‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 26 sur 48 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA NOUVELLE-ANGLETERRE, — PRÉSAGES RÉVOLUTIONNAIRES, — OPINION DE \WASHINUTON SUR LES DROITS DES COLONIES,

La conquête du Canada, rompant la barrière qui arrètait à l’ouest le développement des colonies anglaises, préparait de loin leur indépendance.

Si les Anglo-Américains avaient eu toujours pour voisins des peuples inquiets et capables de les occuper sans cesse, la pensée ne leur serait pas venue de se stparer de la mère-patrie, parce qu’ils n'auraient pas pu se passer de ses secours.

La France, en perpétuant le gouvernement militaire. en ne créant que des colonies de soldats, aurait entretenu à grands frais, et sans en retirer aucun fruit, les garnisons qui maintenaient au nord et à l’ouest les provinces anglaises dans la dépendance de leur métropole; l'équilibre se fût maintenu : car il était aussi impossible à une population soumise au régime militaire de se développer et de devenir agricole et commerçante, qu'aux Anglo-Américains de vivre sans la protection de l’empir:

puissant qui les aidait à réprimer l'audace de leurs belliqueux voisins. |

Le sort des Canadiens était d'attaquer sans cesse les colons de la Nouvelle-Angleterre, dans l'espoir de s’attribuer par le droit du plus fort une partie du fruit de leurs travaux, et celui des colonies anglaises, d'implorer l'assistance des flottes et des armées de la mère-patrie, Le courage des Anglo-Américains se serait exercé, mais toujours au profit de l'Angleterre; leur industrie se serait entretenue, mais toujours au profit du commerce métropolitain et selon ses vucs. Leur agriculture aurait élevé l'Angleterre au niveau des premières puissances territoriales de l’Europe. Et il devait en être ainsi d’après l’esprit du temps. Ce n'étaient pas seulement les liens d’une sorte de parenté qui unissaient les colonies à la métropole ; celle-ci les regardait comme sa propriété, et réglementait suivant ses intérêts leur agriculture, leur industrie et }:ur commerce.

L’acquisition du Canada ne laissa plus rien subsister de cet ordre politique.

La conclusion de la guerre de Sept-Ans avait sans doute laissé les colonies pauvres et épuisées par des sacrifices énormes en hommes et en argent; mais elles en retiraient des avantages considérables. En effet, par la conquête du Canada, de Louisburg et des postes militaires des frontières occidentales, la source principale de leurs appréhensions et de leurs dangers se trouvait épuisée : ils étaient délivrés pour toujours des Indiens, dont les hostilités cessaient dès qu'ils n'étaient plus soutenus par les Français, D'un autre côté, l'incapacité des généraux anglais

ct les défaites infligées à des corps considérables de soldats métropolitains avaient matériellement affaibli leur superstitieux respect pour la puissance de la mère-patrie, tandis que leurs propres exploits leur inspiraient, relativement à leur force, une confiance qu’ils n'avaient pas encore ressentie.

Les Anglo-Américains, débarrassés de leurs ennemis naturels et livrés à eux-mêmes, venaient de comprendre tout à coup quelles étaient leur force ct leur puissance; la France, qui avait intérèt à ruiner le commerce de l'Angleterre, devait faire des vœux pour leur indépendance. On prétend même que, par une prévoyance habile, elle entretenait déjà dans l'Amérique des émissaires qui fomentaient les mécontentements particuliers. C’est dans ces circonstances que la cour de Londres, craignant les inconvénients du pouvoir trop étendu laissé aux colonies et pressée par de grands besoins d'argent, résolut de leur imposer des taxes qu’elles n’avaient pas votées,

Déjà les colonies étaient soumises à un régime économique très-dur, Dès 1660, l'Angleterre avait commencé à mettre des entraves à leur commerce par des lois maritimes rendues dans le but égoiste de faire passer par les mains des Anglais tout le commerce américain. En 1719, la Chambre des communes déclarait « qu’en érigeant dans « leur sein des manufactures, les colonies s’habitueraient «à ne plus compter sur la Grande-Bretagne ; » et elle s’'empressait de voter des lois pour leur défendre la fabrication du fer et de l'acier, et restreindre les autres branches d'industrie. On interdit, sous peine de forfaiture, de transporter ailleurs que dans les pays appartenant à la couronne d'Angleterre le sucre, le tabac, le gin-

gembre, l'indigo, le coton, le bois de teinture, L'importation dans les colonies de denrées européennes devait être faite à bord des bâtiments anglais, partant d’un port d'Angleterre. Ainsi les colonies étaient obligées d'acheter en Angleterre non-seulement tous les produits anglais, mais encore les produits des autres pays dont elles pouvaient avoir besoin. Les colons ne pouvaient vendre aux étrangers que ce que l'Angleterre ne voulait pas prendre ; le prix de ces ventes payait les articles que leur imposait la métropole. Comme ils étaient obligés de s'adresser à la mère-patrie pour le petit nombre de denrées européennes et les denrées asiatiques qui leur étaient indispensables, le négociant anglais écoulait ses marchandises à un prix supérieur à leur valeur; et comme, en même temps, il était seul acquéreur légal des denrées coloniales, il les obtenait à vil prix. En dépit de tous ces obstacles, et grâce à leur énergie et à leur industrie, les colons étaient parvenus à constituer un commerce parfaitement viable et même à créer des manufactures: celles du Massachusetts, en particulier, produisaient du papier, des lainages, du chanvre, du fer, et chaque famille fabri quait du drap grossier pour son usage.

C'était un régime difficile, mais légal, A part cela, les colonies jouissaient d’une grande liberté,

Le droit commun d'Angleterre, en tant qu’il était applicable à leur situation, était celui des Anglo-Américains; ils le revendiquaient comme un héritage.

Cette loi commune était celle d’une nation libre, garantissant les droits et les libertés des citoyens contre la tyrannie et l'oppression de la couronne. Elle repose sur les principes dont on retrouve les germes dans la grande charte arrachée au roi Jean en 1215, germes qui se déve- ‘loppent dans le fameux acte d’habeas corpus de 1679, que les Anglais regardent, avec le droit d’être jugé par

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leurs pairs, comme le palladium de la liberté individuelle, Le premier de ces principes en Angleterre est le droit de ne payer que les impôts votés soi-même ou par des représentants librement élus,

La paix de 1763 ayant rendu l'Angleterre maitresse incontestée de l'Amérique du Nord, depuis la baie d'Hudson jusqu’au golfe du Mexique, les hommes d'État, au lieu de rattacher les colonies à la mère-patrie par le lien de l'intérêt, du droit et de la liberté, songèrent au contraire à assurer le monopole industriel et commercial dc la métropole.

La cour de Londres avait conçu un projet d’asservissement général; elle voulait rendre toutes les provinces dépendantes du parlement, et leur ôter peu à peu leurs chartes particulières et leur droit de législature.

Dans la crainte d’une révolte, on préféra à la violence ct à la célérité la lenteur et la persévérance, au risque de voir les peuples profiter de chaque délai pour se fortifier contre l'oppression dont ils étaient menacés. Les ministres demandèrent des impôts; mais ils désiraient un refus, afin d'avoir le prétexte d'introduire des soldats dans la colonie.

La province de Massachusetts avait, suivant sa charte, le droit exclusif de porter dans son assemblée les lois de taxation ; cette assemblée engagea les autres colonies à se joindre à elle, pour empêcher le roi et le parlement d’attenter à ce droit ; elle déclara que l'imposition des taxes sur le commerce ou sur les terres, sur les maisons on sur Les vaisseaux, sur les biens réels et personnels, fixes ou flottants dans les colonies, était absolument incompatible avec les droils des Américains, comme sujets britanniques et comine honines.,

Cette déclaration visait un principe de souveraineté, L'Angleterre prétendait que le parlement de l'empire britannique tout entier avait droit de taxer les colonies ; les Américains, au contraire, que taxation et représenta- Lion sont deux termes inséparables; que, les colonies n’étant pas représentées dans le parlement, celui-ci ne pouvait disposer de leurs biens sous forme d'impôts, et que par conséquent c'était aux seules assemblées coloniales qu'il appartenait de voter des taxes.

Telle fut la question très-peu complexe, on le voit, d'où sortit la révolution américaine,

John Adams, ayant appris le dessein qu'avait l'abbé de Mably d'écrire sur cette révolution, lui donna le conseil de diviser son histoire en trois périodes :

1° Depuis les premiers différends des colonies avec la Grande-Bretagne, en 1761, jusqu'au commencement des hostilités, le 19 avril 1775 : c’est une guerre de plume qui dure quatorze ans;

2° Depuis la bataille de Lexington jusqu’à la signature du traité avec la France, le 6 février 1778, période de trois ans : la guerre se fit uniquement entre la Grande- Bretagne et les États-Unis :

3° Depuis le traité avec la France jusqu'à la reconnaissance définitive par la Grande-Bretagne de l'indépendance et de la souveraineté des États-Unis, en 1783.

Suivant cette division, nous résumerons les faits principaux de la guerre, les actes mémorables du congrès, mais nous aurons surtout pour but de montrer quelle part revient à Washington et à la France dans le triomphe de la révolution américaine.

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