I. Correspondance : à Maurice Sand, 24 février
plus que la comédie, et, comme une bonne femme, je veux me passionner pour un des personnages. » Ce personnage pour qui on se passionne, c'est le « personnage sympathique ». Nous sommes avec lui ; nous tremblons pour lui; nous savons, d'ailleurs, parfaitement qu'il ne lui adviendra aucun mal : condition essentielle pour trembler avec agrément. Nous versons pour lui jusqu'à six larmes, comme faisait M""* de Sévigné pour Andromaque, de ces larmes de théâtre qui nous paraissent douces parce qu'elles sont vaines. Supposez une pièce qui, d'un bout à l'autre, soit remplie par le personnage sympathique : vous avez Cyrano de BergeraCj le plus grand succès qu'on ait enreoistré dans l'histoire du théâtre.
François le Champi est éminemment un personnage sympathique. Car il est le redresseur de torts. Nous avons tellement besoin de justice, et nous croyons si fermement à l'action providentielle ! Nous nous attendons toujours à voir auprès de braves gens, que persécute la destinée, un homme surgir qui vengera l'innocence, mettra les méchants à la raison
et saura trouver en toute circonstance le mot de la situation. C'est ainsi que François apparaît chez Madeleine Blanchet, veuve, malade et triste, et la défend contre les menées de son impudente rivale, la Sévère. Les femmes ont du goût pour les vainqueurs. La Sévère qu'il malmène, Mariette qu'il dédaigne, voient ce Champi d'un œil qui n'est pas indifférent. Mais lui ne veut que de Madeleine Blanchet. Il nous plaît, au théâtre, qu'un homme soit aimé de toutes les femmes ; cela nous paraît une garantie pour qu'il n'en courtise qu'une seule.
« Champi » est un mot de terroir qui se traduit en français par « le Fils naturel ». C'est le titre d'une pièce d'Alexandre Dumas fils, et vous vous souvenez que le héros en est pareillement un être d'élite, jouant, dans la famille qui l'a rejeté, le rôle de Providence.
Dans Claudie, comme dans François le Champi, ce qui fait, en partie, l'attrait de la pièce, c'est le cadre champêtre. Le premier acte de cette paysannerie est même un des plus pittoresques qu'il y ait au théâtre. C'est
dans une cour de ferme, le jour où les moissonneurs ont terminé leur tâche, auguste elle aussi, comme celle du semeur. Une charrette traînée par des bœufs s'arrête à l'entrée de la ferme, apportant la gerbe couronnée de rubans et de fleurs. Et le plus vieux de l'équipe, le père Rémy, adresse à la gerbe de blé, qui a coûté tant de travail, à la gerbe saintement nourricière, un couplet d'une belle envolée. Claudie est Tune de ces deux petites paysannes que mettait en scène le roman de Jeanne. Je vous ai déjà dit qu'elle avait eu un malheur, et Jeanne si vertueuse, si pure, ne la méprisait pas pour cela, car, à la campagne, cela n'a guère d'importance. Je crois que c'était la note juste. Mais à la scène, tout se dramatise et s'amplifie et se solennise. La faute de Claudie fait de celle-ci une sorte de personnage sacré. Elle l'a élevée très haut dans sa propre estime. « Je ne crains pas, affirme Claudie, qu'aucune vérité dite sur mon compte me mérite l'affront des bons cœurs et des honnêtes gens. » Elle en a reçu de son g^and-père, le vieux Rémy, une com-
plète absolution : « Tu as eu assez de repentir, tu as assez souffert, assez pleuré, assez travaillé, assez expié, ma pauvre Claudie. » Elle est par là devenue digne de faire, en fin de compte, un excellent mariage. C'est déjà cette morale, un peu spéciale, de Tamour irrégulier, d'après laquelle toute faute appelle sa récompense.
Claudie deviendra quelque jour la Jeannine des Idées de Madame Aubray, la Denise du même Alexandre Dumas. C'est la fille-mère, de qui les malheurs n'ont pas abattu la fierté, qui, pour avoir été naguère outragée, a droit maintenant à double respect, et dont le premier bon jeune homme qui se présentera prendra le passé à son compte, car il y a une loi de solidarité et l'espèce humaine se partage en deux catégories, dont l'une étant occupée à faire le mal, l'autre est bien obligée de se consacrer à le réparer.
Le Mariage de Victorine appartient à un genre d'exercice littéraire bien connu et jadis en honneur dans les collèges. Il consiste à prendre un ouvrage fameux à l'endroit où l'au-
teur l'a laissé, et à en imaginer la « suite ». Par exemple, on nous fait assister au lendemain du Cid^ c'est-à-dire au mariage de Rodrigue et de Chimène. Ou bien on continue V Ecole des Femmes et on nous dit ce qui est advenu du mariage de ce petit polisson d'Horace avec cette petite peste d'Agnès. Corneille a lui-même donné une suite au Menteur. Fabre d'Églantine a écrit la suite du Misanthrope sous ce titre : le Philinte de Molière. George Sand nous donne ici la suite du chef-d'œuvre de Sedaine — un chef-d'œuvre... pour Sedaine : le Philosophe sans le savoir.
Vous vous souvenez que, dans lé Philosophe sans le savoir, M. Vanderke, un gentilhomme qui s'est fait négociant pour se mettre au ton du jour, un Français qui a pris un nom hollandais par snobisme, a un premier commis ou un domestique de confiance, Antoine. Victorine est la fille d'Antoine. A l'émoi qu'elle éprouve en attendant l'issue du duel du fils Vanderke, nous devinons sans peine qu'elle aime ce jeune homme.
Qu'arrivera-t-il, le jour venu de marier Vie-
torine? C'est à cette question que répond la pièce de George Sand.
Nous voyons qu'on lui a trouvé un excellent parti, à cette Victorine : un certain Fulgence, commis chez M. Vanderke, qui est donc de la même classe qu'elle — condition indispensable pour le bonheur en ménage ! — et qui l'aime. Elle a de la chance, cette petite Victorine. Nous nous en réjouissons pour elle. Et elle aussi fait semblant de s'en réjouir ; mais tandis qu'elle reçoit la pluie des félicitations et le déluge des cadeaux, nous sentons un gros chagrin qui couve : « De la moire, des perles, oh ! qu'elles sont lourdes! Elles sont fines, j'en réponds. Des dentelles anglaises et de l'argent, beaucoup d'argent. Oh ! je vais donc être bien riche, bien belle, bien heureuse. Et Fulgence m'aime beaucoup. [Elle s'attriste de plus en plus.) Et mon père est bien content. C'est singulier. J'étouffe. [Elle s'assied dans la chaise d'Antoine.) Est-ce la joie? Je me sens... Ah ! que ça fait mal dêtre contente comme ça ! [Elle fond en larmes^ » Cette émotion contenue d'abord et qui éclate, ce sourire contraint qui
se chansfe en sang-lots, au théâtre c'est un effet sûr. Qu'est-ce qu'il lui faudrait à Victorine, pour sécher ses larmes ? Il lui faudrait le jeune Vanderke : c'est lui qu'elle voudrait pour mari au lieu de Fulgence, le fils du patron au lieu du commis. Eh bien ! on le lui donnera. « Ce serait donc un crime de la part de mon frère d'aimer Victorine, demande Sophie, et de la mienne une folie de croire que vous consentiriez ? » Et M. Vanderke répond : « Ma chère Sophie, il n'est point de mariages disproportionnés devant Dieu. Un serviteur comme Antoine est un ami et je vous ai élevée dans l'idée que Victorine était votre compagne et votre égale. » Ainsi s'exprime ce père de famille, que je ne puis m'empècher de qualifier d'imprudent.
Car cette pièce étant la suite d'une autre, je ne voudrais sûrement pas vous en proposer, à mon tour, une « suite » ; mais il m'est bien impossible de ne pas songer à ce qui arrivera imn^anquablement quand le fils Vanderke se verra pour beau-père un vieux domestique, et pour peu qu'il lui prenne fantaisie de mener sa femme chez quelques-unes des amies de sa
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sœur. Je crains pour lui des mécomptes... Parmi ces divers personnages, un seul me paraît tout à fait digne d'intérêt, c'est ce pauvre Fulgence, si honnête, si droit, et avec qui on se conduit si mal ! Mais Victorine, quelle rouée ! Je veux bien qu'il n'y ait pas eu calcul de sa part et qu'elle n'ait pas consciemment travaillé à se faire épouser par le fils de la maison ; elle a fait quand même et d'instinct toiit ce qu'il fallait pour cela. C'est une rouée innocente. Je me suis laissé dire que ce sont les plus redoutables.
Je vois bien ce qui manque à ces pièces, et que l'haleine y est assez courte; mais on ne peut contester qu'elles ne forment un « théâtre ». Ce théâtre a son unité. Qu'il pose en héros le fils naturel, qu'il réhabilite la fille séduite, ou qu'il préconise la mésalliance, il mène un même combat, et lutte contre un même adversaire : le préjugé. (Au théâtre, et ailleurs, nous appelons préjugé toute opinion contraire à la nôtre.) Vous savez de reste que le théâtre vit de lutte. Peu importe d'ailleurs contre quoi l'auteur bataille, et que ce soit contre des principes ou
contre dés préjugés, contre des géants ou contre des moulins à vents : là où il y a lutte, il y a théâtre.
Ce qui achève de donner du prix au théâtre de George Sand, c'est qu'il annonce et prépare le théâtre de Dumas fils. Je vous ai signalé au passage, entre les meilleures pièces de George Sand et les plus fameuses de Dumas fils, l'analogie des situations et la parenté des théories. Je ne doute pas que Dumas fils ne doive beaucoup à George Sand ; nous verrons d'ailleurs qu'il a payé sa dette, comme lui seul pouvait le faire.
Il a connu la romancière de très bonne heure. Il l'a toujours connue. Il y avait entre Dumas père et George Sand de bonnes relations. Naguère, dans la lettre où elle priait Sainte-Beuve de ne pas lui amener Musset qu'elle trouvait impertinent, George Sand lui demandait de lui amener de préférence Alexandre Dumas, le père, qu'apparemment elle trouvait bien élevé. Amie du père, elle fut pour le fils con? me une maman. Dès la première lettre à lui adres-
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sée, que contienne la Correspondance — c'est une lettre de 1 850, Dumas fils a vingt-six ans — elle l'appelle : mon fils.
Il n'avait pas encore écrit la Dame aux Camélias^ dont la première représentation date du 2 février 1852 ; il n'était encore que l'auteur de quelques romans médiocres, et d'un recueil de vers... oui, il y a des vers de Dumas fils et je vous prie de croire qu'ils sont exécrables ! Il s'ignorait. Nul doute que le théâtre de George Sand, pénétré de l'esprit que nous venons d'indiquer, ne l'ait beaucoup frappé.
Notons-le en effet. Cela est essentiel pour qui veut comprendre l'œuvre de Dumas fils. Celui-là aussi est un enfant naturel. Et il a souffert de sa naissance illégitime. Envoyé à la pension Goubaux, il y subit pendant plusieurs années le supplice qu'il a décrit avec tant d'âpreté au début de V Affaire Clemenceau. Il est en butte aux injures et aux coups. Son premier contact avec la société est pour lui apprendre que Cette société est injuste et qu'elle fait souffrir des innocents. Le premier spectacle
que lui donnent les hommes est celui de la lâcheté et de la cruauté. De cette première empreinte son âme restera marquée à jamais. Il ne pardonnera pas. Il dénoncera le pharisaïsme de cette société. Il traitera les hommes suivant leurs mérites. Il leur rendra les coups reçus parTenfant^.
On voit par là comment les secrètes rancunes de Dumas fils durent le mettre tout de suite en sympathie avec un théâtre qui défendait l'opprimé contre le préjugé social. Je sais au surplus toutes les différences qu'il y avait entre ces deux tempéraments d'écrivains, l'âpreté d'observation de Dumas fils, et son pessimisme, et son mépris de la femme, qu'il nous conseille si allègrement de tuer, sous le fallacieux prétexte qu'elle reste quand même, fût-ce dans une robe de Worth et sous un chapeau de Reboux, la « guenon du pays de Nod ».
Comme auteur dramatique, Alexandre Dumas fils avait tout ce qui manquait à George Sand, la vigueur, Tart des raccourcis, l'éclat de
1. Voir notre étude sur Alexandre Dumas fils, dans notre Tolume : Portraits d'écrivains.
l'expression. C'est bien pourquoi de leur collaboration devait résulter un des chefs-d'œuvre de notre théâtre, resté celui-là au répertoire : le Marquis de Villemer.
Nous savons par les lettres de George Sand quelle y a été la part de Dumas fils. Il a aidé George Sand à tirer la pièce de son roman; il a refait le scénario ; après quoi, et la pièce une fois écrite, il a mis dans le dialogue des accents et des lumières. Donc c'est Dumas qui a construit la pièce. On sait quelle X était la nonchalance de George Sand dans la composition, qu'elle écrivait sans presque avoir de plan, et qu'elle se laissait conduire à mesure par les événements ; Dumas est d'avis qu'un dénouement est un total mathématique et qu'avant d'écrire le premier mot d'une pièce, il faut avoir déjà le mouvement et le mot de la fin. Les directeurs de théâtre reprochaient à George Sand que ses pièces étaient tristes; c'est à Dumas que revient la gaieté du rôle du duc d'Aleria qui est un perpétuel jaillissement de gaminerie et sauve la pièce du danger de tomber dans le drame larmoyant. George Sand
n'avait point d esprit ; Dumas fils en était prodigue. C'est lui qui a jeté dans le dialogue ces « mots », où on reconnaît si aisément sa facture. « Que disent les médecins? — Ah! dame, ils disent ce qu'ils savent : ils ne disent rien. » Et cet autre : « Mon frère prétend qu'il n'y a que l'air de Paris qui soit respirable. — Vous lui ferez mes compliments sur ses poumons. » — Et encore : « Son mari était baron. — Qui est-ce qui ne l'est pas aujourd'hui ? » Ou cette bouffonnerie. Il s'agit d'une vieille institutrice, M"' Artémise : « Vous ne l'avez pas connue ? — M"® Artémise? Non, monsieur. — Avez-vous vu des albatros? — Jamais. — Pas même empaillés ?... Il faut voir ça. Il y en a au Jardin des Plantes. C'est très curieux... Avec un grand bec terminé par un crochet. Ça mange toute la journée. Eh bien ! M"* Artémise... » Au surplus le Marquis de Villemer est bien à sa place dans la série des pièces de George Sand et en conformité avec l'ensemble de son théâtre. C'est comme une réédition du Mariage de Victorine. Cette fois Victorine est lectrice. Elle se
fait épouser par le marquis, Urbain, qui est un beau ténébreux. Elle ne s'amusera pas en sa compagnie; mais elle sera marquise. Victorine ou Caroline, ce sont des personnes qui s'entendent à faire leur chemin dans la vie. Le jour où elles auront un fils, je serais bien étonné si elles laissaient ce jeune homme se mésallier. George Sand resta toujours pour Dumas fils une de ses grandes admirations. On en a pour témoignage une abondante correspondance, encore inédite, mais dont il ne faut pas désespérer qu'elle soit publiée quelque jour. Pour ma part, ayant eu quelquefois l'honneur de causer avec Dumas fils, je me souviens dans quels termes il parlait de celle qu'il appelait familièrement et filialement « la mère Sand ». Il la comparait à son père — ce qui pour lui, comme on sait, était le dernier mot de l'éloge — et l'admirait pour les mêmes raisons : pour son abondance de création et pour sa puissance de labeur ininterrompu. Rappelez- vous d'ailleurs la Préface du Fils naturel^ où Dumas prend à partie avec un courrroux si divertissant... les habitants de Palaiseau.
George Sand était venue s'installer à Palaiseau. Dumas, ayant vainement demandé son adresse dans la localité, tomba enfin sur un indigène qui lui fit cette réponse : « George Sand ! Attendez donc ! Est-ce que ce n'est pas une dame qui est dans les papiers ? » Et voilà, conclut Dumas, notre gloire à nous autres qui sommes dans les papiers ! Pourtant cette femme, nul ne l'aurait dépassée en talent ou égalée en génie, s'il fallait adopter tous les termes de ce panégyrique : « Elle pense comme Montaigne, elle rêve comme Ossian, elle écrit comme Jean-Jacques. Léonard dessine sa phrase et Mozart la chante. M""^ de Sévigné lui baise les mains, et M"^ de Staël s'agenouille quand elle passe. » Je ne vois pas très bien M"* de Staël dans cette posture humiliée; mais un des attraits qui rendaient si séduisant le caractère de Dumas fils, c'était cette générosité de nature qui ne marchandait pas l'éloge et ne comptait pas avec l'enthousiasme.
A l'époque où nous sommes, George Sand était entrée dans la période d'apaisement oîi
s'écoulera désormais tout ce qu'il lui reste de temps à vivre. Elle a renoncé à la politique : nous avons vu qu'elle avait été assez promptement désabusée de ses jeux et guérie de ses illusions. Quand survint le coup d'État du 2 décembre 1 851, la collaboratrice de Ledru Rollin et l'amie de Barbés en prit assez aisément son parti. D'ailleurs, fille d'un aide de camp de Murât, elle avait de vieilles sympathies bonapartistes. Et Napoléon III était socialiste. On pouvait s'entendre. Naguère, quand il était prisonnier au fort de Ham, le prince avait envoyé à la romancière son étude sur V Extinction du paupérisme. George Sand s'autorisa de ces anciennes relations, et usa de son crédit auprès du souverain pour solliciter de lui la grâce de quelques-uns de ses amis. Cette fois elle était vraiment dans son rôle : un rôle de femme. Le « tyran » accorda les grâces sollicitées. George Sand en conclut que c'était un assez brave homme de tyran. Et quoiqu'on criât à la grande trahison de M""* Sand, elle persista à lui en être reconnaissante. Elle resta liée avec la famille impériale, surtout avec le
prince Jérôme dont elle aimait l'esprit. Elle causait avec lui de tous sujets littéraires et philosophiques. Une année, elle lui envoie deux poufs en tapisserie qu'elle 'a exécutés à son intention. Son fils Maurice fit sur le yacht princier une croisière en Amérique. Et ses petites filles, baptisées protestantes, eurent pour parrain le prince Jérôme !
Pour elle, George Sand a pris ses quartiers de vieillesse. Cette femme a su vieillir. Ce n'est pas déjà si facile ! et voilà encore une des raisons pour quoi je l'admire. Elle a compris le charme de cet âge, où le bruit des passions qui se sont tues laisse venir à nous la voix des choses et la leçon de la vie, où la raison plus éclairée se fait plus indulgente, où la tristesse même des séparations s'atténue à la pensée que nous irons si tôt rejoindre ceux qui nous quittent, où nous goûtons par avance le calme de ce grand sommeil par qui demain toutes nos douleurs seront consolées. George Sand a conscience du changement qui s'est fait en elle. Elle répète maintes fois que pour elle l'âge de Timpersonnalité est venu. Elle se
réjouit de s'être enfin échappée à elle-même, dégagée de l'égoïsme. Elle appartient désormais aux sentiments, qu'en jargon pédantesque et barbare on appelle : altruistes. Entendez par là l'amour maternel et grand-maternel, le dévouement aux siens, et aussi l'enthousiasme pour tout ce qui est noble et beau.-Une action généreuse dont on lui a fait le récit, un livre de talent qu'elle vient de lire l'enchante, et il lui semble qu'elle en est elle-même un peu l'auteur. « Mon cœur s'attache à tout ce que je vois poindre ou grandir... Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent et qui s'y retrempent » *. Noble sentiment, moins rare qu'on ne croit! On ne sait pas assez dans le public que c'est une des grandes joies de l'écrivain d'admirer les livres de ses confrères — à partir d'un certain âge. George Sand applaudit aux débuts de ses jeunes confrères : Dumas fils, Feuillet, Flau-