I. Correspondance : à Oct. Feuillet 97 février
bert. Elle les aida de ses conseils et de ses encouragements.
Sur la vie de George Sand à cette époque, nous ne manquons pas de renseignements.
Intimes, ou simples curieux et visiteurs de passage, ne se sont pas fait faute de la décrire. Il nous suffira des impressions notées par les Goncourt dans leur Journal. On sait quel genre de confiance il convient de prêter à ce journal. Chaque fois que les Goncourt rapportent une opinion, une idée, une doctrine, il est prudent de se méfier. Ils étaient très peu intelligents. Ce que j'en dis n'est pas pour les diminuer, c'est pour les définir. En revanche, ils savaient très bien voir : ils notaient avec une remarquable justesse l'air, l'attitude et le geste.
Voici une première impression. Le 30 mars 1862, ils consignent sur leur Journal le récit d'une visite qu'ils sont allés faire à George Sand à Paris, où elle habitait pour lors, rue Racine.
30 mars i86a.
« Au quatrième, n** 2, rue Racine. Un petit monsieur, fait comme tout le monde, nous
ouvre, dit en souriant : « Messieurs de Goncourt ! » pousse une porte, et nous sommes dans une très grande pièce, une sorte d'atelier.
« Contre la fenêtre du fond, par où vient un jour crépusculaire de cinq heures, et à contrejour, se tient une ombre grise sur cette lumière pâle, une femme qui ne se lève pas, reste immobile à notre salut de corps et de parole. Cette ombre assise, à l'air ensommeillé, est M""^ Sand, et l'homme qui nous a ouvert est le graveur Manceau. M"^ Sand a un aspect automatique. Elle parle d'une voix monotone et mécanique qui ne monte, ni ne descend, ni ne s'anime. Dans son attitude il y a une gravité, une placidité, quelque chose du demiendormement d'un ruminant. Et des gestes lents, lents, des gestes, pour ainsi dire, de somnambule, des gestes au bout desquels on voit incessamment — et toujours avec les mêmes mouvements méthodiques — le frottement d'une allumette de cire jeter une petite flamme, et une cigarette s'allumer aux lèvres de la femme.
« M""* Sand a été fort aimable, fort élogieuse pour nous, mais avec une enfance d'idées, une platitude d'expression, une bonhomie morne qui fait froid comme la nudité d'un mur de chambre. Manceau cherche à animer un rien le dialogue. On parle de son théâtre de Nohant où l'on joue pour elle seule et sa bonne, jusqu'à quatre heures du matin... Puis, nous causons de sa prodigieuse faculté de travail ; sur quoi, elle nous dit que son travail n'est pas méritoire, l'ayant toujours eu facile. Elle travaille toutes les nuits, d'une heure à quatre heures du matin, puis retravaille encore dans la journée, pendant deux heures — et, ajoute Manceau qui l'explique un peu comme un montreur de phénomènes : « C'est égal qu'on « la dérange... Supposez que vous ayez un « robinet ouvert chez vous; on entre : vous le « fermez... C'est comme cela chez M™* Sand. »
Vous avez noté ces mots : « enfance d'idées... platitude d'expression. » Les Goncourt étaient admirables pour rapetisser tous les gens dont ils parlaient. Ils étaient désobligeants sans le faire exprès. Ils débinaient
d'instinct. Ils étaient éminemment gens de lettres. Ajoutez qu'écrivains artistes, au point d'avoir inventé « l'écriture artiste », ils sont médiocrement en communion d'esprit avec George Sand à qui la théorie de l'art pour l'art a toujours semblé très creuse, et qui écrivait de son mieux, mais qui ne s'ayisa jamais que le métier décrire pût rien avoir de commun avec une acrobatie et une clownerie.
Une seconde fois, le 14 septembre 1863, les frères de Goncourt mettent en scène George Sand, et nous content la vie à Notant ou plutôt en mettent le récit dans la bouche de Théophile Gautier. « A propos, Gautier, vous revenez de Nohant, de chez M™" Sand, est-ce amusant? — Comme un couvent des frères Moraves. Je suis arrivé le soir. C'est loin du chemin de fer. On a mis ma malle dans un buisson, Je suis entré par la ferme, au milieu des chiens qui me faisaient une peur... » Il faut dire que cette arrivée de Gautier à Nohant avait été un poème, un poème dramatique, une tragi-comédie. Le régime, à Nohant, était celui d'une extrême liberté. Chacun lisait,
écrivait, sommeillait, à son gré. Gautier arrive dans cette disposition d'esprit du parisien d'autrefois persuadé qu'il a, en passant la barrière, donné une preuve d'héroïsme. Il attend qu'on se jette à son cou. Dépité, il fut à la minute de repartir. On alla prévenir George Sand qui, désolée, s'écriait : « Mais on ne lui avait donc pas dit que je suis une bête ? »
Les Goncourt demandent à Gautier : « Et quelle est la vie à Nohant ? — On déjeune à dix heures. Au dernier coup, quand l'aiguille est sur l'heure, chacun se met à table. M.""* Sand arrive avec un air de somnambule et reste endormie tout le déjeuner. Après le déjeuner, on va dans le jardin. On joue au cochonnet. Ça la ranime. Elle s'assied et se met à causer. » Pour mieux dire, elle écoutait causer, étant peu bavarde de son naturel. Même elle avait horreur d'une certaine conversation, futile, paradoxale et trépidante, celle qui est précisément la spécialité des « brillants causeurs ».' Ce papillotage la déconcertait et la mettait mal à l'aise. Elle n'aimait guère non plus que la conversation portât sur le métier
littéraire. Cela exaspérait Gautier qui 'n'admit jamais qu'il pût y avoir autre chose au monde que la littérature. « A trois heures, M"' Sand remonte faire de la copie jusqu'à six heures. On dîne. Seulement on dîne un peu vite, pour laisser le temps de dîner à Marie Caillot. C'est la bonne de la maison, une petite Fadette que M™^ Sand a prise dans le pays pour jouer les pièces de son théâtre et qui vient au salon le soir. Après dîner, M"® Sand fait des patiences sans dire un mot, jusqu'à minuit... Elle retravaille à minuit jusqu'à quatre heures... Enfin vous savez ce qui lui est arrivé. Quelque chose de monstrueux. Un jour, elle finit un roman à une heure du matin, et elle en recommence un autre dans la nuit... La copie est une fonction chez M°" Sand. »
Un des divertissements à Nohant, c'était le théâtre de marionnettes. Peindre des décors, fabriquer des costumes, tracer des scénarios, habiller et faire parler les poupées, joie de famille mais aussi plaisir de dilettanti*. George Sand
1 n L'individu nommé George Sand se porte bien; il savoure le merveilleux hiver qui règnt^a Berry, cueille des fleurs, signale
a introduit dans un de ses romans, VHomme de neige (1857), un montreur de marionnettes Christian Waldo, qui expose avec complaisance l'attrait de ce théâtre spécial, et la séduction de ces hurattini qui sont des êtres vivants. Nous ne pouvons guère nous en étonner nous autres qui, il y a quelque quinze ans, nous sommes engoués pour pareilles exhibitions. C'était au passage Vivienne. Ces marionnettes parlaient en vers, ayant pour impresarii MM. Richepin et Bouchor. Elles jouaient des pièces de sainteté. Et nous nous accordions pour préférer, dans ce genre, les acteurs de bois aux artistes de chair, dont la présence dans les pièces sacrées éveille chez nous des souvenirs trop profanes.
Désormais George Sand ne quitte guère Nohant ou son pied-à-terre de Paris que pour de brèves échappées. Au printemps de 1855, elle fait un voyage à Rome, et n'en éprouve aucune satisfaction. Elle résume son impres-
des anomalies botaniques intéressantes, coud des robes et des manteaux pour sa belle fille, des costumes de marionnettes, désoupe des décors, habille des poupées, lit de la musique... » Correspondance :3i Flaubert, 17 janvier i8éç.
sion dans ces mots : « Rome est une vraie balançoire. » Les ruines ne l'intéressent pas. « Quand on a passé plusieurs journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des columbarium, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature. » Et la nature ne compense pas suffisamment la déception causée par les ruines. « La campagne de Rome, si vantée, est, en effet, d'une immensité singulière, mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de pays en prairies dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler la cervelle qu'on a conservée après avoir vu la ville ^ » Ce voyage lui inspire un de ses romans les plus faibles, la Daniclla, journal de route d'un peintre, Jean Valreg, qui finit par épouser une blanchisseuse. En 1861, après une maladie, elle fait un voyage dans le Midi, à Tamaris, nom destiné à devenir, lui aussi, le titre d'un roman. Là non plus elle ne se plaît guère. Elle trouve qu'il y a dans notre Midi, trop de vent, trop de pous-
I Corrrespondance : à Eug. Lambert, mars r355.
sière, et trop d'oliviers. Je ne doute pas qu'à une autre époque de ,sa vie, elle qui avait si admirablement compris le charme de Venise, elle n'eût été gagnée à la séduction autrement pénétrante de Rome. Elle qui avait tant aimé la nature méridionale à Majorque, je ne doute pas non plus qu'elle n'eût été sensible à la grâce de notre Provence. Mais les années étaient passées où l'on goûte la variété des spectacles extérieurs et leur fantasmagorie. Un moment vient dans la vie, et il était venu pour elle, où l'on s'aperçoit que cette nature si variée est partout la même, qu'on a tout près de soi ce qu'on allait chercher si loin, un peu de terre, un peu d'eau, un coin de ciel, qu'aussi bien on n"a plus le temps ni le goût d'y aller voir, quand les heures nous sont comptées et qu'on sent la fin toute proche. Alors la seule chose essentielle est de nous ménager un peu d'espace pour nous recueillir, entre les agitations de la vie et le moment qui décide lui seul de tout.