A MARY
Mère de Washinglon.
Femme d’un esprit supérieur, mère vigilante et tendre, mais en même temps d’un caractère fortement trempé, mistress Washington, à qui son mari avait laissé l’'administration des biens de ses enfants jusqu’à leur majorité, entreprit avec le sacristain de la paroisse l'éducation et l'instruction de son fils George.
Ce sacristain nommé Hobby, un fermier de la famille, avait monté dans le pays une petite école où il enscignait à lire et à écrire aux enfants riches de la contrée, Quand le brave homme eut épuisé sa science, on envoya George à Bridges Creek, chez son frère Augustin, pour lui faire suivre dans le voisinage les cours plus élevés de M. William. On a conservé à la bibliothèque de Mount Vernon, comme un précieux souvenir, les cahiers et les manuscrits de ses premières études; ils révèlent chez l'adolescent une grande rectitude d'esprit, unie à l’amour du devoir. George connut à fond de bonne heure toutes les diflicultés de l’arithmétique et les éléments de la géométrie. On verra par la suite qu'aucun homme n'a apporté plus de soin dans la gestion de ses propriétés et de sa fortune, et que le souci des plus grandes affaires du monde ne lui firent pas oublier un instant l’administration de ses intérêts particuliers. C'était sans doute un goût inné chez lui,’ car rien n’étonne comme de rencontrer, au
milieu de ses devoirs d’écolier, des pages remplies de ce qu'il appelle des formules d'écriture : promesses, lettres de change, reçus, obligations, contrats, comptes de vente, procurations, baux, actes et teslaments, écrits avec soin, et dans lesquels les mots importants ressortent en gros caractères variés, imitant l'écriture des clercs.
Dans l'intervalle de ses études il se livrait avec passion à tous les jeux d’agilité et de force : le saut, la course, la lutte, le javelot, et jusqu'à un âge mûr il pratiqua ces exercices, À Frédéricksburg, sur les rives du Rappahannock, on montre encore la place d’où il a lancé une pierre sur l’autre bord du large fleuve. A l'école avec ses camarades, tous ses amusements prenaient une allure militaire; il jouait à la guerre : marches, parades, revues, assauts, combats simulés, rien n’y manquait; il était toujours général, en dépit de l'ambition d'un certain Willisin Burstle, qui un jour essaya, dit l’histoire, de lui disputer le commandement en chef des pupilles du sacristain Hobby.
Mistress Washington s'était réservé l'éducation morale et religieuse de son fils. Très-pieuse, grande lectrice de la Bible, comme toutes les Américaines de ce temps-là, elle avait en outre pour livre favori les Contemplations morales et divines de Matthew Hale, ouvrage plein d’admirables maximes pour régler notre conduite personnelle et nos rapports avec autrui. Ce manuel, portant le nom de Mary Washington écrit par elle, fut conservé avec un soin filial dans les archives de Mount Vernon, On peut l’y voir encore à côté d'un cahier de George, bien curieux, écrit par un enfant; on y trouve des maximes tirées de divers écrits, et rangées sous le titre de : liègles de conduite en société et pour la conversation,
En voici quelques-unes qui sont comme les sources où
l'âme de Washington a puisé ses premières inspirations.
« Lorsque vous parlez de Dieu, de sa puissance, que ce soit sévèrement, sur le ton du respect.
« Efforcez-vous de conserver pure, dans votre sein, cette étincelle de feu céleste qu'on nomme conscience.
« Que vos délassements soient virils et exempts de péché.
« Honorez vos parents, obcissez-leur, fussent-ils dans la pauvreté.
« Ne vous montrez pas satisfait du malheur d'autrui, füt-ce de votre ennemi,
« Lorsque vous avez des conseils à donner ou des reproches à adresser à quelqu'un, examinez bien s’il faut le faire en public ou en particulier, tout de suite ou plus tard, et pesez les termes dont vous vous servirez; dans les reproches ne laissez percer aucun signe de colère, mais conservez le ton de la douceur et de la bienveillance,
« Recevez avec reconnaissance toutes les remontrances, en quelque lieu, en quelque temps qu'on vous Îles donne; mais ensuite, si vous reconnaissez que vous n'êtes pas coupable, faites-le savoir en temps et lieu convenables aux personnes qui vous ont admonesté,
« Lorsque vous faites des reproches, tâchez d'être vous-même au-dessus de tout blime, car l'exemple est plus éloquent que les préceptes.
« Ne tournez en plaisanterie aucune chose vraiment importante; ne lancez pas de bons mots qui puissent blesser; et, si vous dites une parole spirituelle, un mot plaisant, que ce ne soit aux dépens de personne.
« Recherchez la société des hommes recommandables, si vous tenez à votre propre réputation; car il vaut mieux ètre seul que se trouver en mauvaise compagnie.
« Tout ce que l’on fait dans le monde doit étre accompagné de quelque marque de respect pour les personnes présentes,
« Soit que vous écriviez, soit que vous parliez, donnez à chacun le titre qui lui est dû, selon son rang ct les usages du pays. »
Au milieu de ces sages maximes se trouvent quelques curieuses observations comme celles-ci :
« Devant le monde ne chantonnez pas sourdement, ct ne battez pas la caisse avec vos doigts ou vos pieds.
« Ne tournez pas le dos aux gens, surtout en parlant; ne dormez pas lorsque quelqu'un parle; ne marchez pas quand on est arrêté...
« Soyez modeste dans vos vêtements, et songez plutôt à vous habiller convenablement qu’à attirer sur vous l’admiration; mettez-vous comme vos égaux, comme ceux qui sont polis et convenables, eu égard au temps et au lieu.
« No faites pas la roue comme un paon, regardant partout à l’entour de vous pour voir si vous êtes bien paré, si vos souliers font bon effet, et si vos habits sont beaux. »
On a vu que les moyens d'instruction mis au service du jeune George étaient assez limités ; l’enseignement colonial avait été négligé en Virginie, ct les grands planteurs, comme les petits colons, restaient généralement étrangers au mouvement intellectuel de l’Europe. Ceux qui se destinaient aux professions libérales allaient en Angleterre, comme l'avait fait Lawrence Washington, qui s'était ensuite distingué comme oflicier sous les ordres de l'amiral Vernon et du général Wentworth, notimment au siége de Carthagène, dans la Nouvelle-Grenade.
Après la mort de leur père, Lawrence, devenu le chef de la famille, prit un soin particulier du fils de Mary dont il avait apprécié les qualités solides, Il l’attirait souvent à Mount Vernon, dirigeait ses études, et l’encourageait dans les nobles jeux auxquels il excellait,
George ne pouvait débuter à une meilleure école.
En effet Lawrence Washington occupait dans le pays une situation très-haute et très-considérée, Membre de la chambre des bourgeois, adjudant général du district avec le rang et la solde de major, it avait su mériter l’estime générale; c'est chez lui que Gcorge fit la connaissance de la famille F'airfax, qui habitait Belvoir, résidence admirable, située à quelques milles de Mount Vernon et assise, comme un nid, sur une colline boisée qui se mirait dans les eaux du Potomac,
William Fairfax était un homme d’un incontestable mérite, et d’une éducation libérale; d’aventureuses expériences avaient enrichi et orné son esprit. D'une ancienne famille anglaise du Yorkshire, il était entré à l’armée dès l'âge de vingt et un ans, avait servi avec distinction dans les Indes orientales et occidentales, et rempli les fonctions de gouverneur de la Nouvelle-Providence, ile qu’il avait aidé à arracher des mains des pirates,
Depuis quelques années il habitait la Virginie, où il administrait les immenses domaines de lord Fairfax, son cousin, I vivait à Belvoir en gentilhomme campagnard anglais, entouré de ses enfants, ct greffant les raflinements de la société européenne sur l'abondance de la vie coloniale. George subit l’heureuse influence de. ces. fréquentations distinguées, De plus, les récits militaires faits à la table de Lawrence par des ofliciers de passage
| où chez William Faixfax devaient enflammer sa jeune imagination, déjà si avide des émotions de la guerre: — \i voulut entrer dans la marine, On obtint pour lui,
en 1746, un brevet d’aspirant (midshipman). I fut arrèté au milieu de ses prénaratifs de départ par la résistance de sa mère : mistress Washington tremblait de voir s'éloigner d'elle ce fils de quatorze ans, son premier né; elle craignait pour lui les dangers de l'Océan, et pour clle-mème les rigueurs de l’absence, La Providence aussi le réservait à des destinées vers lesquelles il devait marcher par un autre chemin.
George reprit donc le cours de ses études; pour se préparer à devenir un habile arpenteur, il s'adonna principalement à la géométrie, science très-appréciée dans un pays nouveau, au milieu de ces immenses territoires inhabités, qu’il fallait préparer à recevoir des colons.
Vers l’âge de quinze ans, au moment où George était le plus studieux, une passion violente pour une beauté restée inconnue le rendit véritablement malheureux. était à la fin de l'automne de 1747; il venait de quitter l’école et était retourné chez son frère Laurence à Mount Vernon. George était loin d’avoir le tempérament poétique; mais, l'amour le poussant, il essaya de mettre en vers ses ardents chagrins : quelques rimes sentimentales, comme en écrivent les amoureux de cet âge. Sur ses cahiers d’études, entre deux problèmes d'algèbre, ou en marge d’un modèle de bail, il décrit « les agitations de son âme, blessée par la flèche de Cupidont; et se plaint de l’inhumaine qui reste sans pitié pour ses souffrances et ses désirs ?.
1. Poor restless heart, wounded by Cupid’s dart, 2. Bleding for one who remains pililess of his griefs 1nd wocs.
Tout semble indiquer qu'il n’osa jamais faire l'aveu de sa passion à la jeune fille qui en était l'objet, « Malheur à moi, dit-il en effet, d'aimer et de cacher mon amour! Depuis longtemps je désire le révéler, mais je n'ose !, »
On n'a guère l'habitude de se représenter le froid ct sévère Washington, l’illustre champion de la liberté américaine, aux jours de sa jeunesse, vaincu par l'amour, et soupirant ses élégies sous les bosquets de Mount Vernon. C'est encore Irwing qui nous fait ces confidences, heureux de nous montrer que, sous le masque sévère et la réserve étudiée du héros, se cachait un naturel accessible à tous les sentiments humains,
George, devenu le favori de M, William Fairfax, était souvent l'hôte de Belvoir; c’est là qu’il rencontra lord Thomas Fairfax, dont William était le régisseur. Comme ce gentilhomme fut un des premiers amis de Washington et jusqu’à un certain point l’auteur de sa haute fortune, son histoire et son caractere méritent d’être retracés.
Agé d'une soixantaine d'années, lord Fairfax était un homme maigre et d’une stature élevée (6 pieds). Des yeux gris brillants éclairaient son visage crument osseux, encadré de favoris roux, Malgré ces apparences peu avantageuses, il avait fait bonne figure à Londres au temps de sa jeunesse, Élève distingué de l'université d'Oxford, il avait d'abord servi dans un régiment de cavalerie appelé les Bleus, puis collaboré au Spectator d'Addison.
Placé par sa naissance, sa fortune et son esprit au premier rang de la société anglaise, il s’éprit d’une jeune et
1. Ah, woe is me, that I should love and conceal; Long have 1 wished and never dare reveal.
A+ JOUAULT, y à
très-noble lady, dont il rechercha la main. Sa demande fut agréée; mais, le jour mème des noces, la corbeille de mariage étant dressée, les laquais poudrés suivant l'étiquette, les équipages prèts et reluisants, et les chevaux piaffant d’impatience , il advint que la demoiselle rompit son engagement et jeta au vent sa promesse : à l'amour de lord Fairfax elle avait préféré la couronne ducale d'un petit prince allemand.
Cette blessure et cet affront changèrent le caractère ct la conduite de Fairfax : il s'abandonna aux amours faciles, jusqu’à l'heure où, pris de lassitude et de dégoût, il vint demander de plus saines émotions aux solitudes du nouveau monde.
Vers 1759, il fit un voyage en Virginie, pour y visiter ses propriétés, héritage de sa mère Catherine, sœur de lord Calpepper, qui les tenait lui-même de la libéralité de Charles IT. La première concession comprenait tout l’espace situé entre Ie Rappahannock et le Potomac.
Lord Fairfax, ayant découvert que le Potomac prenait sa source dans les Alleghanys, retourna en Angleterre, afin d'obtenir que sa concession fût rectifiée d’après l'étendue réclle du Potomac. La métropole ne demandait qu’à étendre le champ de la colonisation; le gouvernement britannique s’empressa d'accéder à cette réclamation.
Le noble lord, séduit par la beauté du climat, les paysages grandioses et les mœurs patriarcales de la contrée, résolut de passer le reste de ses jours au milieu de cette sauvage et admirable nature, Il habita d’abord Belvoir pendant plusieurs années,
La famille Fairfax ne fut pas longtemps sans apprécier les mérites de Washington, qui, à seize ans, avec sa taille athlétique, avait déjà presque l'air d’un homme, grâce à l'habitude contractée de bonne heure de se fortilier ct de s'instruire lui-même, aux règles de conduite
qu'il s'était tracées, à la gravité de ses mœurs et à la décision de son caractère. Sa franchise et sa mode:tie rendaient son regard très-cordial, et il avait encore, pour plaire, je ne sais quelle mélancolie qui venait du cœur et s'épanouissait autour de lui.
Un jour, George William Fairfax, fils du propriétaire de Belvoir, ayant terminé en Angleterre son éducation, vint retrouver son père en Virginie, Il avait épousé, âgé de vingt-deux ans, la fille du coloney Carrey, et amenait avec lui sa femme et sa belle-sœur.
Les charmes de miss Carrey laissèrent George indifférent, mais réveillèrent dans son cœur le souvenir de ses premières amours ; il s’en exprime en ces termes dans une lettre adressée à un confident qu’il appelle son cher ami Robin : « J'ai en ce moment ma résidence chez Sa Sei- « gneurie, et je pourrais, si mon cœur était libre, y passer «le temps le plus agréablement du monde, car une jeune « cttrès-agréable lady vit sous le même toit (miss Carrey), « Mais cela ne sert qu’à entretenir le feu qui me dévore; « je la vois souvent, je ne puis éviter sa compagnie, et ce « contact journalier ne fait que rallumer ma passion pour « la beauté de la Plaine. Si je vivais plus loin des jeunes « femmes, mon chagrin pourrait dans une certaine mesure «en être allégé, et j’arriverais peut-être à ensevelir dans « le tombeau de l'oubli la chaste passion qui me fatigue, »
Il fait les mêmes aveux à un autre de ses jeunes correspondants, « son cher ami John; » il a même une confidente, « la chère Sally, » à laquelle il raconte que la compagnie « de la jeune et charmante belle-sœur de George Fairfax » est pour lui une grande cause de chagrin et de découragement ?,