‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 23 sur 48 · Aujourd'hui Pittsburg · texte numérisé non relu

Aujourd'hui Pittsburg

2. Il reste encore, dans les contrées occupées autrefois par la France au sud des grands lacs, une trace assez curieuse de la domination française : l'emplacement du fort de Chartres, dans l'Illinois. Son enceinte quadrangulaire occupait à peine deux arpents. Aujourd’hui il est moins qu’une ruine, car les fermiers du voisinage ont pris toutes les pierres pour en faire les murailles pacifiques d’une bergerie ou d’une étable à bœufs. Il faut couper les arbustes et les vignes sauvages qui le recouvrent pour reconnaitre l'empreinte militaire que la France à laissée sur celte place.

Sur les bords du lac Champlain les armes de la France avaient sans doute obtenu de brillants succès; l'énergie et les talents de Montcalm, successeur de Dieskau dans le commandement en chef du Canada, nous avaient donné sur cette partie du champ de bataille une supériorité marquée. Oswego, avec ses immenses approvisionnements militaires, avait été pris en 1756, et le fort William Henri, à la tète du lac George, forcé de se rendre en 1757.

Mais l'Angleterre demandait un effort suprème, et l'opinion publique porta au ministère William Pitt, qui connaissait notre situation et redoubla d'énergie.

« Que la paix se fasse cet hiver, sans quoi le Canada «est perdu sans ressource, écrivait, en septembre 1758, « notre commissaire général des guerres. Outrel’extérieur, « son intérieur est une machine mal montée, qui est tou- « jours prète à crouler. Il n’y a plus guère à espérer. « Malgré tous les soins et les talents de M. de Montcalm, « je ne serais pas surpris si l'ennemi était maitre de la « colonie avant l’arrivée des premiers secours du prin- « temps. »

Bougainville était allé dépeindre au ministre de la marine, l’incapable Berryer, l'extrémité où se trouvait réduite la Nouvelle-France.

La guerre de Sept Ans n'avait pas conservé son caractcre exclusivement maritime; le ministre anglais, grâce à son or, déchainait de nouveau la guerre continentale. Le ministre français répondit à Bougainville : « Mon- « sieur, quand la maison est en feu, on ne s'occupe pas « des écuries. — On ne dira pas du moins que vous « parlez comme un cheval, » répliqua Bougainville,

Le mot était spirituel, mais un corps de bonnes troupes eut bien mieux fait l'affaire des colonies.

Bougainville arriva, au mois de mai 1759, avec des secours insignifiants : 326 recrues, 17 bâtiments chargés de munitions et de vivres, et ce fut seulement avec environ 4,000 hommes de troupes régulières, 6,000 miliciens et quelques sauvages, que Montcalm dut faire face aux 60,000 Anglais ou Américains campés sur les frontières ou prêts à les franchir. Leur plan consistait dans une triple attaque dirigée, l’une à gauche, par le bassin du lac Erié ; l’autre au centre, par le lac Champlain et la rivière Richelieu; la troisième, à droite, par la vallée du bas Saint-Laurent.

Les Anglo-Américains furent vaincus à Ticonderoga ; mais bientôt les Français abandonnèrent cette place et celle de Crown-Point, sans coup férir, et sir William Johnson s’empara de Niagara, après avoir battu un corps de troupe considérable envoyé au secours de la place.

Le moment décisif était venu. Les Anglo-Américains vont tenter un suprème effort sur Québec la capitale de la Nouvelle-France.

La force de la place était bien connue, et il se fit à Louisburg de formidables préparatifs d'attaque. Vingtdeux vaisseaux de ligne et pareil nombre de bûtiments plus petits, portant 8,000 bommes et une quantité considérable de vivres et de munitions, atteignirent l'ile d'Orléans en face de Québec, le 26 juin 1759, C’est à cette force imposante que Montcalm avait à tenir tête dans une forteresse réputée imprenable, avec des troupes supérieures en nombre aux troupes anglaises, mais qui, pour le moral et la discipline, étaient loin de les égaler.

Après avoir opéré la reconnaissance du port, et élevé, à la Pointe Lévi, vis-à-vis de la ville, uno batterie qui détruisit la ville basse, mais sans pouvoir atteindre la ci-

tadelle, Wolfe, commandant des forces anglo-américaines, choisit et fortifia une position sur la riveest du Montmorency. Une chaine continue de rochers, défendue par des batteries à ses deux extrémités, protégeait les retranchementsde Montcalm. Le seul point sur lequel on püt tenter une attaque semblait être le camp français, sur l’autre rive du Montmorency. Au premier assaut, les Anglais furent repoussés avec une perte de 400 hommes.

Les mois de juillet et d'août s’écoulèrent, et il n’y avait encore rien de fait. Abandonné à lui-même, Wolfe voyait toutes ses entreprises réduites à néant par la force de la place et la vigilance de celui qui la commandait, Il savait que le peuple anglais tout entier avait les yeux fixés sur lui, et, avide de gloire militaire, il ne voulait pas que la saison se passât sans une action décisive Il soumit à son conseil de guerre trois plans d'attaque, qui furent rejetés tous les trois. Comme dernière ressource, on songca à effectuer un débarquement au-dessus de la ville, à monter “jusqu'aux plaines -d Abraham, et à forcer ainsi Montcalm à. livrer.bataille. En scrutant l'escarpement, on découvrit un étroit sentier qui, à en juger par le nnmbre des tentes plantées sur la hauteur, ne semblait pas être gardé par plus d’une centaine d’hommes, Si on parvenait à les surprendre, l’armée entière pourrait effectuer sans danger l'escalade, C'était là une entreprise désespérée, mais qui avait une chance de succès, et cela suffisait à un brave tel que Wolfe.

L’exécution du plan, soigneusement tenu secret fut décidée pour la nuit du 13 au 14 septembre. A une heure du matin, les troupes anglaises descendirent avec la marée jusqu’au lieu désigné. Elles débarquèrent en silence, et commencèrent la périlleuse escalade, en s'aidant des buissons et des arhrisseaux qui bordaient l’étroit sentier. Les Canadiens de garde au haut de l'escarpement lächè-

rent pied après quelques coups de feu ; il ne restait plus qu'à marcher sur Québec; — quand le jour parut, l’armée de Wolfe, dont ce premier succès doublait l’ardeur, était rangée en bataille dans les plaines d'Abraham.

Montcalm, malgré la surprise du premier moment, se häta de marcher à la rencontre de l’ennemi, et rallia tous les détachements et avant-postes disséminés sur les hauteurs. Il n'avait que 2,070 hommes de troupes régulières; le reste de son armée se composait de Canadiens braves, mais inexpérimentés. Le général français donna le signal de l'attaque. Les Anglais soutinrent vaillamment la charge, attendant pour tirer que l'ennemi ne fût plus qu'à 40 yards. La décharge fut meurtrière; les Canadiens indisciplinés se débandeèrent et lächèrent pied, et Montcalm, en dépit de tous ses efforts, ne put parvenir à les rallier, À ce moment critique, l'habile Wolfe ordonna une charge à la baionnette, qui décida du gain de la bataille. Les Français furent mis en déroute sur tous les points. La victoire était gagnée; c'est à cet instant que Wolfe, déjà blessé deux fois, fut atteint par une troisième balle, qui lui traversa la poitrine. Un officier se trouvait près de lui, « Soutenez-moi, lui cria Wolfe; que mes braves camarades ne me voient pas tomber! » On le transporta un peu en arrière. Il était manifeste que sa derniere heure était venue. « Ils fuient! ils fuient! s’écria l'officier qui le soutenait, — Qui est-ce qui fuit? demanda-t-il, s'éveillant de la léthargie de la mort, — Les Français! ils lâchent pied de tous les côtés, » Le héros se ranima, et donna ses derniers ordres; puis, s’affaissant, il s'écria : « Maintenant, Dieu soit louë, je meurs heureux! »

Montcalm, qui s'était comporté tout aussi vaillamment, eut une fin non moins glorieuse, Se lançant au plus fort de la mêlée, il fit tout pour réparer le désastre; mais la

PREMIÈRES ARMES DE WASHINGTON 75 fortune l’avait abandonné. Il recut deux blessures, dont la seconde était mortelle. « Votre mort est certaine, lui dit le chirurgien; il ne vous reste plus que dix ou douze heures à vivre. — Tant mieux, râla Montcalm : je ne verrai pas la reddition de Québec. » Il expira le lendemain matin, après avoir écrit au chef des troupes anglaises, pour le prier d’user de clémence à l'égard des prisonniers français. Un monument dressé par les Anglais, et sur lequel, dans une pensée généreuse, on a inscrit les noms des deux chefs, désigne le lieu où s’est livrée cette sanglante bataille (13 septembre 1759), qui fit tomber la Nouvelle-France au pouvoir de l'Angleterre : — le nord et l’ouest de l'Amérique septentrionale, ces régions inexplorées dont les limites se perdaient dans l’espace, étaient livrées à la langue anglaise et aux institutions saxonnes.

La perte fut peu sensible à la France. Cet immense empire, formant au centre du Nouveau-Monde un triangle dont la base se trouvait au nord de la baie d'Hudson et le sommet dans ie golfe du Mexique, cette contréc mesurant 1,200,000 kilomètres carrés, et onze fois plus considérable que la France actuelle, voilà les « quelques arpents de neige qui, au dire de Voltaire, ne valaient ni le sang ni l’argent qu'ils coûtaient à la France, »

La reddition de Québec termina virtuellement la lutte en Amérique; mais on continua à se battre en Europe ct sur l'Océan jusqu’au traité de Paris, 1763, qui donna à la Grande-Bretagne le Canada et toutes ses dépendances, comprenant diverses stations sur les grands lacs et quel-

1. Sir les hauteurs de Québec s'élève un obélisque de granit sur l’une des faces duquel on lit : Montcalm, et sur l'autre Wolfe. Ure inscriplion d’une noble simplicité se voit 1u-dessous de leurs noms : Mortem virtus, communem famam historia, monumentum posteritas dedit. — « Leur courage leur donne la mort, l'histoire une gloire commune, la postérité ce monument. »

ques petits comptoirs entre les lacs et l'Ohio et dans la vallée de cette rivière.

La guerre avait commencé pour deux ou trois chétives habitations ; les Anglais y gagnèrent tout un continent.

Qui n'aurait cru que l’acquisition du Canada par l’Angleterre consoliderait la domination de celle-ci en Amérique? Il n’en fut point ainsi : de ce jour les colonies manifestèrent leur esprit d'indépendance. Elles avaient appris à agir de concert, et connaissaient le secret de leur force.

Les Anglo-Américains comptaient maintenant d’habiles officiers, parmi lesquels s'était au premier rang signalé

: Je colonel Washington : ils pouvaient au besoin défendre

leurs droits. Depuis la conquête du Canada les colonies n'avaient plus besoin de protection contre un gouvernement étranger. L’Angleterre, de son côté, n'était plus obligée de les ménager, par la crainte qu’elles ne se jetassent dans les bras de la France. Enfin la guerre du Canada avait coûté à l'Angleterre des sommes énormes, qui l’obligeaient d'établir de nouveaux impôts.

Ces causes réunies amèneront la rupture entre la métropole et les colonies, et la France, oubliant ses griefs, va s’unir à ces dernières pour la conquête de leur indépendance sous la conduite de George Washington, dont le nom n'était encore connu en Europe que par l’uffaire de Jumonwville et la prise du fort Duquesne,

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