I. Correspondance : à Mazzini, 10 octobre
d'être spectatrice des événements et d'en converser avec ses amis. Elle a agi sur ces événements. Elle est intervenue de sa plume. Elle a semé toute sorte d'écrits révolutionnaires. Le 7 mars, elle publie une première Lettre au peuple — prix dix centimes : se vend au profit des ouvriers sans ouvrage. — Après,avoir félicité ce bon et grand peuple de sa noble victoire, elle l'avertit qu'on va chercher ensemble la vérité. (C'est bien cela ! On ne savait pas ce qu'on voulait : on a toujours commencé par faire une Révolution.) Il y eut une seconde Lettre nu peuple et ce fut tout. Les publica^ tions d'alors étaient éphémères. Mais elles renaissaient de leurs cendres. Voici, en avril, un journal, la Cause du peuple, rédigé à peu près en entier par George Sand. Dans le premier numéro, elle fait l'article de tête : « La souveraineté c'est l'égalité », reproduit sa première Lettre au peuple, donne un article de reportage tout à fait actuel sur l'aspect des rues de Paris, et une chronique théâtrale. Elle a seulement laissé à son collaborateur Victor Borie le soin d'expliquer que l'augmentation
des impôts est une mesure éminemment républicaine et pour l'imposé une agréable surprise.
Le troisième numéro contient une petite pièce en un acte de George Sand, intitulée le Roi attend^ qui venait d'être représentée sur le théâtre de la République (c'est-à-dire à la Comédie-Française) pour la première représentation nationale (c'est-à-dire gratuite) le 9 avril 1848. Les acteurs de ce temps-là s'appelaient Samson, Geffroy, Régnier, Anaïs, Augustine Brohan, Rachel. Excusez du peu!
Mais les belles choses qu'on leur faisait débiter! Molière est au travail, avec sa servante, Laforêt, qui ne savait pas lire, et sans qui il paraît qu'il n'eût su écrire une ligne. Il n'a pas fini sa pièce; les acteurs n'ont pas appris leurs rôles; et le roi ne se contente pas d'avoir « failli attendre », il attend, il s'impatiente. Molière, embarrassé, prend le parti de s'endormir. La Muse lui apparaît, le qualifie de « lumière du peuple, » et fait défiler devant lui les ombres des grands poètes défunts. Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakespeare,
viennent tous protester qu'ils ont, en leur temps, travaillé à préparer la Révolution de 48. Molière, réveillé, entre en scène pour faire son compliment au Roi. Mais le Roi, où est-il? On le lui a changé : « Je vois bien un roi, mais il ne s'appelle plus Louis XIV : il s'appelle le peuple, le peuple souverain. C'est un mot que je ne connaissais pas, un mot grand comme l'éternité. » A ces flagorneries vous reconnaissez le démocrate. Le roi attend est un authentique bibelot d'art révolutionnaire. — La Cause du peuple portait en manchette : On s'abonne rue Richelieu. Il faut croire qu'au contraire on ne s'abonnait pas, puisque le journal mourut après le troisième numéro. Mais là ne se borne pas le rôle de George Sand'. N'oublions pas qu'elle fut, en 1848, un publiciste officiel ! Elle avait offert ses services à Ledru-Rollin qui avait accepté. « Me voilà déjà occupée comme un homme d'Etat. J'ai fait deux circulaires gouvernementales... » '. Elle
I. Sur ce rôle de George Sand, voir surtout la Révolution de 348, par Daniel Stern (M"» d'Agoult).
a. Correspondance : à Maurice Sand, S4 mars 1848.
mitde sa prose au Bulletin de la République qui en prit tout d'un coup un relief inattendu. Le Bulletin de la République^ publié par ordre du citoyen Ledru-Rollin et qui paraissait tous les deux jours, était destiné à établir « entre le gouvernement et le peuple un perpétuel échange d'idées et de sentiments ». Il s'adressait surtout au peuple des campagnes. C'était un placard qu'on expédiait aux maires, afin qu'ils le fissent afficher, et aussi distribuer par les facteurs ruraux. Les Bulletins étaient anonymes. Mais nous savons que plusieurs sont sûrement de George Sand; ainsi le septième; ainsi le douzième consacré à attirer l'attention publique sur le sort misérable de la femme et de la fille du peuple, condamnées par l'insuffisance des salaires à la prostitution : « La virginité est un objet de trafic coté à la bourse de l'infamie. » Enfin, dans le seizième Bulletin, qui est tout uniment un appel à l'émeute, George Sand prévoit le cas où les élections ne feraient pas triompher la « vérité sociale ». Le peuple saurait quel est son devoir : « Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le peuple qui a fait
les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale. » C'est le pur langage jacobin et fructidorien. Et on sait ce que parler veut dire. Le Bulletin est du 15 avril : le 17, le peuple marchait sur l'Hôtel de Ville. Seulement il faut se méfier de ces mouvements populaires qui prennent souvent une tournure imprévue et changent de direction en cours de route. Il arriva que la manifestation se tourna contre les meneurs. Il y eut ce jour-là dans Paris de grands cris de Mort aux Communistes ! et de A bas Cabetl George Sand n'y comprenait rien. Cela n'était pas dans le programme. Elle commença à douter de l'avenir de la République, la vraie, celle de ses amis.
Ce fut bien pis, le 15 mai, dans cette fatale journée — j'entends fatale à Barbes qui y joua le rôle de héros et de dupe. Or Barbés était pour l'instant l'idole de George Sand.
Une idole, vous avez assez vu que si cette femme d'une ardente imagination en changeait volontiers, elle ne pouvait surtout se passer
d'en avoir une. Son incurable idéalisme allait sans cesse personnifiant dans un individu cette chimère de perfection qu'elle s'était forgée. On dirait que, suivant les circonstances, elle extériorise les besoins de son esprit et les incarne dans un type assorti à la nuance du jour. En temps de monarchie, Michel (de Bourges) et Pierre Leroux avaient fort bien tenu le rôle, le premier de théoricien radical, et le second de mystique annonciateur des temps nouveaux. Avec les temps nouveaux, voici surgir Barbes.
Celui-là était le conspirateur-né. C'était l'homme des sociétés secrètes. Il avait fait sa carrière par les prisons, ou plutôt il avait fait de la prison sa carrière. Il débuta en 1835 par un joli tour de sa façon, qui fut de faire évader de Sainte-Pélagie trente des accusés d'avril. Il était à cette époque affilié à la Société des familles : une descente de police rue de Lourcine ayant amené la découverte de tout un arsenal de poudre et de munitions. Barbes fut condamné à un an de prison et envoyé à Carcassonne où il avait de la famille. Quand il en
sortit, la Société des saisons avait remplacé la Société des familles. D'accord avec Blanqui, Barbes organisa l'insurrection des 12 et 13 mai 1839. Cette fois le sang coula. Devant le Palais de Justice, la colonne Barbes ayant sommé le lieutenant Drouineau de lui livrer le poste, l'officier répliqua : « Plutôt mourir ! » Aussitôt frappé d'une balle, il tombait, en effet, victime de la consigne. Barbes, condamné à mort, vit sa peine commuée sur l'intervention de Lamartine et de Victor Hugo. Le voici interné au Mont Saint-Michel jusqu'en 1843, et depuis 1843 à Nîmes. Il se trouvait dans la prison de Nîmes lorsque, le 28 février 1848, le directeur lui annonça qu'il était libre. Il en fut moins heureux encore que surpris et gêné. « Ce qui me dérouta tout à fait, avouet-il, ce fut l'idée de sortir de prison. Je jetai les yeux sur ma couchette de prisonnier à laquelle j'étais si habitué. Je regardai mes bonnes couvertures, mon bon oreiller, toutes mes nippes soigneusement étendues sur le pied de mon lit. » Il demanda à ne sortir que le lendemain. L'habitude était prise. Rendu à l'air libre.
Barbes se comporta en homme qui ne s'y sentait pas à son aise.
On le vit bien dans la journée du 15 mai. Et c'est ce qui donne à cet épisode un caractère tragi-comique. Il s'agissait, sous prétexte de manifester en faveur de la Pologne, d'envahir l'Assemblée nationale. Barbes désapprouvait la manifestation ; notez-le bien ! Il était résolu à se tenir tranquille. Seulement il y a des gens qui ne peuvent assister à une scène révolutionnaire sans s'y mêler, et pour y réclamer bientôt le premier rôle. La fièvre populaire leur monte au cerveau. C'est ainsi que Barbes — malgré lui, mais obéissant à un instinct plus fort que sa volonté — se trouve prendre avec l'ouvrier Albert la tète du cortège qui, de la Chambre des députés, se dirige vers l'Hôtel de Ville, pour y installer un nouveau gouvernement provisoire. Il avait déjà commencé d'y rédiger des proclamations, et de les jeter par les fenêtres au peuple, selon l'usage , lorsqu'arrivent Lamartine , Ledru- Rollin et un capitaine d'artillerie. Ce dialogue s'engage : « Qui êtes-vous ? — Membre du
gouvernement provisoire. — De celui d'hier ou de celui d'aujourd'hui? — De celui d'aujourd'hui. — En ce cas, je vous arrête. » Transféré à Vincennes, après être resté en liberté un peu moins de trois mois, il rentre en prison comme dans son juste domicile.
Après comme avant, George Sand ne cesse de l'admirer. Le grand homme de la Révolution, ce n'est pour elle ni Ledru-Rollin, ni Lamartine, ni même Louis Blanc : c'est Barbes. C'est lui qu'elle compare successivement, ou plutôt en même temps, à Jeanne d'Arc et à Robespierre. Le prit-elle jamais pour un homme d Etat ? Il était bien mieux que cela : l'homme des complots et des cachots, venu du Mystère pour aller au Malheur, prêt pour le drame et pour le roman. Elle éleva dans son cœur un autel à ce martyr, sans songer même à se demander si par hasard l'idole et le héros n'aurait pas été un simple fantoche.
Cependant l'échauffourée du 15 mai avait enlevé à George Sand ses dernières illusions. L'insurrection de juin, la guerre civile ensanglantant les rues de Paris — ces rues naguère
si plaisantes et si gaies ! — fut pour elle une atroce douleur. Désormais ses lettres ne contiennent plus que l'expression de sa tristesse et de son découragement. A l'enthousiasme des premiers jours a succédé le plus morne abattement. C'a été l'affaire de quelques semaines. Elle qui était si fière de la France en février, elle veut qu'on la plaigne maintenant d être Française. C'est une douleur et c'est une honte. Car sur qui compter et sur quoi? Lamartine est un bavard; Ledru-Rollin est une femme; le peuple est ignorant et ingrat; la mission des gens de lettres est terminée. — Donc elle se réfugie vers la fiction, elle s'enferme dans son rêve d'art : nous l'y suivrons sans regret.
François le Chatnpi achevait de paraître dans le Journal des Débats^ quand le dénouement en fut retardé par un autre dénouement qui émut davantage la curiosité publique : la catastrophe de la Monarchie de Juillet, en février 1848. Après les journées de juin, troublée et navrée dans le fond de son âme, et demandant à la littérature un mirage consolateur,
George S and écrivit la Petite Fadette. Ainsi les romans champêtres et la Révolution de 48 sont liés intimement... A ceux de ces romans que nous avons déjà mentionnés, joignons Jeanne qui leur est antérieure, datant de 1844, et les Maîtres Sonneurs qui sont de 1853. Voilà la série incomparable, le chef-d'œuvre de récrivain et Tun des plus purs joyaux de notre littérature.
C'est, pour George Sand, la veine originale. C'est la note qu'elle devait donner. C'est Toeuvre à laquelle l'inclinaient sa complexion naturelle et sa destinée.
Elle avait vécu presque toute sa vie à la campagne et là seulement elle se sentait vivre. Elle avait beau faire : à Paris, elle s'ennuyait de son Berry. C'était plus fort qu'elle, et elle ne pouvait s'empêcher d'avoir le cœur enflé d'un gros soupir quand elle pensait aux terres labourées, aux noyers autour des guérets, aux bœufs briolés par la voix des laboureurs. « Il n'y a pas à dire, écrivait-elle vers le même temps, quand on est né campagnard, on ne se fait jamais au bruit des villes. Il me
semble que la boue de chez nous est de la belle boue, tandis que celle d'ici me fait mal au cœur. J'aime beaucoup mieux le bel esprit de mon garde champêtre que celui de certains visiteurs d'ici. Il me semble que j'ai l'esprit moins lourd quand j'ai mangé la fromentée de la mère Nannette que lorsque j'ai pris du café à Paris. Enfin il me semble que nous som-mes tous parfaits et charmants là-bas, que personne n'est plus aimable que nous et que les Parisiens sont tous des paltoquets » ^ Tenons-nous-le pour dit, et dit en toute sincérité. George Sand est indifférente aux grands événements de notre vie parisienne : un commérage mondain, un potin du boulevard. Mais elle sait l'importance de chacun de ces épisodes de la vie à la campagne : une tombée de brouillard, la crue d'une rivière. Comme elle connaît l'endroit pour en avoir, à toute heure et en toutes saisons, fouillé tous les recoins et couru tous les replis, elle connaît les gens, n'y ayant pas une maison où elle ne