‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 24 sur 48 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

HISTOIRE INTIME D'UN GRAND CITOYEN, — MARIAGE DE WASHING- TON. — LA SOCIÈTÉ VIRGINIENNE, — CHAMBRE DES BOURGEOIS, — OPINIONS RELIGIEUSES DE \WVASHINGTON,

Pendant un court séjour que Washington fit à New- York, en 1756, il était logé chez un de ses intimes amis, M. Beverley Robinson, qui avait auprès de lui sa bellesœur, miss Mary Phillips, jeune personne charmante ct que distinguaicnt son esprit et ses talents. Cette fois « la beauté de la plaine » était bien oubliée, et le colonel s’éprit d’une nouvelle passion; mais il partit sans oser encore se déclarer se bornant à confier son secret à un ami éprouvé, dont les lettres le renseignaient de tous les événements importants.

« Au bout de quelques mois, dit Sparks, il fut informé « qu’il se présentait un rival, et qu’on ne pouvait répon- « dre des conséquences s’il tardait à renouveler ses visites çà New-York. On ne sait pas si le temps, le fracas d’un « camp et le spectacle de la guerre avaient affaibli les « sentiments, ou s’il désespéra du succès. Il ne revit cette « jeune personne qu'après son mariage avec le rival qu'on « lui avait annoncé, et qui était le capitaine Morris, un

« de ses anciens compagnons d'armes et un des aides de « camp de Braddock, »

Quelque temps après, comme il allait en mission à Williamsburg, il rencontre sur son chemin un M. Chamberlayne, dont le domaine était situé dans le voisinage et qui, avec l'esprit d'hospitalité traditionnel en Virginie, le réclame comme son hôte et parvient à le retenir à diner. non sans beaucoup de peine,

Parmi les convives du planteur se trouvait ce jour-là une jeune veuve, mistress Martha Custis, fille de John Dandridge; deux noms patriciens de la province, Son mari, John Parke Custis, était mort deux années auparaant, lui laissant trois enfants et une grande fortune. Elle était pleine d’attraits : une taille au-dessus de la moyenne, admirableinent prise; les cheveux d’un beau brun foncé et de grands yeux noirs; de l'esprit, de la bonté, et ces manières franches et cordiales qui captivent chez les femmes du Sud. On ignore si Washington avait déjà eu l’occasion de la rencontrer, Il avait consenti à rester à diner, mais rien de plus, tant le jeune colonel avait hâte de remplir sa mission; aussitôt après le repas, il devait sauter en selle et protiter de la nuit pour atteindre Williamsburg avant le réveil du gouverneur. Son fidèle serviteur Bishop, que Breddock mourant lui avait légué avec son cheval de bataille, Bishop, avait recu les ordres les plus formels.

Le diner, qui dans ce temps-là commençait plus tôt que maintenant, sembla beaucoup trop court, L’aprèsmidi passa comme un rève; le soleil disparut à l’horizon; les chevaux piaffaient à la porte et le colonel ne paraissait pas. « C’est drôle ! se répétait le vieux soldat, c’est bien drôle! lui d'ordinaire si exact! » En effet, pour la première fois, Washington s’attardait sur le chemin du devoir.

On contremanda le départ, et, le lendemain le soleil était vers l'horizon bien bas quand l’amoureux colonel monta à cheval, donnant de l'éperon pour Williamsburg. Heureusement la Maison Blanche, résidence de Mme Custis, était située dans le comté de New-Kent, à une petite distance de la cité, de sorte qu’il fut facile à Washington de rez 1veler ses visites, 11 n'eut pas beaucoup de temps pour se déclarer et se faire agréer.

Ses fonctions le rappelaient à Winchester; mais il ne voulut pas, comme il lui était arrivé avec miss Philipps, de New-York, qu'un rival plus entreprenant vint le supplanter dans le cœur de la séduisante veuve, qui ne manquait pas de prétendants. Avant de se séparer, Washinston et mistress Custis se jurèrent foi lun à l’autre; ils avaient arrêté que le mariage aurait lieu immédiatement après la prise du fort Duquesne.

Le 6 janvier 1759, ayant résigné sa commission de colonel, Washington épousait sa fiancée.

« C’était le beau temps du luxe et des fêtes virginiennes, raconte M. Custis, Grandes furent les réjouis- « sances, grand le concours de tout ce qu'il y avait de bon, de considérable et de riche dans la colonie, pour « venir saluer, dans le héros virginien, l’heureux et bril- « lant fiancé, Et bien souvent l'auteur de ces lignes ‘a entendu raconter tout ceci par les domestiques à « cheveux gris qui avaient servi au repas de noces, — « Ainsi, mon vieil ami, vous vous souvenez bien du temps où le colonel Washington venait faire la cour «à votre jeune maîtresse, disait-il à l’un d'eux, âgé de « cent ans. — Je crois bien, maître ! quels beaux jours! « quels beaux jours! — Et Washington ? il avait bon air ? « — Ah! monsieur, je n'ai jamais rien vu de pareil; grand, droit, et, quand il était à cheval, il vous montait «une bête d’une façon! Allez, mon bon monsieur, ce

« n'était pas à comparer avec les autres. Au mariage il « y avait bien de grands personnages en dentelle d'or, « mais il les surpassait tous. »

Le mariage avait été célébré dans la résidence de la fiancée, à White House (Maison Blanche), habitation du bon vieux style hospitalier de la Virginie. Trois mois plus tard, Washir ton conduisait sa femme à Mount Vernon, qu’il avait fait embellir pour la circonstance, décidé à consacrer le reste de ses jours aux travaux de l’agriculture, sans autre ambition que de remplir ses devoirs de père de famille et de citoyen, et de soutenir le rôle d’un grand planteur virginien.

« Je suis maintenant, écrit-il, fixé à cette place avec « une agréable partner pour la vie, et j'espère trouver « plus de bonheur dans ma retraite que je n’en ai jamais « rencontré dans ce monde vaste et tumultueux. »

La maison était magnifiquement située sur une hauteur ballonnée, couronnée de bois, avec une vue superbe au delà et sur le bas du Potomac. Le £azon qui l’entourait était dessiné dans le goût anglais ; des pelouses verdoyaient autour de l'habitat on. Le domaine était divisé en fermes séparées, destinées à des cultures diff'rentes, à chacune desquelles était attaché un personnel de travailleurs.

La plus grande partie était couverte de bois sauvages ; çà et là, des crevasses profondes et des torrents, avec des passages et des repaires de bêtes fauves, des cachettes de renards. La région boisée le long du Potomac de Mount Vernon à Belvoir et bien au delà, avec sa chaine de forêts et de collines et ses promontoires si pittoresques, offrait tous les genres de sport. Washington y avait chassé avec le vieux lord Fairfax dans ses jours de jeunesse ; rien d'étonnant qu’à travers la vie ses sentiments

‘aient toujours ramené dans ces lieux.

QIl n'y a pas de domaine dans l'Amérique unie, observe-t-il quelque part, plus plaisamment situé, Dans une contrée élevée et saine ; à une latitude moyenne entre le chaud et le froid; sur l’une des plus belles rivières du monde, une rivière dans laquelle on trouve une grande variété de poissons de toute espèce et en toute saison, et particulièrement au printemps : l'alose, le hareng, la perche, la carpe, l’esturgeon, etc., en grande abondance. Les bords du domaine sont baignés par plus de 10 milles

d'eau de marée ; il a plusieurs pêcheries ; ou plutôt toute la rive est une pêcherie, »

Voici quelques lettres, inédites en français, qui donneront une idée exacte des habitudes familières de Was-

hington et de l'esprit qu'il apportait dans la gestion de ses affaires :

A Robert Carey, marchand, Londres.

& NVILLIAMSBURG, 1er mai 1759.

« Monsieur, vous trouverez ci-inclus un certificat düment légalisé, délivré par le pasteur, et qui constate mon mariage avec mistress Martha Custis, Vous voudrez bien, en conséquence, m'adresser à l’avenir toutes vos lettres relatives aux affaires de feu Daniel Parke Custis : je suis en cffet, par mon mariage, propriétaire du tiers de sa fortune, et investi par décret de la Cour générale de l'administration des deux autres tiers. Je vous continuerai les Consignations de tabac comme par le passé ; je tâcherai mème d'augmenter mes envois, à la condition toutefois que la fortune et moi y trouvions notre compte, Voici,

A+ JOUAULT. 6

en outre, une liste de quelques articles que je vous prie de m'envoyer par le prochain navire à Mount Vernon, rivière du Potomac, Virginie : ce premier nom est celui de ma résidence, l’autre est celui de la rivière sur laqrelle elle est située, »

Au mème, « 12 juin 1799.

«& Dans ma dernière lettre je vous priais de m'envoyer, entre autres choses, en un petit volume in-octavo, Île meilleur traité d'agriculture aujourd’hui connu. Depuis cette époque on m'a dit qu'il venait d'en être publié un par plusieurs auteurs, sous la direction d'un M. Hall, il est réputé pour le meilleur, prière de me l'envoyer; mais ne le faites pas, s’il en existe un autre plus estimé. »

AU imôine.

« 20 octobre 1761,

« Voici une liste de vêtements que je vous prie de m'acheter et de m'envoyer par le premier navire chargé pour cette rivière. Comme ce sont des habits à mon usage, je m'en rapporte à votre bon goût, dont j'ai la meilleure opinion. Des vêtements unis, avec des boutons d'or et d'argent, et d'une coupe élégante, voilà tout ce que je désire, J'ai eu autrefois pour tailleur un nommé Lawrence, Est-ce sa faute ou celle des mesures que j'ai envoyées, je ne puis le dire; mais ce qui est certain, c'est que mes habits ne m'allaient pas bien du tout. Je vous abandonne le choix de l’ouvrier, Voici de nouvelles mesures, et j'ajoute que j'ai six pieds et que je suis plutôt svelte que corpulent, » |

l'REMIÈRES ARMES DE WASHINGTON 83

Ayant entendu parler d’une machine employée en Angleterre pour arracher les arbres avec leurs racines, il écrit au méme Robert Carey :

« On dit que des arbres d'un diamètre considérable sont déracinés avec cet engin ; que six ouvriers enlèvent deux ou trois cents arbres dans l’espace d’un jour, et qu’un acre de terrain peut être aisément défriché et préparé pour la culture dans le même espace de temps. Jusqu'à quel point ces assertions ont-elles été réalisées, après plusieurs expériences répétées, c’est ce qu’il m'est impossible de déterminer à cette distance ; mais, si le récit n’est pas fortement exagéré, un auxiliaire aussi puissant peut être d'une grande utilité dans beaucoup de parties de cette contrée boisée, où il est impossible à nos forces (les laboureurs ne doivent pas être ici soumis à de trop grandes fatigues), entre la fin d'une moisson et la préparation d'une autre, d'éclaircir assez le terrain pour lui donner une autre appropriation, soit pour des plantations, soit pour des aménagements de ferme. Renseignez-vous à ce sujet, et, si vous avez des résultats satisfaisants, envoyez-moi une de ces machines par le premier navire à destination du Potomac,

« Je ne sais pas le prix. On a parlé de quinze, vingt, vingtcinq guinées ; mais devrait-ce être le double, je n’y regarderais pas, si la machine est capable de faire l'ouvrage indiqué. Il ne faut pas non plus qu’elle soit trop compliquée, car ce serait une cause de faciles désordres, qui la rendrait impropre dans l'usage : elle doit être construite sur un plan simple, uni, durable, de façon que les artisrns ordinaires du pays puissent la réparer, s’il arrive un accident. Si vous m'envoyez une de ces machines, ajoutez-y toutes les instructions détaillées sur la maniere de s’en servir, avec un dessin de son mécanisme et de son icnctionnement,. »

La lettre suivante dénote autant de générosité que de délicatesse:

A Willam Ramsay.

« Mouxr VERNON, 29 janvier, 1369.

« Cher monsieur, — j'ai entendu dire une ou deux fois, i: y a peu de temps, que vous parliez avec beaucoup d'estime du collére de New-Jersey et que vous désireriez y envoyer votre fils William : c'est, à ce qu’on assure, un jeune homme studieux et plein d'instruction, disposé à la vice d'étude, dans laquelle il trouvera non-seulement le bonheur pour lui, mais le bien et l’avancement des autres. Je serais bien heureux, si vous n'avez d'autre obstacle à votre projet que la dépense, que vous voulussiez bien l'envoyer à ce collége, aussitôt qu’il vous conviendra, et accepter de moi vingt-cinq livres par an pour la dépense, tout le temps qui sera nécessaire pour compléter son éducation. Si je vis assez pour le voir arriver à la fin de ses études, je paierai la somme stipulée annuellement ; dans le cas où je viendrais à mourir, cette lettre sera obligatoire pour mes héritiers ou exécuteurs, conformément à ma volonté et à mes intentions.

« Je n’attends et ne désire rien en retour de ce scrvice, sinon que vous l’acceptiez avec la même liberté et la mème bienveillance qu’il est offert; que vous ne le considériez point comme une obligation, et que vous ne vous en souveniez jamais, car soyez assuré que pour moi je l'ignorerai toujours. »

Le caractère privé de Washington apparait sous un de ses côtés les plus touchants quand on considère sa tendresse et sa vigilance pour l'éducation des enfants de sa femme, qu'il désignait ainsi : « Master and miss Custis, » Le fils, John Parke Custis, avait été confié au révérend Boucher, pasteur épiscopalien résidant à Annapolis, dans le Maryland. Celui-ci pensait qu'un voyage en Europe pourrait être utile à son élève; il en informa la famille, et voici la lettre instructive que Washington lui répondit à ce sujet :

« Dans ma dernière, je vous informais que les parents et les amis de M. Custis étaient divisés d'opinion sur la convenance de son voyage, non pas à cause des avantages qu'il en pourrait retirer, mais à raison de la dépense. En effet, comme vous jugez indispensable de l’accompagner, il commencerait sa tournée avec de si lourdes charges que du premier coup il devrait dépenser la moitié de son revenu, sa fortune est d'une nature qu’on définit mieux en la qualifiant de large que de profitable. Cette divergence d'opinion est une raison suffisante pour moi d'etre très-circonspect dans ma conduite; car je suis responsable de ce que je ferai en cette occasion devant un autre tribunal que ma conscience. Vous ne pouvez pas ignorer que chaque centime (farthing) dépensé pour ce jeune gentleman doit passer sous les yeux de la Cour générale, quand elle examinera mes comptes de tutelle, et qu'il serait imprudent de ma part de permettre à mon pupille de se lancer d’une manière extravagante en dehors des voies suivies d'ordinaire, sans connaître d’abord si la dépense qui en résultera peut être approuvée par ceux

qui ont légalement le droit de juger de l'opportunité ou de la convenance de l’entreprise.

« Si l'esprit du jeune homme était plus mür, et que l'on vit dans son plan de voyage en Europe un moyen de perfectionnement plutôt que le désir de satisfaire une certaine curiosité, nous pourrions peut-être encourager ses projets. Je ne pense pas, en effet, qu’il suffise à un gentleman de devenir un simple lettré, mais je considère la science des livres comme la base sur laquelle on doit édifier d’autres connaissances; les voyages viennent ensuite compléter par l'observation la connaissance des hommes et des choses acquise par l'étude. Or, si avancé que soit le jeune homme, d’après ce que j'ai entendu dire de ses progrès, il ignore encore trop de choses. Je ne parlerai pas du grec, mais le latin? Quoique très-versé dans les principes de cette langue qu'il a apprise en commençant à parler, il est loin d’être familier avec beaucoup des principaux auteurs qui peuvent lui être très-utiles. Il ne sait pas un mot de français, chose nécessaire pour voyager. J’ajouterai qu'il ne connait pas l'Amérique : or c'est un grand désavantage pour un homme qui voyage dans le but d'observer les lois et les coutumes des autres pays, de n'être point à mème de donner une description des mœurs et des institutions du sien propre.

« Enfin vous avez constaté vous-même que, très-peu instruit en mathématiques, il n’a mème pas encore acquis les notions élémentaires de géométrie et d’arpentage indispensables à un homme qui possède de grandes propriétés, dont les limites mal déterminées sont toujours, sur un point ou sur un autre, un objet de contestation.

« Remettons donc l'exécution des projets de votre jeune élève à une époque où il pourra en retirer de meilleurs fruits qu'à présent : soyez sûr que je l'y aiderai de tout mon pouvoir, quand le moment opportun sera venu, »

A la suite de cette lettre Washington traça pour son pupille un cours complet et régulier d'instruction et d’éducation ; mais le jeune Custis ne le suivit pas jusqu’au bout : à dix-neuf ans il s’éprit de la fille de M. Rénédict Calvert, et, le 15 décembre 1773, il sortait du collége du roi, à New-York, où il avait été placé, pour épouser celle qu'il aimait, malgré la vive opposition que Washington fit à ce mariage, à raison de la jeunesse et de l’inexpérience de son beau-fils.

« Je suis désolé d'avouer, écrivait-il au père de la jeune fille, que M. Custis est très en retard, et je voudrais le conserver sous ma garde jusqu’à un âge plus avance avant de lui laisser accomplir un acte d’où dépendent la paix et le bonheur d’une autre. Ce n’est pas que j'aie aucun doute sur la chaleur de ses sentiments, ni, jespere pouvoir l'ajouter, aucune crainte de voir changer ses projets; mais à présent il n'est pas encore capable de comprendre la responsabilité qu'il assume en devenant chef de famille et l'importance des devoirs qui vont lui incomber,

« Si l'affection que les jeunes gens ont l’un pour l’autre repose sur une base solide, elle ne recevra pas d'échec dans le cours de deux ou trois années, et pendant ce temps il pourra continuer ses études, se rendre plus digne de votre fille, plus utile à la société. Si malheureusement, comme ils sont jeunes tous deux, laffcection d'ici là s’en allait de l’un ou de l’autre côté et peut-être de tous les deux, il vaut mieux que cela arrive avant qu'après le mariage.

« Cette façon de vous exprimer ma pensée ne vous induira pas à croire, je l'espère, que je suis désireux de rompre l'engagement pris. En reculer l'exécution est tout ce que j'ai en vue, car je recommanderai au jeune gent-

leman, dans ma conscience d'homme d'honneur, de se considérer comme aussi lié envers miss Calvert que s’il était uni par un contrat solennel, »

Cette lettre n'eut pas le résultat qu’en attendait Washington; il avait contre lui sa femme, dont la fille allait bientôt mourir, et qui avait reporté sur son fils ses dernières espérances. Ce mariage devait le fixer près d'elle: il fut célébré le 3 février 1774.

M. Custis mourut au mois de novembre 1781, à vingt-

six ans, laissant trois filles et un fils. Ce üernier fut adopté par Washington, qui n’avait point d’enfant.

Washington menait à Mount Vernon la vie d’un grand planteur virginien; ce n'était pas une existence oïsive, mais un singulier mélange des recherches et des travaux aventureux du pionnier américain, des occupations sédentaires et laborieuses du commerçant de la cité, et de l'existence à la fois opulente et rude du gentilhomme de campagne anglais t.

1. Le sol de la Virginie est uni et toujours gras et fertile; il est coupé par un nombre infini de rivières qui descendent des Alleghanys, et furment sur presque toute l'étendue de leur couts des canaux navigables par où les récoltes étiient transportées jusqu’à la baie de la Chesapeake, qui s’avance à plus de 68 lieues dans les terres, sur 12 milles environ de largeur moyenne.

Les avantages de cette situation s’opposaient à la formation de grandes villes et d’entre; ôts de commerce. Chacun vendait sa récolte, sans sortir pour ainsi dire de sa plantation, et presque partout les navires venaient mouiller à la porte des magasins qui devaient fournir leur chargement, et leur apportaient en échange les produits industriels de la Grande-Bretagne, ses goû!s, et ses mœurs, ses modes, ses ameublements et toutes les superfluités du luxe. Wiiliamsburg et Annapol:s, capitales de la Virginie et du Maryland, n'étaient que deux grands villages où résidaient les gouverneurs et les fonctionnaires. Ces deux colonies n'avaient que Londres pour capitale et pour marché, c. DE w.

Rien ne peut plus aujourd’hui nous donner une idée du genre de vie qui dominait parmi les opulentes familles virginiennes de ce temps-là. Les maisons étaient spacieuses, commodes , libérales dans toutes leurs aisances, et bâties pour l'hospitalité de franche main et de cœur ouvert, souvent offerte par les propriétaires, Rien n'était plus commun que de voir de riches services de table, d'élégants équipages et de superbes chevaux de carrosse, le tout importé d'Angleterre.

Les Virginiens ont toujours été cités pour leur amour des chevaux; noble passion que dans ces jours d’opulence on satisfaisait sans regarder à la dépense. Les riches planteurs rivalisaient d’amour-propre dans l’entretien de leurs haras, où ils importaient les meilleurs étalons d'Angleterre. Washington, par son mariage, avait ajouté plus de cent mille dollars à sa fortune déjà considérable et se trouvait à même de mener grand et noble train.

Jn carrosse à quatre chevaux, avec postillons nègres en livrée, était à la disposition de mistress Washington et des dames qui venaient lui rendre visite, Lui-même montait toujours à cheval. Il avait la plus belle et la plus complète écurie de la contrée. Son haras ne comptait que des chevaux pur sang, dont les noms, l'âge et les signes particuliers étaient inscrits sur un registre spécial ; ils s'appelaient : Ajax, Blueskin, Valiant, Magnolia (un arabe), etc. Les chiens, principalement dressés pour la chasse au renard, avaient aussi leur page : c'étaient Vulcain, Singer, Ringwood, Sweetlips, Forrester, Musée, Truclove, Rockwood, etc.

Un large domaine comme Mount Vernon était en ce temps-là un véritalle empire dont le gouvernement sitgeait à la maison d'habitation. L'autorité suprème appartenait au planteur ; le steward, son premier ministre ou

son exécutif, commandait une escouade de nègre: de ville pour le service domestique, et une légion de nègres des champs pour la culture du tabac, du maïs et tous les travaux de la terre. Le quartier ue ces esclaves formait une sorte de hameau à part, composé de huttes assez gracieuses, avec un poulailler et un jardin où les négrillons gambadaient au soleil,

Parmi ces serviteurs se trouvaient des artisans de tous les états, tailleurs, charpentiers, forgerons, tourneurs et autres, qui suflisaient à tous les besoins d’un grand domaine.

Presque tous les planteurs abandonnaient l’exploitation de leurs cultures à un intendant, trop enclins qu'ils étaient à regarder le travail personnel comme quelque chose de dégradant. Washington, au contraire, apporta dans ses travaux agricoles la même méthode, la méme activité, la même prudence qui l'avaient distingué dans la vie militaire. Il tenait lui-même ses livres. il arrêtait ct balançait ses comptes avec toute l'exactitude d’un calculateur consommé.

Sa réputation de producteur émérite et de négociant conscienciceux était telle sur les marchés d'outre-mer, que tout baril de farine portant la marque : George Washington, Mount VERNON, était exempt de l'inspection de la douane dans les ports des Indes occidentales t.

Il se levait de bonne heure, souvent avant la pointe du jour en hiver. En ces occasions il allumait son feu luiméme, et lisait ou écrivait à la lueur d’une chandelie. Déjeuner à sept heures en été, à huit heures en hiver. Deux ou trois tasses de thé et quelques gâteaux de mais formaient son premier repas. Immédiatement après il montait à cheval et visitait les parties de son domaine

4. Discours de l’honorable Robert GC. Winthrop à la pose de la pierre anguñire du monument de Wasbinglon.

ou quelque travail était en exécution, voyant tout de ses yeux et aidant souvent de ses mains.

Le diner était servi à deux heures, Il mangeait volontiers, sans être épicurien ni ditlicile sur le choix des mets. Sa boisson consistait en bière légère ou cidre; à la fin du repas, deux verres de vieux madère, Il reprenait du thé le soir, et se retirait vers neuf heures,

Si le temps le retenait au logis, il profitait de l’occasion pour mettre en ordre ses papiers, arrêter ses comptes ou écrire des lettres; puis il passait le reste de la journée à lire, quelquefois à haute voix, au milieu de sa famille.

Il traitait ses nègres avec bonté, attentif à leur bienêtre, les faisait entourer de soins quand ils étaient malades, mais ne tolérant jamais la paresse et exigeant l’exécution consciencieuse de la tâche qui leur était assignée. D'un coup d’œil il calculait la capacité de chaque homme, une observation relevée dans son journal nous en donne un curieux exemple. Quatre charpentiers nègres avivaient et taillaient du bois. Il lui sembla qu’ils flânaient à leur ouvrage. S’asseyant tranquillement près d’eux, il fit le compte de temps qu’exigeait chacune de leurs opérations ; combien il en fallait pour apprèter la scie et les autres outils, combien pour couper les branches d'un arbre abattu ; combien pour l’équarrir et le scier ; ce qui s'en dépensait à regarder et à se consulter : la quantité de bois débitée pendant ces heures d'observation lui donna le chiffre de la tâche pouvant en un jour ètre accomplie par un ouvrier,

Nous avons vu, dans sa jeunesse, Washington se livrer avec passion aux exercices du corps et aux jeux qui exigent de l’agilité et de la force. Le goût de ces anmusements lui resta toujours, et la chasse était pour lui un grand divertissement, surtout quand lord Fairfax.

son vieil ami et son maitre en ce noble exercice, venait passer quelque temps à Belvoir, Cependant, à en juger par ce qu'il raconte lui-même, il était rare qu'il eût de grands succès dans ses excursions ; mais il ne se laissait pas décourager, et, quand le gibier échappait à sa poursuite, il se consolait par cette pensée qu’en se donnant un exercice violent et salutaire et une agréable récréation, il avait réellement atteint son principal but,

Les eaux du Potomac lui fournissaient souvent une occasion de pèche et de tir. La pèche se faisait parfois sur une grande échelle, quand des bancs de harengs remontaient la rivière et que les nègres de Mount Vernon étaient embrigadés pour jeter les filets, opération qui généralement était couronnée de su”cès. Puis venait la saison des canards sauvages, que Washington aimait particulièrement à tirer.

Quelquefois les rives de son domaine étaient exposées à de véritables invasions. Un pêcheur d’huitres vint un jour jeter l'ancre au port d'embarquement et troubler le repos des voisins par son attitude insolente et la conduite désordonnée de son équipage. Il fallut une campagne de trois jours pour expulser ces envahisseurs.

On usa, à l'égard d’un autre rôdeur, d’un procédé plus sommaire. C'était un vagabond qui, sur la limite du domaine, infestait les criques et les ruisseaux, et, tapi, avec un canot, dans les roseaux et les buissons, portait la dévastation parmi les canards sauvages. On l'avait chassé à plusieurs reprises, mais sans résultat. Un jour que Washington parcourait à cheval le domaine, il entendit, du côté de la rive du fleuve, le bruit d’un coup de fusil. Il éperonna sa monture dans cette direction, et, la lançant à travers les buissons, arriva sur le coupable qui à ce moment éloignait son canot de Ia rive. Le maraudeur dressa son arme d’un regard menaçant; mais Washing-

ton poussa son cheval dans la rivière, saisit l’'amare du canot qu'il attira au bord mit pied à terre en un clind'œil, arracha le fusil des mains du délinquant interdit, et lui infligea, en s'inspirant de la « loi de Lynch », une correction qui le guérit radicalement de toute tendance à s'aventurer désormais sur ces rives défendues,

Le Potomac, aux beaux temps de la Virginie, était pare fois le théätre de petites solennités et de fètes nautiques dont faisaient les frais les riches planteurs résidant sur ses bords. Ils avaient de beaux bateaux de plaisance, qui, ainsi que leurs carrosses, leur arrivaient d'Angleterre.

Un M. Digges, recevait toujours Washington dans une embarcation de luxe, conduite par six nègres, uniformément vêtus de chemises à carreaux et coiffés de bonnets de velours noir.

Une fois, d’après les notes du journal de Washington, une fièvre de fêtes s'empare de tout le voisinage, à l'occasion de l’arrivée d’une frégate anglaise (le Boston) qui vient jeter l'ancre dans le fleuve, en face de la demeure hospitalière des Fairfax. Il s'ensuit une série de diners et de déjeuners à Mount Vernon et à Belvoir; de çà et de là on vient prendre le thé à bord de la frésate.

Washington et sa femme allaient quelquetois à Annapolis, où siégeait alors le gouvernement du Maryland, et y prenaient leur part des divertissements qui accompagnaient la session législative.

Dans ces petites capitales de provinces, la société ctait toujours polie et de bon ton; elle n’ouvrait pas facilement ses portes. C'étaient en quelque sorte, les avant-postes de l'aristocratie anglaise ; là, toutes les places lucratives ou honorifiques étaient l'apanage de jeunes fils de famille, et de parents pauvres mais fiers. Pendant la session, ce n'étaient que dîners ct bals; on se hasardait parfois jusqu'aux représentations scéniques, genre de divertisse-

ment pour lequel Washington avait du gout, sans quil eût jamais trouvé l’occasion de le satisfaire, I ne dédaignait pas non plus de se méler aux danses, W, Irwing se souvient d'avoir entendu de vénérables dames, qui, de son temps, étaient des femmes à la mode, se vanter d'avoir eu Washington pour danseur; elles ajoutaient , il faut l'avouer, que c'était un danseur bien grave et bien cérémonieux !,

Les occupations particulières de Washington, pas plus que les fêtes et les plaisirs, ne le détournaicnt de ses devoirs de législateur à la chambre des bourgeois de Virginie,

Pendant sa dernière campagne, qui aboutit à la prise du fort Duquesne, son nom fut présenté aux suffrages du comté de Frédéric, 11 fut élu à une grande majorité contre plusieurs compétiteurs, Le résultat de ce scrutin était pour Washington comme un témoignage de confiance ct de bienveillance de la contrée qui, depuis plusieurs années, avait été le théâtre de son commandement militaire et où les circonstances l'avaient plus d'une iois obligé d'imposer de lourdes charges aux habitants.

1. Un amusant tableau d'Annapolis, telle qu’elle était à cette époque, nous a été tracé par un octogénaire qui y avait passé une partie de son enfance. € Dans les parties de la contrée, dit-il, où les routes n’étaient « pas carrossables, les dames montaient habituellement des poneys, « et se faisaient suivre de domestiques noirs, à cheval. C’est dans cet « équipage que sa mère, déjà avancée en âge, avait coutume de « voyager, vêtue d’un habit de cheval couleur écarlate, qu’elle avait « fait venir d'Angleterre. Et même, ajoute-t-il, les jeunes dames du « pays, pour se rendre anx bals d’Annapolis, usaient, au besoin, de « cette façon d'aller ; elles chevauchaient avec leurs « paniers orientés « de l'avant à l’arrière, » comme des voiles latines ; et, après avoir « dansé toute la nuit, elles remontaient à cheval, le matin, pour re- « gagner leurs résidences. »

M. Wirt, dans sa Vie de Patrik Ienri, donne l'intéressant récit d'une scène qui se produisit le jour même où Washington vint à Williamsburys siéger à l’Assemblée. Par un vote de la chambre, le président, M, Robinson, fut chargé d'adresser des remerciements au colonel Washington, de la part de la colonie, pour les services mili- (aires distingués qu'il avait rendus à son pays. Aussitôt que le colonel Washington eut pris sa place, M. Robinson, s'acquitta de sa mission avec beaucoup de dignité, mais sa parole était si chaude, si colorée, les expressions si énergiques dans la louange, que le jeune héros en resta entièrement confondu, Il se lève, veut exprimer ses sentiments de reconnaissance pour tant d'honneur ; mais ilétait si confus, si troublé qu'il ne put prononcer distinctement une seule syllabe. I rougissait, palissait, tremblait tour à tour, quand, heureusement, le président vint à son aide avec autant d'adresse et d'esprit qu'il avait eu d'éloquence.

« Asseyez-vous, monsieur Washington, lui dit-il en souriant; votre modestie égale votre valeur, ct cela surpasse toute la puissance que la parole met à mon service. »

Pendant quinze ans le colonel Washington continua à siéger à la chambre des bourgeois,

D'après un document écrit de sa main, il assista assi« dument, et depuis le commiencement jusqu'à la fin, à presque toutes les sessions.

Quelle y fut sa conduite ? On peut juger de ce qu'il pratiquait lui-même par le conseil qu'il donna à un de ses neveux, au moment où celui-ci venait d’être admis pour la première fois dans l’Assemblée :

« Le seul conseil que je vous donnerai, lui disait-il, si vous avez le désir d'obtenir l'attention de la chambre, cest de parler rarement, mais sur des sujets importants,

excepté quand il s’agit d’affaires qui intéressent particulièrement vos commettants ; et, dans le premier cas, ne manquez pas de vous rendre parfaitement maitre de votre sujet. N'allez jamais au delà d’une chaleur convenable, et présentez vos opinions avec défiance. Bien qu’il puisse entrainer la conviction, un ton impérieux blesse et éloigne toujours. »

L'influence qu'il avait dans les Assemblées politiques venait plutôt de la solidité de son jugement et de la promptitude avec laquelle il saisissait les questions, de sa droiture et de son invariable sincérité, que de son élo-

quence ou de l’art qu’il mettait à soutenir ses opinions. « Jamais, dit Jefferson, je n’ai entendu le général Washington ou le docteur Franklin parler plus de dix minutes à la fois, ni toucher autre chose que le point principal, bien sûr que toutes les petites raisons suivraicnt d’elles-mêmes. Je crois, ajoute-t-il, que si les membres des Assemblées observaient cette règle, ils feraient plus de besogne en un jour qu'ils n'en font en toute une semaine !, »

Nous ne pouvons terminer cette esquisse, déjà bien imparfaite, du caractère et des mœurs intimes de Washington, sans parler de ses opinions et de ses habitudes religicuses, Beaucoup ont prétendu qu’il n’était pas chrétien, ou du moins qu'il ne croyait pas l’être. M. J, Sparks a consacré à la réfutation de cette opinion une dissertation très-curieuse que nous croyons devoir faire connaître en substance à nos lecteurs.

D'après une tradition reçue dans les environs du lieu de

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