CHAPITRE II
ATTITUDE DE LA VIRGINIE — SENTIMENTS ET CONDUITE DE WASHINGTON PENDANT LA PREMIÈRE PÉRIODE DE LA RÉVOLU- TION,
L’émotion produite dans la Nouvelle-Angleterre par la fameuse loi sur le timbre avait bientôt gagné toutes les colonies, On eût dit, pour employer le langage du temps, que l'adoption de cette loi sonnait en Amérique le glas de la liberté, « Le soleil de la liberté vient de disparaitre, » écrivait Franklin à Charles Thompson, le futur secrétaire du congrès ; «il faut que les Américains allumentla lampe du travail et de l’économie. — Soyez bien assuré, » lui répondit son ami, « que ce que nous allumerons, ce seront des torches d’une toute autre espèce. » l'el était, en effet, le sentiment général des colons : la guerre, plutôt que la soumission à l'injustice,
La chambre des bourgeois de Virginie était en session quand arriva la nouvelle, Tout odieuse que fut la mesure en question, il était dangereux de s’y opposer, et personne n’osait la mettre en discussion. Patrick Henry était le plus jeune membre de la chambre. Après avoir vainement attendu que quelque collègue plus âgé prit
l'initiative, il rédigea à la hâte sur la marge d’un vieux code cinq résolutions, qui, en termes énergiques, affirmaient les droits des colonies, et niaient que le parlement cût qualité pour les imposer. La lecture de ce document produisit à la chambre une consternation véritable. Le président était royaliste, ainsi qu'un grand nombre de membres, et il s’ensuivit un débat violent et prolongé, Mais l’éloquence de Henry eut raison de l'opposition. Au milieu d’une harangue passionnée, il prononce ces audacieuses paroles : « César a eu son Brutus, Charles Ier son Cromwell, et George IIL.... — Trahison! » s’écrie le président, « Trahison! » répètent plusieurs membres de l'assemblée. « Et George IIT, » reprend Ilenry, d’une voix assurée, « peut mettre leur exemple à profit. S'il y à là trahison, faites ce que voudrez, »
Les résolutions proposées furent adoptées. Répanducs à profusion dans les colonies, elles excitèrent partout l'enthousiasme ct l'esprit de résistance.
Au milieu de l'agitation publique, Washington s’efforçait de conserver son égalité d'âme; il était pourtant trop bon patriote pour ne pas embrasser une cause qui était celle de tout le pays, et nous allons le voir entrainé dans le courant de la révolution.
La législature de Virginie devait, au mois de mai 1768, s'ouvrir en brillant apparat. Pendant qu’on réunissait des forces militaires pour écraser les puritains du Nord, on sonveait à éblouir les aristocratiques descendants des cavaliers du Sud par un reflet des splendeurs royales. Lord Botetout, chambellan de la couronne, était récemment arrivé comme gouverneur, Il apportait des idées tout à fait
fausses sur les Américains, qu'on lui avait représentés comme des factieux, des gens immoraux, prêts à la sédition, mais vaniteux , amoureux du plaisir et faciles à séduire par les apparence; du luxe et de la splendeur. Ces faiblesses avaient été visées dans sa nomination, Onavait compté sur son titre et son nom, et le roi lui avait fait cadeau, pour les jours de cérémonies, d’un des carrosses de gala de la cour, et de la quantité de vaisselle qu'on donne ordinairement aux ambassadeurs.
Effectivement, le jour de la première séance, le gouverneur se fit conduire de sa maison au Capitole dans un char trainé par six chevaux blancs, et, après avoir fait son discours, il retourna chez lui avec le mème appareil.
Le temps était passé où de tels spectacles pouvaient produire quelque effet, Par d’énergiques résolutions l'acte récent du parlement imposant des taxes aux colonies fut déclaré illégal, et copies de ces résolutions furent trans-
‘mises aux autres colonies, avec prière d’y adhérer.
D'autres actes de la chambre des bourgeois montrerent sa communauté de vues avec leurs compatriotes de la Nouvrile-Angleterre.
Lord Botetout ne fut pas peu étonné d'apprendre que la chambre le prenait sur un ton si élevé. Revenant au Capitole, le lendemain à midi, il adressa des reproches au président et aux membres de la chambre du conseil, et leur dit :
« Monsieur le président et messieurs les gentlemen de la chambre des bourgeois, j'ai entendu parler de vos résolutions, et j'augure mal de leurs effets, Vous m'avez mis dans l'obligation de vous dissoudre; vous êtes dissous à l'instant même. »
Il n'était pas si facile d’apaiser des esprits montés au plus haut degré par les derniers décrets du Parlement. Les bourgeois se donnèrent rendez-vous dans une maison
particulière. Peyton Randolph, leur ancien président, fut élu pour les diriger,
Washington avait concerté avec Mason le plan d'une association dont les membres s’engageaient à n’importer et à ne se servir d'aucune étoffe, marchandise ou produit manufacturé taxés par le parlement à l'effet de prélever un revenu en Amérique, Cet instrument fut envoyé, par ordre de la chambre des bourgeois, dans le pays pour ètre couvert de signatures, et le plan de non-importation, jusque-là confiné à un petit nombre de colonies du Nord, ne tarda pas à être universellement adopté. Pour sa part Washington y adhéra rigoureusement pendant l'année. Les articles proscrits ne furent plus vus dans sa maison, et son agent de Londres eut l'ordre de ne plus rien lui expédier qui fût sujet à taxation.
La fermentation populaire en Virginie s'était graduellement apaisée par l'esprit aimable et conciliant de lord Botetout, vite revenu des erreurs qu'il avait co:nmises en entrant en fonctions. Il mit de côté son équipage et son train demi-royal; il examina les griefs du public, devint un ardent partisan du rappel des taxes ; et, autorisé par les dépèches qu’il recevait du ministre, assura au public que les taxes seraient prochainement rapportées. Sur la foi de cette promesse, pour un temps la Virginie rentra dans la tranquillité.
L’apaisement ne devait pas être de longue durée. La nouvelle du massacre de Boston fit éclater de nouveau et avec plus de violence le mécontentement des Virginiens (1770). Ils perdirent toute espérance de voir le Gouvernement revenir à des sentiments plus justes. Lord Botetout, trompé par le ministre, demanda à être rappelé : mais il n'avait pas encore reçu de réponse, qu'une fièvre maligne le conduisit au tombeau,
Après plusieurs prorogations, le nouveau gouverneur, lord Dunmore, s'était vu forcé par les circonstances de convoquer la chambre des bourgeois le 1er mars 1773.
Washington s'empressa de se rendre à son poste, el fut le premier parmi les patriotes à saisir cette occasion longtemps attendue de légiférer sur les affaires générales des colonies, On nomma un comité de onze membres, dont la mission serait d'obtenir les renseignements les plus authentiques sur tous les actes et résolutions du parlement et sur toutes les entreprises de l'administration relatives aux colonies anglaises et de nature à les blesser. Ce comité devait se maintenir en correspondance permanente avec les colonies sœurs,
Tout marchait à souhait, quand une lettre du comité de correspondance vint annoncer la mesure du parlement qui fermait le port de Boston à dater du 1e juin. Cette nouvelle produisit à la chambre des bourgeois une indignation générale, Une protestation fut enregistrée au procès-verbal, et l’on décida que le 1e" juin serait un jour de jeüne, de prière et d’humiliation : on demanderait à l'intervention divine de protéger les droits menacés, et de donner au peuple un seul cœur et un seul esprit dans son opposition aux attentats contre les libertés américaines.
La matinée suivante, pendant que les bourgeois étaient engagés dans un débat très-animé, ils reçoivent l’ordre de se rendre à la chambre du conseil ; là, lord Dunmore leur tint ce laconique discours : « Monsieur le président et vous, « gentlemen de la chambre des bourgeois, j'ai entre mes « mains un écrit publié par ordre de votre chambre, conçu
LE GÉNÉRAL WASHINGTON 123 « en des termes tels qu’il atteint hautement Sa Majesté ct « le Parlement de la Grande-Bretagne ; ce qui me met dans « la nécessité de vous dissoudre, et vous êtes dissous dès « ce moment, »
Comme dans une occasion précédente, l’Assemblée ne s'était pas dispersée, ses membres se donnèrent rendez-vous dans une grande salle de la vieille taverne Raleigh, et prirent des résolutions dénonçant le bill du port de Boston comme le plus dangereux attentat contre les libertés constitutionnelles et les droits de toute l'Amérique du Nord; recommandant à leurs concitoyens de renoncer à l'usage du thé et de toutes Îles denrées venant des Indes orientales ; déclarant que toutc tentative contre une colonie pour y introduire des taxes arbitraires était un attentat contre toutes les autres, et ordonnant au comité de correspondance de communiquer avec les autres comités, à l'effet de faire nommer dans les colonies britanniques des députés qui se réuniraient annuellement en congrès général, en tel lieu qu'il serait jugé convenable, pour délibérer sur les mesures à prendre dans l'intérèt commun.
Bien que lord Dunmore eùt dissous la chambre des bourgeois, ses membres n’en restèrent pas moins avec lui dans les termes les plus courtois, et un bal qu'ils avaient décrété en l'honneur de lady Dunmore eut lieu le 27 mai.
Quant à Washington, bien qu'il différat complétement de lord Dunmore sur les points les plus importants de la politique, son intimité avec lui n'en était pas moins grande. De ses notes journalières il résulte qu'il dina et
passa la soirée chez le gouverneur le 95, le jour même de la réunion à la taverne Raleigh. Il alla visiter avec lui une ferme des environs, ils déjeünèrent ensemble le 26, et se rctrouverent au bal du 27, La politesse de Washington était exquise, mais son énergie n'y perdait rien quand il fallait défendre l'opinion populaire,
Le 29, deux jours après le bal, des lettres arrivèrent de Boston, annonçant que dans un meeting de la cité on avait recommandé la formation d’une ligue générale des colonies, suspendant tout commerce avec la Grande-Bretagne, Il ne restait plus à Williamsburg que vingt-cinq membres de l4 chambre des bourgeois, y compris Washington. Ils tinrent une réunion le jour suivant, sous la présidence de Peyton Randolph. Après une courte discussion, on décida de lancer une circulaire imprimée, portant leurs signatures et convoquant à un meeting tous les membres de l’ancienne chambre des bourgeois, pour le er août, à l'effet de prendre en considération l'établissede cette ligue. La circulaire leur recommandait en même temps de consulter l'esprit de leurs différents comités.
Washington était encore à Williamsburg le Aer juin, jour où fut mis à exécution le bill du port de Boston, Ce jour fut annoncé par les cloches et observé par tous les patriotes comme un jour de jeûne et d’humiliation. Washington note dans son journal qu’il a scrupuleusement jeüuné, et assisté au service qui eut lieu à cette occasion. Et, malgré tout, les relations amicales avec la famille Dunmore se continuérent durant le reste de son séjour à Williamsburg où il fut retenu par ses affaires jusqu'au ?0 juin ; ce n'est qu'à cette date qu’il repartit pour Mount Vernon.
Quelques jours après sa rentrée à Mount Vernon, dans la dernière partie de juin, Washington présida comme moderalor un meeting des habitants du comté de Fairfax,
dans lequel, après qu’en eut discuté les différents actes du parlement, un comité fut institué sous sa présidence lequel était chargé d'exprimer énergiquement les sentiments de la réunion, et de venir les affirmer dans un meeting général du comté qui devait être tenu au Palaisde-Justice le 18 juillet,
Le comité se réunit, comme il avait été arrèté, sous la présidence de Washington. Il fut décidé que les colonies avaient droit 11 self gouvernement ; que taxation et représentation étaient inséparables de leur nature; que les différents actes du Parlement pour lever des impôts et restreindre le jury, abolir la charte de Massachusetts, indiquaient le dessein d'introduire dans la colonie un gouvernement arbitraire. Les dissolutions soudaines et répétées des assemblées soupçonnées de vouloir examiner l'illégalité des ordres ministériels, ou de délibérer sur les droits violés de leurs constituants, faisaient partie du mème système, étaient calculées pour amener le peuple des colonics au désespoir et rompre les liens qui avaient engagé leurs ancêtres et eux-mêmes à rester dépendants de la couronne britannique. Les résolutions recommandaient l’union et la coopération les plus entières entre les colonies, des conventions solennelles de non-importation et de non-commerce, et la rupture de toute affaire avec chaque colonie, ville ou province qui refuserait d'adopter le plan du congrès général,
Une pétition soumise et respectueuse, adressée au roi par le congrès, était recommandée à la signature de tous les patriotes ; elle affirmait leur désir de continuer à vivre sous la dépendance de la Grande-Bretagne; et tout en conjurant le souverain de ne pas réduire ses sujets au
désespoir, elle le suppliait de réfléchir qu'après un appel inutile à sa justice, il n’y avait plus qu’un seul recours.
Ces résolutions sont d’autant plus dignes d’être notées qu'elles expriment les opinions ct les sentiments de Washington à cette époque féconde en événements, si même elles n’ont pas été entièrement dictées par lui. La dernière sentence est même d’une redoutable conséquence. car elle suggère la possibilité d’être obligé d'en venir aux armes.
La mesure populaire sur laquelle comptait le plus Washington pour obtenir du gouvernement le redressement de leurs griefs, était le plan de « non-importation : — « Je suis convaincu comme de mon existence, disait-il, que nous n'avons de ressources que dans leur détresse; et je pense, ou du moins j'espère, qu'il nous reste encore assez de vertu publique pour, dans le but d'arriver à nos fins, nous priver de tout ce qui ne serait pas exclusivement nécessaire à la vie. » En même temps il s’opposa énergiquement à l'idée qu'on suggérait, de retenir toutes les traites de l'Angleterre. « Quand nous accusons les autres d'injustice, dit-il, il faut être justes nousmêmes; et que nous le puissions en refusant de payer à la Grande-Bretagne la dette considérable que nous avons contractée envers elle, voilà ce que je ne puis concevoir : rien que la dernière extrémité ne saurait justifier cette mesure. »
Le 1er août la convention des représentants de toute la Virginie s'assembla à \VWilliamsburg. Washington présenta la cause du comté de Fairfax, et développa les résolutions déjà citées dans le sens de ses commettants, Un des membres présents rapporte qu’il parla avec une force et une éloquence peu communes; il offrit mème de lever mille hommes, de les entretenir à ses frais et de les conduire au secours de Boston,
La convention resta six joursen session, Lesrésolutions adoptées étaient conçues dans le même esprit que celles du comté de F'airfax ; Peyton Randolph, Richard-Henri Lee, George Washington, Patrick Henri, Richard Blaud, enjamin Narrison et Edmond Pendleton furent nommés délégués de la Virginie au congrès général,
La tournure que prenaient les affaires froissait les sentiments de loyauté d'un des plus précieux amis de Washington, Bryon Fairfax, de Tarlston-Hall, un jeune frère de Gcorge William, en ce moment en Angleterre. (C'était un homme de sentiments libéraux, mais attaché à l'ancien régime ; aussi, dans une lettre à Washington, lui suggérait-il qu'une pétition à la couronne pourrait donner au Parlement le prétexte de rappeler ses actes offensifs.
«Je voudrais de tout mon cœur, répondit Washington, partager vos sentiments politiques, en ce qui touche une humble et dévouée pétition à la couronne, si c'était là l'espérance même la plus éloignée d’un succès. Mais notre expérience n'est-elle pas déjà faite à ce sujet? N’avonsnous pas envoyé des adresses aux lords, des remontrances a la Chambre des communes ? À quelle fin? N’est-il pas clair comme le soleil en plein midi qu’il existe un plan régulier, systématique, pour nous soumettre à des droits, nous imposer des taxes”... L’attentat contre les libertés ct les propriétés du peuple de Boston, avant même d’avoir demantié la réparation des pertes subies par la Compagnie des Indes, n'est-il pas une preuve entière, évidente par elle-même de ce qu'on exige? Et les bills subséquents, qui privent la baie de Massachusetts de la charte, ordonnent le transport des accusations dans d’au-
tres colonies, en Angleterre, où il est impossible, d’après la nature mème des griefs, que justice puisse êtro obtenue, tout cela ne nous convainc-t-il pas que l’administration a l'intention de ne se laisser arrêter par rien pour arriver à son but? Ne devons-nous pas alors mettre notre vertu et notre courage à de meilleures épreuves? »