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I. Communiqué par M. S. Rocheblave

la cause n'était pas hors d'eux. Nohant ne leur semblait insupportable que parce qu'ils y étaient l'un en face de l'autre. Ils retournèrent au Plessis, comme pour y appeler à leur aide le souvenir de leurs fiançailles. C'est là qu'eut lieu, en 1824, la fameuse scène du soufflet. On jouait dans le parc à un jeu de gamins : on s'envoyait du sable à la figure. Casimir s'impatienta. Il frappa sa femme. Le geste manquait de courtoisie ; il ne semble pas pourtant qu'Aurore ait fait, à ce moment, un grand reproche à son mari de ce mouvement de vivacité. Ses griefs étaient d'ordre plus intime, de caractère plus insaisissable, mais tellement plus profond !

Du Plessis le ménage vint s'établir à Ormesson. Il se passa là, nous ne savons quoi, mais sans doute, et toujours dans cet ordre des impressions morales, quelque chose de grave. Quelques années plus tard, évoquant ce séjour à Ormesson, George Sand écrivait à un ami :, « Longez un mur, arrivez à un pavillon... Si on vous laisse entrer, parcourez un délicieux jardin anglais au fond duquel est une source

enfouie sous une espèce de grotte postiche, bien froide et bien bête, mais bien solitaire : c'est là que j'ai passé plusieurs mois, c'est là que j'ai perdu ma santé, ma joyeuse confiance dans l'avenir, ma gaieté, mon bonheur ; c'est là que j'ai senti bien profondément la première atteinte du chagrin ^.. » On quitta Ormesson pour Paris, Paris pour Nohant. Après quoi, et pour secouer l'incurable ennui, on eut recours au classique moyen de diversion : un voyage.

On partit le 5 juillet 1825. Ce fut ce voyage aux Pyrénées, qui devait être dans l'histoire d'Aurore Dudevant une date si importante.

En traversant les Pyrénées, elle eut devant ce spectacle nouveau pour elle — ou plutôt qui dormait dans sa mémoire d'enfant — une ivresse d'enthousiasme. Cette émotion si intense ne contribua pas médiocrement à développer en elle ce sens du pittoresque qui devait être quelque jour une bonne part de son

I. Extrait des lettres inédites de George Sand au docteur Emile Regnault.

talent d'écrivain. Notez qu'elle n'avait encore vécu que dans des pays de plaines, Ile-de-France ou Berry. Le contraste éveilla son intelligence des beautés de la nature et peut-être, au retour, lui fit comprendre avec plus de précision le charme, jusque-là goûté plus confusément, de la campagne familière. C'est ainsi que Lamartine sut mieux aimer l'âpre Milly quand il le revit après un séjour dans la molle Italie.

Mais les Pyrénées, ce furent surtout, pour la jeune baronne Dudevant, le cadre d'un épisode unique dans sa vie sentimentale.

Il y a dans V Histoire de -ma vie une page énigmatique dont George Sand a volontairement mesuré — et voilé — chaque expression. Elle évoque sa solitude morale qui était profonde, absolue, vers ce temps-là, et elle ajoute : « Elle eût été mortelle à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion — non pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir — mais dans ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à qui je rapportais

toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année, et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la réalité. » C'est ce rêve, intense comme une passion, qu'il nous faut décrire ici. C'est avec cet être excellent et romanesque que nous allons lier connaissance.

Aurélien de Sèze était un jeune magistrat, de quelques années plus âgé qu'Aurore. Il avait vingt-six ans, elle en avait vingt et un. Il était le petit-neveu du défenseur de Louis XVI. C'est dire qu'il y avait dans la famille une tradition de noblesse morale : il en avait hérité. On s'était rencontré à Bordeaux ; on se retrouva à Cauterets; on visita ensemble les glottes de

Lourdes. Aurélien avait été sensible au charme de la jeune femme, sans qu'elle eût rien fait pour l'attirer, car elle n'était pas coquette. Elle avait apprécié en lui... tout ce qui faisait si cruellement défaut à Casimir : la culture de Tesprit, le sérieux du caractère, une discrétion de manières qu'on prenait d'abord pour de la froideur, une élégance un peu hautaine. D'une honnêteté scrupuleuse, qui sentait son magistrat de l'ancienne école, il était sûr de ses principes, maître de soi. Il est permis de croire que ce fut par là surtout qu'il plut à la jeune femme — très femme — et qui souhaita toujours d'être dominée. Il y eut une explication, lors d'une nouvelle rencontre à la Brède. C'est ce « chagrin violent » auquel fait allusion George Sand et dont l'aurait sauvée une amie, Zoë Leroy, qui trouva les mots pour apaiser cette âme orageuse. Elle sortit de cette crise brisée de fatigue, mais calme, mais joyeuse. On avait fait serment de s'aimer et de rester sans reproche. Ce serment fut tenu.

Donc Aurore n'avait rien à se reprocher. Toutefois, avec ce grand besoin de sincérité qui

était en elle, elle crut devoir écrire à son mari une lettre — la fameuse lettre du 8 novembre 1825 — où elle l'informait de tout. Cette lettre a son histoire. Lors du procès en séparation qui eut lieu en 1836, l'avocat du mari en ayant lu quelques fragments, pour charger George Sand, l'avocat de celle-ci, pour toute réplique, lut en son entier cette lettre abondante, éloquente, généreuse. L'auditoire éclata en applaudissements.

Voilà qui est bien, tout à fait bien.

C'est la situation de la princesse de Clèves dans le roman de M""® de Lafayette. La princesse de Clèves avoue à son mari l'amour qu'elle ne peut s'empêcher de ressentir pour M. de Nemours et lui demande, comme à son protecteur naturel, aide et secours. On a coutume d'admirer cette belle action, encore qu'elle ait coûté la vie au pauvre M. de Clèves qui en mourut de chagrin. Je l'admire aussi. Parfois cependant je me suis demandé s'il n'y faudrait pas plutôt voir l'inconsciente suggestion d'une honnête perversité. Cet aveu d'un amour déclaré en présence de celui à qui on le dérobe.

contient en soi une intime jouissance. En formulant cet amour, on lui prête une sorte de réalité, on le tire à la lumière, au lieu de le laisser s'évanouir dans ces limbes qui sont en nous et où meurent les sentiments imprécis que nous n'avons pas voulu nous préciser à nous-mêmes . D'autres femmes ont préféré cette manière discrète où elles étaient seules à souffrir. Mais ce n'étaient pas des héroïnes de roman. Nul ne leur a su gré de leur sacrifice : elles-mêmes auraient peine à dire ce qu'il leur en a coûté...

Aurélien de Sèze prit au plus grand sérieux, comme il faisait toutes choses, ce rôle d'ami de l'âme qu'il s'était assigné. Il devint pour la jeune femme un directeur de conscience. On a conservé les lettres qu'il lui adressait; nous les connaissons par les analyses et les extraits qu'en a publiés M. Rocheblave et par les commentaires pénétrants qu'il en a donnés*. Ce sont des lettres de direction, des lettres spirituelles. Le confesseur laïque s'efforce surtout

1. George Sand avant George Sand, par S. Rochbblavb (Revue de Purii, 15 décembre 1894).

de calmer les impatiences de cette âme chaque jour plus ardente et plus inquiète ; il combat en elle cette manie de philosopher, ce désir de tout creuser, de tout approfondir. Fort de son calme, il lui redit en cent façons : « Soyez calme ! » Le conseil est bon : la difficulté n'était que de le suivre.

Peu à peu Télève échappait à son maître. Car il semble bien qu'Aurore se soit lassée la première. Aurélien, de son côté, commençait à douter de l'efficacité de sa prédication. C'est le sort de ces sentiments hors de l'ordre commun : ils durent ce que dure une crise d'enthousiasme. Le mieux qui puisse en advenir, c'est qu'ils ne changent pas de nature et se préservent des chutes, ici trop fréquentes. Ils laissent alors derrière eux, dans toute l'âme, un sillage de lumière — d'une lumière froide et pure.

Le déclin de la liaison platonique avec Aurélien de Sèze est de 1828. A cette même date, il se passait à Nohant de graves événements. Casimir, depuis les années dernières, tombait aux vices de certains hobereaux ou maîtres de

ferme. Il s'était mis à boire, de compagnie avec Hippolyte Chatiron ; et il paraît que l'ivresse berrichonne est lourde et sans joie. Il avait pris, hors de chez lui d'abord, puis sous le toit conjugal, des habitudes d'inconduite. Il avait le goût des servantes. Le lendemain de la naissance de sa fille, Solange, Aurore le surprit. Dès lors, ce qui n'avait été jusque-là pour elle qu'un vague désir, devint idée fixe et prit corps de projet. Un incident servit de prétexte ou d'occasion. En rangeant des papiers. Aurore tomba sur le « testament » de son mari : ce testament n'était qu'une diatribe où le défunt en expectative exhalait contre sa femme — l'idiote — tout un arriéré de rancune. Son parti fut arrêté tout de suite et irrévocablement. Elle reprendrait sa liberté, elle irait à Paris, elle y passerait trois mois sur six. Pour élever ses enfants, elle avait fait venir du Midi un jeune précepteur, Boucoiran. Ce précepteur avait lui-même besoin d'être morigéné et la baronne Dudevant ne s'en faisait pas faute'.

I. On trouvera un exemple de cette humeur sermonneuse dans cette curiease lettre inédite adressée par George Sand à son

Elle le trouvait paresseux ; elle lui reprochait de manquer de tenue et de se familiariser avec

voisin et ami Adolphe Duplomb, et que M. Charles Duplomb a bien voulu nous communiquer,

« Nohant, 23 juillet 1850.

Vous avez donc bien peur de moi, mon pauvre Hydrogène? Vous vous attendez à une belle semonce et vous ne comptiez pas sans votre hôte. Mais patience ! Avant de vous laver la tète comme vous le méritez, je veux vous dire que je se vous oublie pas et que j'ai été très fâchée, en revenant de Paris, de trouver mon grand nigaud de fils parti. J'étais habituée à votre face de carême et la vérité est qu'elle me manque beaucoup. Ce n'est pas que vous n'ayez beaucoup de défauts, mais, après tout, vous êtes bon enfant et, avec le temps, vous deviendrez raisonnable. Pensez quelquefois, mon cher Plombeus, que vous avez des amis. Quand ce ne serait que moi, c'est beaucoup, parce que je suis solide au poste de l'amitié, quoique je n'aie pas l'air tendre. Je ne suis pas très polie non plus; je dis durement la vérité : c'est mon caractère. Mais je tiens bon et l'on peut compter sur moi. Rappelez-vous de ce que je vous dis là (sic), parce que je ne vous le dirai pas souvent. Rappelez-vous aussi que le bonheur dans ce monde consiste dans l'intérêt et dans l'estime qu'on inspire, et je ne le dis pas à tout le monde, c'est impossible, mais da moins à un certain nombre d'amis. On ne peut trouver son bonheur en soi-même entièrement, à moins d'être égoïste, et je ne pense pas assez mal de vous pour vous soupçonner de l'être. L'homme qui n'est aimé de personne, est misérable, celui qui a des amis craint de leur faire de la peine en se conduisant mal. C'est donc four vous dire, comme dit Polyte, que vous devez travailler à prendre une conduite rangée, si vous voulez me prouver que vous n'êtes point ingrat à l'intérêt que je vous porte. Vous devriez vous défaire de ce mauvais genre de vanterie que vous avez pris avec des écervelés comme vous. Faites ce que votre fortune et votre santé vous permettent, sans compromettre l'honneur ou la réputation d'autrui. Je ne vois pas qu'un garçon soit obligé à la continence comme une religieuse. Mais taisez-vous sur vos bonnes ou mauvaises fortunes. Ces sots discours sont toujours répétés

les inférieurs, ce qu'elle n'admettait pas, elle l'amie du peuple et des paysans. Entre la sym-

et le hasard les fait arriver aux oreilles des personnes de bon sens qui les blâment.

Tâchez donc aussi de ne pas faire tant de projets, mais de vous en tenir à l'exécution de quelques-uns. Vous savez que c'est toujours ma querelle avec vous. Je voudrais vous voir plus de constance. Vous dites à Hippolyte que vous avez de la bonne volonté et du courage. Pour le courage physique, celui qui consiste à supporter les maladies et à ne pas craindre la mort, je ne vous refuse pas celui-là, mais du courage pour un travail soutenu, j'en doute bien, ou vous avez sérieusement changé. Tout ce qui est nouveau vous plaît, mais au bout d'un peu de temps vous ne voyez que les inconvénients de votre position. Vous n'en trouverez guère, mon pauvre enfant, qui ne soient semées de contrariétés et d'ennuis. Si vous n'apprenez à les supporter, vous ne serez jamais un homme.

Ici finit mon sermon. Je pense que vous en avez assez, surtout n"ayant pas l'habitude de lire ma mauvaise écriture. Vous me ferez plaisir de m'écrire, mais ne vous en faites pas une affaire d'Etat, ne vous mettez pas à la torture pour me faire des phrases bien limées. Je n'y tiens pas du tout. On écrit toujours assez bien quand on écrit naturellement et qu'on exprime ce qu'on pense. Les belles pages d'écriture sont bonnes pour les maîtres d'école et je n'en fais pas le moindre cas. Promettez-moi de prendre un peu de raison et dépenser quelquefois à mes sermons. C'est tout ce que je vous demande. Soyez bien siir que si je n'avais pas d'amitié pour vous, je ne prendrais pas la peine de vous en faire. Je craindrais d'ailleurs de vous ennuyer, au lieu que je suis sûre qu'ils ne vous déplairont pas et que vous apprécierez le sentiment qui me les dicte.

Adieu, mon cher Adolphe, écrivez-moi souvent et continuez à nous tenir au courant de vos afifaires. Soignez votre santé et tâchez de continuer à vous bien porter: mais si vous vous sentez malade, revenez au paj's. Nous aurons encore du lait et du sirop de gomme pour vous, et vous savez que je ne suis pas une mauvaise garde-malade. Tout le monde se rappelle de vous {sic) avec intérêt Pour moi, je vous donne ma très sainte bénédiction.

« AORORB D. »

pathie et la familiarité, il y a une nuance; Aurore n'avait garde de l'oublier : il y a toujours eu chez elle des coins de grande dame. Mais Boucoiran était dévoué. C'est sur lui que compte Aurore pour s'occuper de ses enfants, la renseigner minutieusen.ent, l'avertir en cas de maladie. Ainsi tranquillisée, elle vivrait à Paris d'une pension de quinze cents- francs, à laquelle s'ajouterait le produit de son travail.

Casimir ne fit pas d'objections. Tout ce qui arrivera par la suite, dans cette existence désormais orageuse, y arrivera de son aveu, avec son consentement. C'était un pauvre homme.

Réfléchissez maintenant aux impressions qu'a pu recevoir la baronne Dudevant d'un tel m^ariage. Je ne parle ni de ses tristesses, ni de ses dégoûts. Mais comment, dans une telle union, le caractère bienfaisant et sacré du mariage lui serait-il apparu ? Un mari doit être un compagnon ; elle n'a jamais connu la douceur de l'intimité et le délice de penser à deux. Un mari est le conseiller, l'ami ; et quand elle a eu besoin de conseils, elle a dû les demander

à un autre : c'est d'un autre que lui sont venus la direction et le réconfort. Un mari doit être le chef, et je n'hésite pas à dire le maître ; car la vie est une lutte continuelle et celui qui a assumé la tâche de défendre une famille contre tous les dangers qui la menacent de dissolution, contre tous les ennemis qui rôdent autour d'elle, ne peut mener à bien cette tâche de protection que s'il est investi d'une juste autorité. Aurore a été brutalisée : ce n'est pas la même chose que d'être dominée. La sensation qui l'obsède est celle d'une immense solitude morale. Ne pouvant plus rêver dans les allées de Nohant, dont on a ébranché les vieux arbres et chassé le mystère, elle s'enferme dans le petit boudoir de sa grand'mère, attenant à la chambre de ses enfants dont elle peut entendre la respiration, et là, tandis que Casimir et Hippolyte se grisent abominablement, elle médite, elle s'irrite, elle sent grandir en elle un ferment de révolte. Le lien matrimonial a eu pour elle la pesanteur d'un joug. Une épouse chrétienne aurait subi, accepté. Mais le christianisme de la baronne Dudevant n'est qu'une

religiosité ; les épreuves de la vie font éclater l'insuffisance du sentiment religieux qui ne s'accompagne pas de la foi. Sans amour, sans amitié, sans confiance, sans respect, le mariage n'a été pour Aurore qu'une prison . Elle s'en évade. Elle pousse un immense soupir de soulagement— un ouf! de délivrance.

Tel est, dans la psychologie de la baronne Dudevant le chapitre du mariage. C'est un bel exemple de banqueroute. La femme mal mariée est restée un individu, au lieu de s'encadrer, de s'harmoniser, de se fondre dans un ensemble : Tunion mal assortie n'a fait qu'accuser et fortifier son individualisme.

Aurore Dudevant arrive à Paris dans la première semaine de janvier 1831 ; la voici, elle, la révoltée du mariage, dans cette ville qui vient de faire une Révolution.

Représentez-vous l'extraordinaire effervescence de ce Paris de 183 1 . Il y a de l'orage dans l'air; et cet orage, sur un point ou sur un autre, demain ou tout à l'heure, va éclater en émeute. Il y a dans les esprits de la fièvre, un

besoin de tout détruire pour tout recréer. Partout, dans les idées, dans les arts, dans le costume, la même explosion d'indiscipline, le même triomphe de la fantaisie. Chaque jour voit éclore un nouveau système de gouvernement, une nouvelle méthode de philosophie, une recette infaillible pour amener le bonheur universel, une manière inédite pour confectionner les chefs-d'œuvre, une invention inouïe pour se travestir et promener par les rues un perpétuel mardi-gras. L'émeute est en permanence et la mascarade est à l'état normal. D'ailleurs une magnifique éclosion de jeunesse et de génie. Victor Hugo, tout fier d'avoir livré la bataille à!Hernani, porte dans sa tête Notre-Dame et s'occupe d'y grimper. Musset vient de lancer ses Contes d' Espagne et d' Italie. Stendhal a publié le Rouge et le Noir, et Balzac la Peau de Chagrin. Les peintres s'appellent Delacroix et Delaroche. Paganini va donner son premier concert à l'Opéra... Tel est dans son impatience et dans son impertinence, dans sa confusion et dans sa splendeur, ce Paris de lendemain de Révolution.

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La jeune femme en rupture de ban respire cette atmosphère avec volupté. Elle est la provinciale qui veut s'en donner de Paris à cœur joie. Elle est la romantique imbue de ce principe de l'école, que l'artiste doit tout voir et tout connaître, avoir éprouvé par soi-même tout ce qu'il mettra dans ses livres. Elle a retrouvé à Paris un petit groupe d'amis berrichons, Félix Pyat, Charles Duvernet, Alphonse Fleury, Sandeau, de Latouche. C'est sa bande. Avec cette jeunesse, apprentis de la littérature, du barreau, de la médecine, elle va mener la vie d'étudiant. Son premier soin, pour faciliter ses évolutions, est de prendre le costume masculin. « La mode aidait singulièrement au déguisement, écrit-elle dans V Histoire de ma vie. Les hommes portaient de longues redingotes carrées dites à la propriétaire^ qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que mon frère, en endossant la sienne à'Nohant, m'avait dit en riant : « C'est « très joli, n'est-ce pas ? Le tailleur prend « mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à un régiment. » Je me fis donc faire une redingote

LA BAROJMînE DUDEVANT 6i

guérite^ en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année... »

Ainsi accoutrée, elle court les rues, les musées, les cathédrales, les bibliothèques, les ateliers de peintres, les clubs, les théâtres. Elle entend une fois Frederick Lemaître et le lendemain la Malibran. Un soir c'est une pièce de Dumas, un autre soir Moïse k l'Opéra. Elle dîne à la gargote, elle habite une mansarde ; elle n'est pas assurée de pouvoir payer son tailleur. Ce sont toutes les joies. « Ah, ma foi ! vive la vie d'artiste ! Notre devise est liberté ' » . Elle vit dans un perpétuel enchantement. Elle écrit à son fils Maurice, en février : « Tout le monde se dispute, on s'étouffe dans les rues, on démolit les églises et on bat le tambour toute la nuit 2 ». Et à Ch. Duvernet, en mars : « Savez-vous qu'il se passe de belles choses ici ? C'est vraiment très drôle à voir. On vit aussi gaiement au milieu des baïonnettes, des émeutes

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