‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 27 sur 48 · GUERRE DE PLUME, — TAXES COLONIALES, — RAPPEL DE L'IMPÜT DU TIMBRE · texte numérisé non relu

GUERRE DE PLUME, — TAXES COLONIALES, — RAPPEL DE L'IMPÜT DU TIMBRE

Tant que les mesures prises par l'autorité royale ne furent pas manifestement inconstitutionnelles, les colonies s'étaient soumises avec abnégation à un régime qui préjudiciait à leurs intérèts. Mais, en 1761, le parlement autorisa les shériffs et les collecteurs des douanes à se servir d'ordonnances de main-forle, ou de mandats généraux de perquisition, en vertu desquels ils pouvaient pénétrer dans les magasins, dans les dépôts ct dens les maisons particulières pour y rechercher les marchandises que l’on supposait n'avoir pas acquitté les droits. Une clameur générale s'élevadansle Massachusetts, où les agents du fisc essayèrent d’abord d’extcuter les ordonnances de main-forte ; on refusa d'y obéir, au nom de la légalité. Dans le premier procès qui fut intenté à cette occasion, l'avocat de la couronne, James Otis, descendit de son siége d’accusateur pour aller défendre les droits coloniaux. Son discours produisit une sensation immense. « Otis était une flamme, dit John Adams; tout « disparaissait devant lui. L'indépendance américaine date

110 GUERRE DE L'INDÉPENDANCE « de ce moment, Il me sembla que chacun des auditeurs « se précipitait, comme je le fis moi-même, à la recherche « de ses armes, afin de résister aux ordonnances de main- « forte, »

Les juges évitèrent de rendre leur décision, et les iandats de perquisition, quoique accordés secretement, ne furent jamais exécutés.

Quelques années plus tard, le parlement jance un bill soumettant à l’impôt du timbre (stamp act) les treize colonies de l'Amérique du nord (2? mars — e avril 1765).

Cet acte déclarait que, sous peine de nullité, tout document commercial devait porter un timbre dont le prix, sans Ôtre dans ancun cas inférieur à un shilling, s'élevait progressivement en proportion de la valeur de l'écrit. l’our appuyer l'exécution de cette loi, contre laquelle Ics colonies avaient énergiquement protesté, ic parlement autorisa le ministère à envoyer en Amérique toutes les troupes nécessaires ; les colonies devaient fournir aux soldats le logement, les vivres, l'éclairage et du cidre ou du rhum,

Les Américains accueillirent ces mesures avec indignation : ils représentèrent que jamais rien de semblable n'avait eu lieu ; que c'était bien assez des rigueurs du régime colonial qui leur interdisait la fabrication d’un grand nombre d'objets et les obligeait à demander à l'Angleterre les choses dont ils avaient besoin, alors même qu’ils pourraicnt les obtenir ailleurs à meilleur marché, Si on voulait les imposer, il fallait tout au moins leur donner des représentants au parlement.

Ces représentations ne furent pas écoutées; le papier timbré fut expédié,

A cette nouvelle, l'assemblée de Virginie déclare que le peupie n’est tenu à payer que les impôts votés par sa propre législature ; celle du Massachusetts, que les cours de justice accompliront leurs fonctions sans se servir du timbre; des sociétés s'intitulant « Fils de la liberté » organisent la résistance à la loi et la défense générale des droits des colonies ; enfin un congrès composé des délégués de neuf colonies s'ouvre à New-York le premier mardi d'octobre 176.

Cette assemblée rédige une déclaration des droits du citoyen, semblable à celle qui sert de base à la constitution anglaise, un mémoire au parlement et une pétition il roi.

Les législatures locales approuvèrent les actes du congrès : c’est ainsi que, pour la première fois dans leur histoire, une union fédérale fut formée entre les colonies américaines.

Le 1e novembre, jour de la mise à exécution de la loi du timbre, les cloches sonnèrent dans tout le pays et les pavillons furent mis en berne comme pour les « funérailles de la liberté, » Tous les distributeurs de timbres avaient donné leur démission; le peuple ameuté saisit le papier et le jeta aux flammes ; des mannequins représentant l'impôt objet de la haine publique furent promenés dans les rues et pendus à des arbres, qu’on appela arbres de la liberté ; les employés qui tentèrent de vendre quelques parties du papier timbré échappées à la destruction virent leurs maisons assaillies et brülécs, et ce mouvement ne fut pas seulement populaire : toutes les classes de la société y prirent part. Les négociants des princi-

pales cités s’entendirent pour ne plus acheter de marchandises en Angleterre jusqu’au retrait de la loi, et les citoyens s’engagcrent à ne plus se servir d'objets de fubrication anglaise.

Une insurrection qui s’annonçait avec tant d'ensemble, une manifestation aussi énergique du sentiment publie, ne pouvaient manquer d'agir fortement sur l'opinion en Angleterre, Les nombreux intérèts engagés dans le commerce des colonies s’en émurent, et de vives discussions eurent lieu dans le parlement, Dans des débats animés, Pitt et Burke se firent les avocats du retrait de la loi. « Je me réjouis de la résistance des Américains, dit Pitt ; se soumettre, c'était pour eux se réduire volontairement à l'esclavage. L’injustice les a rendus fous. Mon opinion est que la loi du timbre doit être rapportée absolument, totalement, immédiatement. »

Le cabinet, qui avait pour chef George Grenville, défendit en vain le bill du timbre. La perspective d’une guerre civile, dont nul ne pouvait prévoir le terme et les conséquences, lui fit perdre la majorité ; un autre ministère lui succéda.

La session suivante devait décider des mesures qui seraient prises. Benjamin Franklin avait demandé à présenter au parlement l'adresse de l'assemblée de New- York. On refusa de l’admettre officiellement, pour ne pas paraitre approuver une assemblée sans caractcre légal; mais il fut entendu comme particulier, et ses réponses ne contribuèrent pas peu à disposer favorablement les esprits. Franklin dit que les colons n'avaient ni or niargent pour payer les timbres; qu'ils avaient supporté plus que leur part dans les frais de la dernière guerre, et qu'ils se trouvaient encore sous le poids des dettes contractées à cette occasion; qu'ils étaient bien disposés pour la mére-patrie, mais que les actes du

parlement affaiblissaient leur affection, et qu'à moins qu'ils ne fussent rapportés, toutes relations entre eux et l'Angleterre seraient brisées ; enfin qu'ils ne se soumettraient jamais à des impôts établis par ceux qui n'avaient aucune autorité pour le faire,

De son côté, George Grenville défendit avec autant d’énergie que d’éloquence la loi qui était son ouvrage.

« S'il ne s'agissait, dit-il, que de mon honneur et de celui de mes collègues, je me tairais, laissant au temps le soin de nous justifier; mais il s’agit de l’honneur du gouvernement et de la dignité du pays, compromis par la conduite du nouveau cabinet, et je ne saurais m’empècher de protester. Un an s’est écoulé depuis que le bill du timbre a dü être mis à exécution, et cette loi reste comme non avenue. On brave l’autorité du parlement; les fonctionnaires qui veulent la faire respecter sont indignement maltraités, Tout ce que savent faire les ministres, qui devraient la soutenir, c’est de leur recommander la prudence et la modération ; aussi l'audace des révoltés croitelle de jour en jour, et nul doute qu'après avoir obtenu la révocation du bill du timbre, ils aspireront à une complète indépendance.

« De quel droit, en effet, le parlement ferait-il des lois pour restreindre le commerce des colonies, s’il ne peut en faire pour les imposer ? Ces restrictions ne sont-elles pas une autre forme de l'impôt? C'est le privilége, dit-on, de tout sujet anglais, de n'être imposé que de son consentement , et les colons ne sont point représentés ici. Mais les neuf dixièmes de la population de l’Angleterre, qui ne jouissent point du droit d'élire, y sont-ils représentés davantage ? L’ingratitude des colons ajoute à l'odieux de la rébellion, puisque l'impôt n’est demandé que pour acquitter les dépenses d'une guerre entreprise pour leur défense; et les ministres cependant ne trou-

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vent pour eux que des paroles d’indulgence, ct ils sont prêts à sacrifier, par une concession impradente, les droits du pays aux prétentions arrogantes d’une partie de ses sujets, »

Guillaume Pitt réfuta ce discours : « Quel est, dit-il, ce conseil qu’on nous donne? Après nous avoir placés au bord d’un abime, on veut nous persuader de nous précipiter jusqu'au fond; et quel est le motif qu’on invoque ? Ce n’est point la justice et l'intérêt du pays, mais un faux point d'honneur, semblable à celui qui agit sur les individus, comme si l'honneur, pour un gouvernement, n’était pas d’être juste et de sauver le pays! Non, le parlement n’a pas le droit d'imposer les colonies. L’impôt que nous votons cest un don volontaire des communes, et nous sommes les représentants des communes d'Angleterre, non point ceux des colonies. Les seuls représentants légitimes de celles-ci, en matière d'impôt, sont les assemblées coloniales, élues par elles. Qu'on blâme, si l’on veut, leurs violences contre le bill qu’elles repoussent, mais qu’on ne conteste pas leurs droits, et qu'on ne nous accuse pas, nous qui les défendons, d’être des factieux. Il faut s’applaudir, au contraire, de ce qu’il y a ici des hommes qui savent, par politique autant que par justice, se dépouiller d’un faux orgueil national, pour prévenir, s’il se peut, par des concessions raisonnables, une guerre civile dont les ennemis de l'Angleterre s'apprêtent à recueillir le fruit, »

Les observations de Franklin et la réfutation de Pitt entrainèrent le parlement, qui révoqua le bill du timbre, le 18 mars 1766.

À cette nouvelle, grandes réjouissances dans les colonies et dans les ports anglais, dont le commerce commencait à se trouver compromis. Mais la paix ne fut pas de longue durée, de nouveaux sujets de querelle ne tardèrent pas à se produire.

En 1767, pressé par les besoins du trésor, le chancelier de l’Échiquier fit passer au parlement une loi qui reçut l'assentiment royal le ?9 juin, et qui établissait des droits sur le papier, le thé, le verre et quelques autres articles importés dans les colonies (?0 juin).

De nouvelles associations se formèrent immédiatement contre l'importation; le Massachusetts devient le foyer principal du mouvement. À Bo:ton les commissaires des douanes veulent saisir une cargaison soumise à l'impôt: le peuple les attaque et les force à chercher un refuge dans le fond de la baie; la ville est occupée militairement pour la punir de son insolence, Le 5 mars 1770, une collision a lieu entre la troupe et la population : trois citoyens sont tués et cinq blessés,

Le massacre de Boston, comme on appela cette affaire, produisit une immense émotion dans le pays : il excita si vivement l'esprit public contre l'Angleterre que le gouvernement se vit obligé d’abolir toutes les taxes, sauf un droit de trois pences sur la livre de thé, maintenu par ordre formel du roi, « parce qu’il devait toujours exister une taxe, ne fût-ce que pour aflirmer le droit d'imposer, »

C'était comprendre tout au rebours le sentiment des Américains, qui précisément ne combattaient point le montant des droits, mais leur légalité.

De nouvelles associations se formerent ; on déclara ennemi du pays « quiconque participerait au déchargement, à la réception ou à la vente de thé. » Des bâtiments de la Compagnie des Indes, chargés de cette denrée, étaient arrivés à Boston, dans la nuit du 18 décembre 1773 : une bande du citoyens, revètus du costume indien, se rendirent à bord et vidèrent toute la cargaison dans la mer.

Vers la même époque, John Malcolm, oflicier des douanes, ayant eu la hardiesse de saisir un navire dans le port de Falmouth, subit le châtiment usité depuis quatre

ans pour cette espèce de crime : il fut arrêté par la multitude irritée, roulé dans le goudron, puis dans la plume, et exposé pendant trois jours aux huées de la populace. Comme il eut l'imprudence de s'expliquer avec mépris sur le traitement qu’il avait subi, disant que le roi et le parlement lui feraient bientôt raison de cette canaille, ces propos indignèrent contre lui tout le peuple.

Malcolm ayant fait naître lui-même une nouvelle occasion en frappant de sa canne un marchand de la ville, les Bostoniens entrèrent en foule dans sa maison, l’attachèrent par une corde et le descendirent par la fenêtre dans une charrette. Ils le dépouillèrent de ses vêtements, ce qui n'avait pas eu lieu la première fois ; puis, lui ayant goudronné la tête et le corps tout entier, ils l’emplumerent. Traiîné dans cet état à travers la grande rue et les principaux quartiers, il fut amené au pied du gibet, attaché à la potence et fouetté de verges. Après cette exécution il dut remercier à haute voix le ciel de n'être pas pendu, et le peuple le ramena chez lui, sans lui faire d'autre mal.

A la nouvelle de ces violences, le parlement adopta les mesures les plus sévères, Tout comnierce avec Boston fut interdit, et le siége du gouvernement de la colonie transporté à Salem. La nomination de tous les fonctionnaires du Massachusetts, élus par le peuple, passa au gouverneur, de nouvelles lois imposèrent des garnisons à toutes les colonies, et il fut décrété que tout acte d'opposition à leur mise en vigueur de la part d’un agent du gouvernement colonial serait jugé en Angleterre, En vain le célèbre Burke combattit ces bills dans la Chambre des communes, soutenant qu’ils étaient contraires aux droits d'un peuple libre, et ne pouvaient qu’attiser le feu au lieu de l’éteindre, Ils obtinrent une grande majorité dans les deux chambres.

La conduite du parlement anglais porta l’indignation à son comble.

Boston était devenu comme le champion des droits populaires et la victime de la politique de Londres; toutes les cités firent cause commune avec la capitale de la Nouvelle-Angleterre, Salem refusa de devenir le siége du gouvernement, et Marblehead offrit aux négociants de Boston l'usage gratuit de son port. Les colonies les plus éloignées, les établissements mêmes situés dans les bois au delà des Alleghanys, adressèrent à la ville ruinée ct persécutée de l'argent et des provisions. Québec envoya 1,000 boisseaux de froment ; à Londres mème, une souscription organisée en faveur de Boston atteignit le chiffre de 30,000 livres sterling (750,000 fr.).

Rien ne pouvait plus enrayer la révolution que la reconnaissance formelle par la couronne des droits reven: diqués par les citoyens anglais de l'Amérique du Nord.

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