la littérature, quoiqu'il s'occupe de critique, et enfin et surtout George Sand elle-même. C'est elle qui, dans le roman, s'appelle Félicité des Touches, ou, du pseudonyme dont elle signe ses livres, Camille Maupin. « Camille est artiste ; elle a du génie et mène une de ces existences exceptionnelles que l'on ne saurait juger comme les existences ordinaires. » On lui demande comment elle fait ses livres : « Mais comme vous faites vos ouvrages de femme, du filet ou de la tapisserie. » Elle a de l'esprit comme un ange et plus de cœur

encore que de talent. Avec son regard d'une profonde fixité, sa peau brune et ses allures masculines, c'est la parfaite antithèse de la blonde Béatrix. Elle est sans cesse comparée à celle-ci et elle lui est préférée. On voit tout de suite de quel côté venaient les renseignements. . . et que l'amitié des deux femmes s'était refroidie.

L'occasion de la brouille avait été l'engouement de George Sand pour Chopin, qu'elle avait connu par l'intermédiaire de Liszt et de M"'" d'Agoult. Le 28 mars 1837. de Nohant, George Sand écrit à Liszt : « Dites à Chopin que je le prie de vous accompagner, que Marie ne peut pas vivre sans lui et que moi je l'adore. » Le 5 avril, elle écrit à M"^ d'Agoult : « Dites à Chopin que je l'idolâtre. » M™* d'Agoult fit-elle la commission ? Ce qui est certain, c'est qu'elle répondit : « Chopin tousse avec une grâce infinie. C'est l'homme irrésolu. Il n'y a chez lui que la toux de permanente. » N'est-ce pas bien féminin comme férocité ?

A l'époque où il entra dans l'existence de George Sand, Chopin, compositeur et virtuose.

favori des salons parisiens, était, dans toute la beauté de l'expression, le pianiste à la mode. Il avait vingt-sept ans, étant né en 1810. Le succès — ce succès qui ne réussit nulle part comme à Paris — allait à l'artiste d'abord, dont le jeu délicat s'accommodait à merveille aux dimensions et à l'atmosphère d'un salon ^ Il avouait à Liszt que la foule l'intimidait, qu'il se sentait asphyxié par ces haleines précipitées, paralysé par ces regards curieux. Et il ajoutait : « Vous, vous y êtes destiné, car, quand vous ne gagnez pas votre public, vous avez de quoi l'assommer. » On fêtait aussi le mondain. Frêle et maladif, il avait été de tout temps choyé et couvé. Il avait grandi dans un intérieur de famille uni, calme, dans un de ces milieux modestes, où tous les détails de la vie quotidienne sont relevés par une naturelle distinction de sentiments et par des habitudes de piété. Le prince Radziwill s'était occupé de son éducation. Il avait été accueilli de bonne

I. Sur Chopin j'ai consulté sa biographie par Liszt une étude de M. Camille Bellaigue, et le volume de M. Elie Poirée paru dans la Collection des musiciens célèbres (chez H. Laurens).

heure dans les cercles les plus aristocratiques, et « les beautés les plus renommées avaient souri à son adolescence ». Il avait été ainsi doublement affiné par la vie du monde et par de douces influences féminines. On sentait tout de suite qu'on avait affaire à un homme bien élevé. Cela se remarque, même chez les pianistes. Il arrivait bien cravaté, g-anté de gfants blancs — des gants à la Chopin — réservé, l'air un peu penché. On le savait malade. On lui connaissait une histoire ou une légende d'amour malheureux. Il avait aimé là-bas une jeune fille qu'on lui avait refusée. On le trouvait ressemblant à sa musique, dont la phrase rêveuse et mélancolique semblait flotter autour de ce front jeune et pâle. — Tel était le charme de langueur qui se dégageait de l'homme ainsi que de son œuvre et qui subtilement s'insinuait dans les cœurs.

Chopin ne se souciait guère d'entrer en rapports avec Lélia. Il n'aimait pas les femmesauteurs. Et celle-ci lui faisait un peu peur. Liszt, qui doit savoir à quoi s'en tenir, puisque c'est lui qui les présenta l'un à l'autre,

écrit dans sa biographie de Chopin que l'artiste sensitif, et aisément effarouché, redoutait cette « femme au-dessus des autres femmes qui, comme une prêtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne savaient pas dire. Il évita, il retarda sa rencontre. M"" Sand ignora... cette crainte de sylphe. » C'est elle qui vint à lui. Il est aisé de voir par quoi il lui avait plu. Ce fut d'abord par les mêmes raisons qui le faisaient rechercher de toutes les femmes, mais aussi par l'opposition de leurs deux natures. Elle était toute en force, expansive et exubérante. Il était discret, secret, mystérieux ; il paraît que le caractère polonais consiste à se prêter, sans jamais se donner ; et un des amis de Chopin disait de lui : « Chopin est plus Polonais que la Pologne. » Ce contraste même peut être une attirance. Ajoutez que George Sand était très sensible aux séductions de la musique. Mais ce qu'elle vit surtout en Chopin, ce fut le type de « l'artiste » tel qu'elle le concevait, rêveur, perdu dans les nuages, incapable de toute activité pratique, « amant de l'impossible ». Et ce fut le malade.

N'était-ce pas elle qui, lors du départ de Musset et après ces nuits atroces passées à son chevet, lui écrivait de Venise : « Qui aurai-je à soigner maintenant » ?

En Chopin, elle trouva qui soigner.

Vers le même temps, la santé de son fils Maurice laissant à désirer, elle imagina d'emmener tout son monde à Majorque.

Oh ! la pitoyable expédition !

Cela ne commença pas mal. Cela ne commence jamais tout à fait mal. On était parti par Lyon, Avignon, Vaucluse, Nîmes. A Perpignan, arrive Chopin « frais comme une rose ». « Notre navigation s'annonce sous les plus heureux auspices. » De là, Barcelone et Palma. De Palma, le 14 novembre 1838, George Sand écrit une lettre enthousiaste : « C'est la poésie, c'est la solitude, c'est tout ce qu'il y a de plus artiste, de plus chiqué sous le ciel. Et quel ciel, quel pays! nous sommes dans le ravissement » '. Hélas ! le désenchan-

Ma chère Christine, Lundi ij.

Je suis à Palma depuis quatre jours seulement. Mon voyage a

tement ne devait pas tarder. La première difficulté fut pour se loger, et la seconde pour se meubler. Ni bois, ni linge. Il faut deux mois pour confectionner une paire de pincettes et

été fort heureux mais assez long comme vous voyez et pénible jusqu'à la sortie de France. J'ai pris vingt fois la plume (comme on dit) pour terminer les cinq ou six pages qui, depuis six mois, manquent à Spiridion . Ce n"est pas la chose la plus facile du monde que de donner la conclusion de sa propre croyance religieuse, et je vous assure qu'en voyage c'est tout à" fait impossible. Je me suis arrêtée dans vingt endroits avec la volonté de me recueillir et d'écrire. Mais ces repos ont été les pires fatigues du voyage. Les visites, les dîners, les promenades, les curiosités, les ruines, la fontaine de Vaucluse, Reboul et les arènes de Nîmes, les cathédrales à Barcelone, les dîners à bord sur les vaisseaux de guerre, les théâtres italiens d'Espagne (quels théâtres et quels Italiens !), les guitares, que sais-je, moi? Le clair de lune à la mer et Palma surtout et Mallorque, la plus délicieuse résidence du monde, voilà qui m'écartait terriblement de la philosophie et de la théologie. Heureusement, j'ai rencontré ici de superbes couvents en ruines avec des palmiers, des aloès et des cactus, au milieu des mosaïques brisées et des cloîtres délabrés et cela ma remise sur la voie de Spiridion, de sorte que, depuis trois jours, j'ai une rage de travail, mais ju^u'à présent impossible à satisfaire, car nous n'avons ni feu ni lieu. Pas d'auberge à Palma, pas de maison à louer, pas de meubles à acheter. Quand on arrive, on commence par acheter du terrain, après quoi on fait bâtir, et puis on commande des meubles. Ensuite on obtient du gouvernement la permission de demeurer quelque part, et enfin au bout de cinq ou six ans, on commence à ouvrir sa malle et à changer de chemise, en attendant qu'on ait obtenu de la douane la permission de faire entrer des souliers et des mouchoirs de poche. Voilà donc quatre jours seulement que nous allons de porte en porte demander à ne pas coucher dehors et nous espérons dans trois jours être installés, car un miracle s'est opéré en notre faveur. Pour la première fois, de mémoire d'homme, à Mallorque, une maison meublée s'est trouvée à louer, maison de campagne charmante dans un désert délicieux...

700 francs de droits pour faire entrer un piano. A grand'peine, nos naufragés trouvèrent-ils à louer la maison de campagne du sieur Gomez, appelée la « 31aison du vent ». Le vent, ce n'était rien ; mais les pluies commencent. Chopin ne peut supporter la chaleur et l'odeur des braseros. Sa maladie augmente, Ce fut l'origine de la grande tribulation.

Il faut savoir qu'à cette époque l'Espagne était le dernier pays où voyager avec un phtisique. Dans une magistrale conférence consacrée à la Lutte contre la tuberculose^ le professeur Landouzy a montré que, depuis le XVI* siècle, dans les contrées méditerranéennes, en Espagne, aux Baléares, dans le royaume de Naples, on croyait à la contagion de la tuberculose, tandis que le reste de l'Europe l'ignorait complètement. Des ordonnances d'une extrême sévérité avaient été rendues, édictant les mesures à prendre pour éviter la propagation de la maladie. Le phtisique était tenu pour une sorte de pestiféré. Chateau-

I. L. Landouzy. de l'Académie de médecine, la Lutte contre la tuhetculose, i vol. ia-8° (L. Maréilieux).

briand s'était heurté à cette épouvante populaire, lors de son séjour à Rome avec M""^ de Beaumont qui y mourut poitrinaire au début de l'hiver de 1803. George Sand allait, à son tour, en faire l'épreuve. Quand Chopin fut convaincu de phtisie, « ce qui équivaut, dit-elle, à la peste dans les préjugés contagionnistes de la médecine espagnole », le sieùr Gomez les mit tout bonnement à la porte.

Ils se réfugièrent dans la chartreuse de Valdemosa où ils occupèrent une cellule.

Le site était merveilleux. Par une pente boisée, on arrivait à une terrasse d'où on apercevait la mer des deux côtés. « Nous sommes plantés entre ciel et terre. Les nuages traversent notre jardin sans se gêner, et les aigles nous braillent sur la tète. » — Vous savez qu'une cellule de chartreux se compose de trois pièces : la pièce du milieu est destinée à la lecture, à la prière et à la méditation ; des deux autres pièces, l'une est la chambre à coucher, l'autre l'atelier. Les trois pièces s'ouvrent sur un jardin. Lecture, repos, travail manuel, c'est la vie complète dans un espace restreint sans

doute, mais d'où la vue s'étend à l'infini et la prière monte directement à Dieu. — Parmi les bâtiments en ruines de l'énorme monastère, subsistait un cloître où le vent poussait des hurlements désespérés : on aurait juré le décor de l'acte des nonnes dans Robert le Diable. « Tout cela faisait bien de cette chartreuse le séjour le plus romantique de cette terre »'. Seulement, il fallait y vivre.

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