‹ George SandChapitre 20 sur 41 · I. George S and écrit à M"" Buloz · texte numérisé non relu

I. George S and écrit à M"" Buloz

Mercredi,

Je pars pour la campagne où je suis installée avec maison meublée et jardin dans un site magnifique pour 50 francs par mois. J'ai en outre arrêté une cellule, c'est-à-dire trois pièces et un jardin pour 35 francs par an dans la chartreuse de Valdemosa, immense et magnifique couvent désert au milieu des montagnes. Notre jardin est jonché d'oranges et de citrons, les arbres en cassent. Nous avons des haies de cactus de vingt et trente pieds de haut, la mer à une demi-lieue, un âne pour aller à la ville, des chemins inaccessibles aux visiteurs, des cloîtres immenses et de la plus belle architecture, une église charmante, un cimetière avec un palmier et une croix de pierre comme celle du III» acte de Robert le Diable, des parterres de buis taillé. Le tout habité par nous seulement, une vieille femme pour nous servir et le sacristain porte-clefs, intendant, majordome, maître Jacques en un mot. J'espère que nous aurons des revenants. La porte de ma cellule donne sur un cloître énorme et quand le vent pousse la porte, on entend comipe une canonnade dans tout le couvent. Je suis dans l'enchantement et je crois que j'habiterai la cellule plus que la maison de campagne qui en est, du reste, éloignée de deux lieues. Vous voyez que la solitude et la poésie ne me manqueront pas. Si je ne travaille pas bien, il faudra que je sois une f... béte.

(Post-scriptum de la lettre précédemment citée.)

Pas moyen de se chauffer. Le poêle, espèce de chaudron en fer, dégageait une odeur intolérable, et n'empêchait pas une telle humidité de régner, que les habits moisissaient sur le corps. Pas moyen de se nourrir. Une cuisine indigeste, composée de cinq sortes de viandes, à savoir : du cochon, du porc, du lard, du jambon et du salé. Le tout accommodé à la graisse — de porc, cela va sans dire — et à l'huile rance. Mieux que cela. On refusa non seulement de servir les infortunés voyageurs, mais de leur vendre les denrées de première nécessité. Car ils avaient scandalisé la population majorcaine. Tout Majorque s'indignait que Solange, alors âgée de neuf ans, courût les montagnes déguisée en homme. Ajoutez que le dimanche, quand retentissait le cornet à bouquin qui appelait les gens aux offices, les étranges « chartreux » de Valdemosa ne bougeaient pas plus que des païens. On fit le vide autour d'eux. Cependant Chopin souffrait du froid, la cuisine lui donnait des nausées, i^ avait dans le cloître des terreurs folles. Il fallut repartir en toute hâte. Notez que l'unique

bateau à vapeur de Tîle servait à faire le transport des cochons qui sont la richesse et l'honneur de Majorque, et n'admettait les gens que par surcroît. C'est en cette compagnie hurlante et mal odorante que le malade fit la traversée. Il arriva à Barcelone crachant le sang et se traînant comme un spectre.

George Sand avait raison de dire que ce voyage avait été un « fiasco épouvantable ».

Les résultats pour l'art et pour la littérature furent à peu près nuls. George Sand acheva à Valdemosa son roman de Spiridion déjà commencé avant le départ pour l'Espagne . Elle raconta son voyage dans le volume, Un hiver à Majorque, où il y a de belles pages descriptives, et un âpre réquisitoire contre les moines, auteurs de tous les maux de la caravane Sand, car n'est-ce pas leur influence qui a abruti et fanatisé les Majorquins ? — Quant à Chopin, il n'était guère en état de profiter du séjour, et le fait est qu'il n'en tira aucun parti. Il appréciait médiocrement les beautés de la nature, mais surtout celles de la nature major-

caine. Il décrit ainsi dans une lettre à un ami leur installation : « Entre les rochers et la mer, dans une grande chartreuse abandonnée, en une cellule dont les portes sont plus grandes que les portes cochères à Paris, tu me vois sans gants blancs, les cheveux sans frisure, pâle comme d'habitude. Ma cellule a la forme d'une bière de haute dimension... » Ce n'est pas le ton de l'enthousiasme. A-t-il composé quoi que ce soit à Valdemosa? Liszt nous le montre improvisant son Prélude en si àéinol mineur dans des conditions tout à fait dramatiques. Un jour que George Sand et ses enfants étaient partis en excursion, ils furent surpris par l'orage. Chopin, resté à la chartreuse, s'effraya du. danger qu'ils pouvaient courir, tomba en pâmoison et, avant le retour de ses compagnons, improvisa ce Prélude où il avait mis toute sa terreur, toute sa nervosité maladive... Seulement il paraît que c'est une légende. Il n'y a dans l'œuvre de Chopin aucun écho du séjour à Valdemosa.

Le déplorable voyage à Majorque va de novembre 1838 à mars 1839 î l'intimité de

George Sand et de Chopin devait durer encore huit années.

L'été, Chopin venait s'installer à Nohant. Eugène Delacroix, qui y fit un séjour, note ainsi sa présence : « Par instants il vous arrive, par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté. Cela se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers. » Chopin goûtait peu Nohant. D'abord il n'aimait la campagne que jusqu'à concurrence de quinze jours, ce qui ressemble beaucoup à ne pas pouvoir la souffrir. Ensuite, ce qui achevait de lui rendre la campagne haïssable, c'étaient les campagnards. Hippolyte Chatiron était terrible après boire, terrible d'effusions et de cordialité.

L'hiver, à Paris, on habita d'abord rue Pigalle. George Sand y recevait Pierre Leroux, Louis Blanc, Edgar Quinet, Etienne Arago, etc. , etc. Chopin, très peu intellectuel, se sentait mal à l'aise parmi ces littérateurs, ces réformateurs, ces péroreurs et ces discuteurs.

En 1842, on émigra square d'Orléans. Il y avait là une sorte de cité où habitaient

Alexandre Dumas, le caricaturiste Dantan, les Viardot, Zimmermann, et la femme du consul d'Espagne, M.™* Marliani, qui avait attiré tout ce monde. On prenait les repas en commun. C'était la vie de phalanstère '. Et Chopin avait des goûts d'élégance !

Il faut dire que George Saàd le soigna comme elle savait soigner, avec un admirable dévouement. Mais si elle continuait à veiller sur celui qu'elle appelait, avec une bonhomie tant soit peu macabre, son « malade ordinaire », ou même « son cher cadavre », depuis longtemps l'engouement n'y était plus. Le contraste de deux natures peut bien au début attirer ; mais cela ne dure pas, et, le premier enthousiasme passé, l'opposition a son effet logique qui est de désunir. C'est l'avis que Liszt exprime sous une forme un peu baroque, mais qui ne manque pas d'énergie. Il signale tout ce qu'il y avait « d'intolérablement incompatible, de diamétralement contraire, de secrètement antipathique entre deux natures qui

1. Voir dans 1» Correspondance la lettre 4" i» novembre 184a h Ch. Duvernet.

paraissaient ne s'être compénétrées par une attraction subite et factice, que pour employer de longs efforts à se repousser avec toute la force d'une inexprimable douleur et d'un véhément ennui. » Le caractère de Chopin, avec les progrès de la maladie, s'était aigri, et, au dire de George Sand, « Chopin fâché était effrayant». Il ne manquait pas d'esprit et s'entendait à persifler les gens qui ne lui plaisaient pas. Ajoutez que Solange et Maurice avaient grandi, ce qui rendait la situation un peu délicate. Or Chopin avait la manie de se mêler des affaires de la famille. Il y eut, un beau jour, une querelle avec Maurice. D'autre part, George Sand s'étant brouillée avec son gendre Clésinger et sa fille Solange, Chopin prit leur parti. Ce fut l'occasion de la rupture, la dernière goutte qui fait déborder la coupe... une coupe d'amertume.

Voici un fragment inédit de là lettre que George Sand adressait à Grzymala, en mai 1847 : « Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui... Si une femme sur la terre devait lui inspirer la confiance la plus absolue,

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c'était moi, et il ne l'a jamais compris ; et je sais que bien des gens m'accusent, les uns de l'avoir épuisé par la violence de mes sens, les autres de l'avoir désespéré par mes incartades. Je crois que tu sais ce qu'il en est. Lui, il se plaint à moi que je l'ai tué par la privation, tandis que j'avais la certitudç de le tuer si j'agissais autrement » '. Est-il vrai que Chopin, avait, à Nohant, pour maîtresse une fille du village? N'insistons pas...

Je voudrais maintenant essayer de caractériser la nature de cet épisode de la vie sentimentale de George Sand. Elle-même nous y aidera. En bonne romantique, elle ne laissait rien perdre de ce qui pouvait se convertir en littérature. Donc elle a fait, avec un soin minutieux, l'analyse de son propre cas, dans un de ses livres aujourd'hui le plus oubliés. L'année 1847, q^i fut celle de la rupture, et avant que la rupture n'eût été consommée, George Sand publiait un roman intitulé Lucre^ia Flo-

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