CHAPITRE V
GUERRE D'AMÉRIQUE, DEPUIS!LA DÉCLARATION D'INDÉPENDANCE JUSQU'AU TRA!TÉ D'ALLIANCE AVEC LA FRANCE,
La gucrre continentale se fit principalement sur trois points :
Au nord-est, les belligérants se disputent Boston, New- York et Philadelphie :
Au nord-ouest, le Canada, que les Américains essayent en vain d'attirer dans leur mouvement, sert de base aux opérations d'une armée anglaise, qui doit partir de là pour prendre à revers les colonies menacées de front du côte Ge l'Atlantique;
Enfin on bataille dans le sud, autour de Charlestown, dans la Caroline méridionale.
Peu de temps après l'évacuation de Boston, Washinoton avait {ransféré son quartier général à New-York. Le
28 juin une flotte anglaise, portant à son bord le général lord Howe, entrait dans le port de cette ville et débarquait à Sandy-Hook et à Staten-Island un corps de trente mille hommes, en partie composé de mercenaires achetés au grand duc de Hesse-Cassel. |
L'armée de Washington, bien inférieure quant à l'effectif, était aussi mal équipée que mal approvisionnée. Il cut néanmoins le temps de jeter six mille hommes dans Long-Island, pour empêcher l'ennemi d’y entrer; il établit des postes d'observation et de défense sur les points où il craignait une surprise, et s'installa lui-même avec le gros de ses troupes, toutes composées de miliciens, dans l'ile dont New-York forme la pointe !.
Le général Iowe, avant de pousser plus loin ses opérations, lança une proclamation promettant le pardon à tous ceux qui déposeraient les armes et imploreraient la miséricorde royale. En même temps il envoyait un parlementaire au commandant américain, avec cette suscription : À M, George Washington. Celui-ci refusa de la recevoir, parce qu'on ne lui donnait pas le titre qui lui appartenait. Lord Ilowe, espérant éluder la difliculté, envoya son aide de camp auprès de Washington, pour essayer de négocier verbalement avec lui. Cette tentative n'eut pas de résultat, Comme les Américains ne croyaient avoir commis aucun crime en maintenant leurs droits, Washington répondit à l’aide de camp qu'ils n'avaient pas besoin de pardon; qu'ils formaient désormais une
1. New-York est bâtie à la pointe méridionale d'une île située dans la rivière d'Hudson, L'ile est entourée d'un côté par cette rivière, de l'autre par la rivière d'Est, qui vient y confondre ses eaux. Audessous de New-York se trouvent Long-Island {l'ile longue) qui borde l’Hudson à l'e:t, et Staten-Island (l'ile des Etats), qui le borde à l'ouest, Au bas est Sandy-Hook, pointe de terre avancée, appartenant au New-Jersey, qui commande lentrée de l'Hudson,
nation indépendante, et que toute proposition de paix qui ne reposcrait pas sur la reconnaissance de cette indépendance ne saurait être écoutée,
Washington rendit compte au congrès de cette conférence, dont le récit fut publié dans tous les journaux, avec la proclamation qui promettait l’amnistie. afin de prouver au peuple que le roi n’entendait accorder aucune concession et qu'il fallait ou combattre ou se résoudre à l'esclavage.
Le général anglais, n'ayant plus rien à attendre des négociations, fit ses dispositions pour s'emparer de New- York. La lutte commença sur Long-Island, que les Américains, après une sanglante défaite, furent forcés d’évacuer, Ils durent également quitter la ville de New-York et le bas Hudson,
Il s'ensuivit une série de désastres, — A la fin de l’année, Washington avait été obligé de se retirer sur la rive droite de la Delaware, qu'il mit entre lui et les Anglais (S décembre 1736) : il n'avait plus que 4,000 hommes sordidement vêtus, mourant de faim, sans tentes et sans couvertures. Philadelphie, le siége du congrès, était séricusement menacée. La cause de la liberté semblait désespérée ; un profond découragement avait envahi tous les esprits.
Au bruit des succès de l'ennemi, les royalistes relevérent partout la tête : les défenseurs de l'indépendance perdaient courage.
Ce fut la période la plus sombre de la gucrre. Au milieu de ces scènes d'épreuves, Washington conserve toute son énergie et reste aussi ferme que s’il avait encore toute sa foi dans le succès final, En même temps qu'il écrit à son frère Jean-Augustin Washington : « Soit dit entre nous, je crains que la partie ne soit bientôt
A. JOUAULT, 10
perdue, » il déclare au général Mercier, qui lui demandait ce qu'il ferait si Philadelphie était prise : « Nous nous retirerons au delà de la Susquehanna, puis, si c'est n'cessaire, au delà des monts Alleghanys. »
ITeureusement les Anglais s'étaient arrêtés à Trenton, sur la rive gauche de la Delaware, attendant que les vlaces leur facilitassent le passage, Washington consacra ce temps de répit à se mettre en état d'arrêter les progrès de l'ennemi, en appelant Ies milices des environs. Il pensait avec raison qu'il ne fallait renoncer ni à lindépendan ni à la liberté, tant qu'on pourrait tenir en campagne l'ombre mème d'une armée, et forcer le gouvernement britannique à continuer une gucrre ruineuse qui ne tarderait pas à lasser les contribuables anglais.
Tandis que s’accomplissaient, entre l'Iudson et la Delaware, les tristes événements que nous venons de raconter, une autre armée, occupant Rhode-Ilsland, tenait en échec les milices de la Nouvelle-Angletcrre, et les empèchait de se porter au secours de Washington.
À Baskingridge, New-Jersey, le général Charles Lee, l’un des meilleurs olfliciers de l'armée, trahissant la cause nationale, se laissait enlever dans son lit,
Les tribus indiennes des Crecks et des Cherokecs, voisines de la Virginie et de la Caroline, faisaient irruption sur leur territoire, massacraient les colons, sans épargner les femmes et les enfants; le congrès se voyait oblicé d'envoyer de ce côté des forces que la guerre contre les Anglais eût réclamées.
À toutes ces causes d'affaiblissement allait se joindre l'expiration des engagements de ces miliciens auxquels
LE GÉNÉPAL WASHINGTON 447
on donnait une prime de dix dollars pour un service de six semaines.
Une lettre adressée par Washington au président du congrès, le 20 décembre 1776, donnera une juste idée de ce qu'était l'armée américaine au début de la guerre de l'Indépendance :
« Tout ce que j'ai senti comme officier et comme homme me force à dire que personne n'a jamais eu un plus grand nombre de difficultés à combattre que moi. Il est inutile d'ajouter que les enrôlements de courte durée et une confiance mal entendue dans la milice ont été l’origine de tous nos malheurs et du grand accroissement de notre dette, On peut bien arrêter un peu de temps les progrès des armes de l’ennemi; mais dans peu de temps aussi la milice de ces États, qui a été fréquemment appelée, ne marchera plus du tout; ou, si elle marche, ce sera avec tant de lenteur et de répugnance que cela reviendra au méme, Voyez, par exemple, New-lersey; voyez la Pensylvanie! Rien autre que la rivière Delaware pouvaitil sauver Philadelphie? Peut-il y avoir quelque chose de plus funeste pour le recrutement (et cependant la nécessité du moment peut justifier cette mesure) que de donner une prime de dix dollars pour un service de six semaines, à des miliciens qui consomment vos provisions, épuisent vos munitions, et vous abandonnent enfin dans un moment critique ?
« Voilà, monsieur, les hommes sur lesquels il faudra que je conrpte dans dix jours d'ici ; voilà la base sr lesquelles votre cause reposera et devra toujours s'appuyer, jusqu'à ce que vous ayez une grande armée permanente, suffisante par elle-même pour combattre l'ennemi, »
l’armée américaine ne s'élevait pas devant Trenton
à plus de 3,000 de ces soldats que le général en chef anglais, avec moins d’indolence et de prudence craintive, pouvait facilement anéantir. Washington conçut le projet hardi d’infliger une cruelle leçon à son trop timide adversaire. Son entreprise fut couronnée d’un plein succès.
Le 23 décembre, à minuit, malgré la neige et la glace, il traverse la Delaware sur des bateaux plats, fond à l’improvistesur les troupes ennemies, et fait mille Hessois prisonniers. Quinze jours après (8 janvier 1777) un nouvel avantage remporté à Princeton ranimait l'esprit de la nation et remplissait de confusion et d’effroi un ennemi qui comptait sur une victoire prochaine et décisive.
Pendant cette période d'épreuves, le congrès, déployant une admirable fermeté, avait investi Washington de pouvoirs presque dictatoriaux, et pris des mesures pour une levée d'hommes dont l'engagement devait durer trois années au lieu d’une. Quand la campagne s’ouvrit, au printemps de 1777, Washington comptait sept mille soldats sous les drapeaux.
Apres avoir vainement essayé d'amener un engagement général, Howe, évacuant le New-Jersey, revient à Staten- Island, d'où il s’'embarque pour la Chesapeake avec 16,000 hommes. Le ?5 août il débarquait à la rivière de l'Élan (ELR river) et menaçait Philadelphie, Washington, à cette nouvelle, quitta les hauteurs du Jersey, traversa la Delaware et le Schuylkill, et vint se placer sur la rive gauche du Brandywine, en face des Anglais. Il fut obligé de livrer bataille le 11 septembre; mais écrasé par des forces supérieures, il se vit contraint de battre en retraite, après avoir perdu un millier de soldats.
La perte de cette bataille ouvrit aux Anglais le chemin de Philadelphie; ils y entrèrent le 26 septembre : le congrès se retira, d'abord à Lancastre, puis à York, dans l'état de Pennsylvanie,
Le général Howe, voulant se porter vers le nord, avait établi son camp à Germantown, à sept milles de Philadelphie, Washington résolut de l’y attaquer. Il fit subir à l'ennemi de grandes pertes, mais il fut à la fin repoussé et obligé de reprendre ses positions, après avoir eu deux cents hommes tués et mille blessés ou faits prisonniers (3 octobre). |
Peu après les deux armées prirent leurs quartiers d'hiver; mais quelle différence de situation! Les Anglais avaient de bons logements dans Philadelphie, et, comme ils payaient tout en argent, des vivres en abondance; les Américains, au contraire, campées à Valley-Forge, sous des barraques construites par eux-mêmes, manquèrent plusieurs fois de vivres; -—- on évitait de leur en fournir en échange d’un papier discrédité,
« Pendant quelque temps, écrivait Washington, il y a eu presque une famine au camp. Une partie de l’armée a été une semaine sans recevoir aucune espèce de viande, et le reste en a été privé pendant trois ou quatre jours. Les soldats sont nus et meurent de faim. On ne peut trop admirer leur extrème patience et leur fidélité ; il est étonnant que leurs souffrances ne les aient pas tous portés à la rébellion cet à la désertion, Cependant de graves symptômes de mécontentement se sont manifestés dans des cas particuliers, et une catastrophe aussi funeste ne peut être arrêtée que par les efforts les plus soutenus. »
Malgré l’état déplorable où se trouvait ainsi l'armée, il ne manquait pas de gens qui se plaignaient de son inaction, et qui insistaient pour qu’on fit une campagne d'hiver,
Quand commença le campement de Valley-Forge, on comptait en tout sous les drapeaux onze mille quatrevingt-dix-huit hommes, sur lesquels deux mille huit cent quatre-vingt-dix-huit n'étaient pas en état de faire leur service, « car ils étaient nus et n'avaient point de chaussures, »
Dans un rapport au Congrès, Washington disait, en faisant allusion à un mémoire de la législature de la Pensylvanie :
«Il y a des personnes qui, sans savoir si l’armée entre ou non dans ses quartiers d'hiver, blîment cette mesure comme si elles croyaient que les soldats sont faits de bois ou de pierre, et insensibles au froid ou à la neige, et comme si elles pensaient qu’une armée inférieure en nombre, ct ayant contre elle tous les désavantages que je viens de vous dépeindre sans exagération, peut facilement tenir en respect des corps considérables, bien équipés sous tous les rapports, et abondamment pourvus pour une campagne d'hiver, les renfermer dans la ville de Philadelphie, et garantir du pillage et de la dévastation les États de Pensylvanie et de Jersey... À ceux qui regardent une campagne d'hiver et la défense du pays contre l'invasion de l'ennemi comme une chose si praticable et si facile, je puis assurer qu’il est plus aisé et beaucoup moins pénible de faire des remontrances dans une chambre bien commode, au coin d’un bon feu, que d'occuper une colline froide et stérile, et de coucher sur la glace et la neige, sans habits et sans couvertures. »
Le général déplorait profondément les misères de ses soldats ; il cherchait par tous les moyens à les soulager et à les prévenir, Le congrès, pour remédier au mal, fixa le maximum du prix des denrées; mais cette mesure eut un effet contraire à celui qu’il se proposait : les cultivateurs cachèrent plus que jamais leurs produits, et la disette fut
encore plus grande, On dut envoyer les troupes en réquisilion dans les campagnes, comme dans un pays ennemi, Les olliciers eux-mêmes, privés de tout et sans moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie, parlaient de se retirer.
Telle était la situation malheureuse ct précaire des ltats du centre, où commandait Washington,
I n'en était pas de mème dans le nord-ouest, où la cause de l'indépendance obtenait un éclatant succès, qui devait être bientôt fécond en résultats,
Une armée anglaise, forte de 7,000 hommes, non couipris les Canadiens ct les Indiens, et commandée par le général Burgoyne, venue du Canada et marchant par le lac Champlain, avait pris T'icondéroga et Skenesborough, De puissants détachements, envoyés du fort Edouard, sur le haut Hudson, pour détruire les magasins de Bennington (Vermont), furent assaillis et défaits avec une perte de 600 hommes, par les milices de Vermont et du New- Hampshire commandées par le général Stark, Burgoyne traversa les forêts, atteignit Saratoga, où il fut rejoint par le général Gates, récemment nommé général en che du département du Nord, Le 19 septembre, à Stillwater, dans un premier engagement sans résultat décisif, les Anglais perdaient 600 hommes; le 7 octobre les Américains remportaient au même lieu un avantage signalé; — dix jours plus tard Burgoyne obtenait une capitulation honorable ct se rendait avec toute son armée,
Un parti se forme alors, qui, loin de plaindre Washington de ses revers, lui impute les souffrances de l'armée du centre et les malheurs de ses dernières compagnes. Sa prudence était taxée de pusillanimité; sa temporisation, de faiblesse, On affectait d’exalter, au contraire, le courage
et l’activité du général Gates, comme s’il fallait un homme nouveau pour ramener la fortune sous les drapeaux de l'Indépendance.
Blessé de l'ingratitude des partis, Washington, qui n'avait pas désiré le commandement, eut un moment de défaillance, Il écrivit au congrès en se plaignant de l'abandon où on le laissait : le dévouement seul, disait-il, le retenait à l’armée; il y restait comme un soldat à qui ur poste a été confié, et qui ne peut l’abandonner avant d’avoir été relevé; mais il s’estimerait heureux le jour où un autre viendrait prendre sa place.
Le congrès lui répondit par de nouvelles promesses d'assistance, accompagnées des témoignages les plus vifs de son approbation; — pour le venger des attaques de quelaues journaux, la Lande masse des citoyens lui témoigna plus de confiance et d’admiration que jamais.