‹ George SandChapitre 36 sur 41 · Voyez dans Jeanne une très belle page sur l'âme paysanne · texte numérisé non relu

Voyez dans Jeanne une très belle page sur l'âme paysanne

types de paysannes au visage grave et pur de lignes, au regard noyé de rêve, devant qui nous nous prenons à songer de celle qui fut la bonne Lorraine. C'est une de ces créatures d'exception que George Sand a portraiturée ici. Elle en fait une extatique, dont l'âme accueille indifféremment et sans les bien situer dans le temps toutes les formes du surnaturel, tous les êtres merveilleux, la Vierge et les fées, les druidesses, Jeanne d'Arc et l'empereur Napoléon. Mais Jeanne, la vierge d'Ep- Nell, la Velléda des pierres Jômatres, la sœur mystique de la Grande Pastoure, est assez médiocrement entourée. Ce que j'en dis n'est pas pour sa cousine Claudie, dont on sait de reste que la conduite ne fut pas irréprochable ; mais autour de Jeanne, qui s'est mise en service à Boussac, évolue un groupe de bourgeois dont un riche Anglais, sir Arthur, qui veut l'épouser. Ce mélange de campagnards et de bourgeois est fâcheux. Et fâcheux pareillement le mélange du patois avec le parler chrétien ou, si vous voulez, le style écrit. — L'auteur s'essaie, tâtonne.

Au temps de la Mare au diable, elle a trouvé. Ce qu'elle a trouvé c'est l'unité de ton, c'est l'harmonie du cadre avec les personnages et du sentiment avec les aventures, et c'est la souveraine simplicité.

Il y a dans François le Champ i bien de la grâce et de la sensibilité vraie, mêlée d'un rien de sensiblerie. Certes, Madeleine Blanchet est un peu âgée pour ce Champi qu'elle a élevé comme son enfant. Mais d'abord à la campagne, où les âges se brouillent assez vite, cette disproportion n'est pas aussi choquante qu'à la ville. Ensuite le roman n'est pas une étude de maternité amoureuse ; ce n'est pas chez Madeleine, c'est chez François qu'on analyse le sentiment, un amour qui longtemps s'est ignoré, et qui prend conscience de lui-même le iour où il cesse d'être une rê\'erie douce, un plaisir mélancolique, pour se changer en souffrance.

C'est encore l'analyse d'un sentiment longtemps ignoré, ou du moins inavoué, qui fait le sujet de la Petite Fadette. Et faut-il, à toute force, choisir entre ces adorables romans,

comme s'il n'était pas tellement plus simple de les choisir tous? Je crois bien alors que c'est à celui-là qu'iront nos préférences, à cause de ce type si curieux, si vivant, si attachant de la petite Fadette. Voyez-le, ce maigre grelet, surgir d'une sente, se détacher d'un taillis ! Ne dirait-on pas qu'il en faisait partie et qu'il se distingue à peine des choses ? Elle est, cette petite sauvageonne, comme l'esprit de ces champs, de ces bois, de ces rivières et de ces ravins. C'est un petit être tout près de la nature. Curieuse et malicieuse, elle est hardie en ses propos parce qu'elle est une réprouvée. Elle raille parce qu'elle se sait détestée, et elle égratigne parce qu'elle souffre. Vienne le jour où elle sentira flotter vers elle un peu de cette tendresse qui fait l'air respirable aux créatures humaines, vienne l'instant où son cœur battra plus fort dans sa poitrine, soudain quelle transformation! Landry qui l'observe, la voyant si changée, opine à part lui : « Il faut qu'elle soit un peu sorcière. » Landry est un simple. Il n'y a d'autre sorcier ici que l'amour. Mais il n'était pas embarrassé pour opérer une telle

métamorphose : il en a fait bien d'autres!

f Les Maîtres Sonneurs nous initient à la vie

de la forêt toute pleine de visions mystérieuses. Ils opposent aux habitudes sédentaires, casanières, de l'habitant des plaines, et à son esprit indolent, l'humeur libre, aventureuse, conquérante du beau muletier Huriel, amoureux de la route et de son imprévu, comme un chemineau qui n'aurait pas attendu, pour courir les grands chemins, la permission de jM. Richepin.

Je ne sache pas de récits plus achevés que ceux-là et qui assurent mieux à George Sand cette gloire, qu'on lui a si souvent refusée, d'avoir eu le sens artiste. Car nous voyons les personnages vivre et agir, et toutefois leur psychologie n'est pas si poussée, leur figure n'a pas tant de relief qu'elle nous détourne de faire attention aux choses, dont on sait assez qu'elles sont à la campagne de plus de conséquence que les gens. La campagne, de tous côtés, nous enveloppe et nous baigne de son atmosphère. Et pourtant pas une fois elle n'est décrite. Il n'y a pas une description, de celles

OÙ se complaisent ceux qui sont passés virtuoses dans l'art de peindre avec des mots. On ne décrit pas les choses avec lesquelles on vit familièrement; on se contente de les avoir toujours présentes à la pensée et de se tenir avec elles en continuelle communion. Peut-être ici la trouvaille maîtresse est-elle celle du style. Les mots de terroir s'y mêlent tout juste assez pour y mettre une pointe d'accent. Les tournures légèrement surannées y attestent cette survivance des anciens temps, dont on est à la campagne moins oublieux qu'ailleurs. Et il arrive que, sans s'y efforcer, la narration prenne ce tour épique qu'ont naturellement ceux qui, aèdes des époques primitives oi| chanvreurs à la veillée, portent témoignage pour le passé.

Je sais très bien qu'on accuse les portraits que George Sand a tracés de ses paysans de n'être pas ressemblants. C'est un reproche auquel je ne m'arrêterai pas un instant : il est absurde. On montrerait si aisément qu'il y a dans ces types plus de variété, mais aussi plus de réalité que dans les études de paysans les

plus réalistes de Balzac ! A défaut d'être mensongères, on tient du moins que ces images sont embellies, et que voilà des paysans meilleurs, plus honnêtes, plus délicats, plus pieux qu'aucuns de chez nous. Cela est d'autant moins contestable que George Sand en convient elle-même et qu'elle nous en a avertis. Telle était bien son intention. Au surplus, c'est la loi même du genre.

En effet, moins que la réalité immédiate et le détail contemporain des mœurs paysannes, ce que George Sand a voulu rendre, c'est la poésie de la campagne, c'est le reflet des grands spectacles de la nature dans l'âme de ceux que leurs travaux mêmes en font les perpétuels témoins. Cette poésie de la campagne, le paysan n'en a sûrement pas la notion précise, ni la conscience continue. Mais il la sent au fond de lui-même obscurément ; et il arrive qu'il la découvre à de certains moments, par brèves échappées, soit que l'amour le dispose à l'émotion, soit plutôt qu'éloigné du pays où il a toujours vécu, la privation le lui rende plus cher et que le regret lui en donne

l'intelligence nostalgique. Peut-être même cette poésie ne se révèle-t-elle clairement à aucune conscience individuelle, ni à ce laboureur qui trace son sillon dans la paix matinale, ni à ce berger qui passe des semaines seul dans la montagne en face des étoiles ; mais elle réside dans la conscience de la race. Les générations qui se succèdent la portent en elles, et elles ne la laissent pas inexprimée. Car c'est elle qui se traduit dans les usages, dans les croyances, dans les légendes, dans les chansons. Le Champi, quand il revient au pays, retrouve la campagne toute murmurante d'un gazouillis d'oiseaux qu'il reconnaît bien. « Et cela le fait ressouvenir d'une chanson très ancienne que lui disait sa mère Zabelle pour l'endormir, dans le parlage du vieux temps de notre pays. » Cette chanson très ancienne, les romans champêtres de George Sand nous la redisent. Ils viennent du lointain de notre tradition. Ils en sont comme un suprême épanouissement.

C'est cela qui les caractérise et qui leur assigne leur place dans la suite de notre litté-

rature. Ne les comparons ni aux âpres études de Balzac, ni aux fades compositions de l'insipide bucolique, ni même au chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre où il y a trop de cocotiers et où ne s'aperçoit pas assez la figure de notre campagne française. Cette campagne et les humbles qui l'habitent, bien peu ont su la voir, et l'ont assez aimée pour nous en dire le charme intime. C'est le bonhomme La Fontaine dans quelques-unes de ses fables, c'est Perrault dans ses contes. George Sand a sa place dans cette lignée parmi les Homères français.

GEORGE SAND VERS LA FIN DE SA VIE par .N:idar ((:olU-ill..M lit- M. UcHllfblave.l

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