‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 33 sur 48 · LE COMPLOT D'ARNOLD ET DU GÉNÉRAL CGLINTON · texte numérisé non relu

LE COMPLOT D'ARNOLD ET DU GÉNÉRAL CGLINTON

La trahison n'est pas diflicile à sentir et à définir lorsqu'il s’agit d'une nation dont l'existence est déjà longue, et qui lutte pour défendre ses frontières et sa nationalit: contre une puissance étrangère,

Il n’en était pas tout à fait ainsi dans les nouveaux États-Unis, qui ne dataient en réalité que de la déclaration d'indépendance, déclaration dont l’etlicacité dépendait encore du sort des batailles.

Avant que le congrès eût ofliciellement proclamé la séparation, on avait vu à New-York, à Boston, à Philadelphie, un certain nombre de citoyens se déclarer plus ou moins ouvertement pour la mère-patrie; ils étaient comptés sous la dénomination de loyalisles; et dans les luttes des premiers jours, les révoltés, ceux qui revendiquaicnt la pratique des libertés américaines, se conduisirent à leur égard avec une parfaite mansuétude; on ne voit pas le sang couler, dans toute cette période de la révolution américaine.

Immédiatement après la déclaration d'indépendance, les royalistes et les républicains se séparèrent nettement, et, lorsque chacun se fut prononcé, on ne vit presque aucune défection, ni parmi les républicains ni parmi les royalistes. Il est vrai que des sectes entières, telles que celle des quakers, ne prirent aucune part à la guerre; mais les insurgés se contentèrent de leur neutralité apparente, quoique bien assurés que les vœux de Ja plupart de ces prétendus indifférents étaient favorables à l'ennemi. D’autres familles, sans être ainsi retenues par un lien religieux, gardèrent le même attachement à l'Angleterre; la modération des esprits était si grande qu’elles furent tolérées au sein de la République : on comptait qu'avec le temps les regrets s’affaibliraient, et que les espérances même s’évanouiraient devant la volonté générale,

La plupart des malintentionnés, appelés {orys, jouissaient donc de leurs propriétés; ils admiraient à leur gré les anciennes institutions. Ils gardaient les vieilles habitudes, et n'étaient point troublés dans l'exercice de leurs professions. On se bornait à ne point les choisir pour remplir Les emplois publics, et on les croyait suflisamment contenus et punis par cette exclusion.

Les autres, faibles par leur nombre, mais aveuglés par un intérêt malentendu, s’obstinèrent longtemps à repousser les ouvertures des hommes sages et modérés, qui croyaient que rien ne justifie une injustice, et que les cfforts et les sacrifices communs de toute la société devaient tendre à la réparer, füût-elle empreinte du sceau de la loi et consacrée par le temps.

C’est dans une de ces familles que s'était marié un des plus distingués entre les généraux américains, Bénédict Arnold, Il aimait sa femme avec passion, et elle méritait son attachement par ses vertus et la solidité de son esprit.

A ces avantages elle joignait une beauté extraordinaire. A: JOUATLT, Il

Avant son mariage, lorsque Philadelphie était entre les mains des ennemis, ses parents avaient accueilli avec empressement les chefs de l’armée anglaise; son aversion pour la révolution était connue, On fut surpris de voir Arnold entrer dans cette famille, mais il était engagé à la république par tant de services rendus et de bicrfaits acceptés, que cette alliance ne donna ombrage à personne.

Né dans le Connecticut, au sein d’une obscure famille, Arnold n'avait reçu qu'une éducation médiocre, Les occupations de sa jeunesse ne l'avaient point préparé au rôle qu'il joua dans la suite : il avait débuté comme marchand de chevaux et fait de mauvaises affaires dans ce commerce,

Passionné pour la gloire, avide d'argent, quand éclate la révolution, il demande à la profession des armes la renommée et la fortune.

Lors de l'invasion du Canada, il déploie non-seulement les qualités d’un habile stratégiste, mais un courage à toute épreuve. Déserts à traverser, rivières à franchir, lacs à tourner, rien ne pouvait arrèter son audacec ; toujours il arrivait à son but avant que l’ennemi fût averti, et il mettait en pratique cette maxime qui lui était familière : « Promptitude en guerre vaut autant que force. »

L'attaque de Québec, que nous avons racontée plus haut, l'avait rendu célèbre; il y conquit la réputation d'un des officiers les plus intelligents et les plus intrépides de l’armée américaine.

Arnold avait pris aussi une grande part au succès de la campagne où Burgoyne et son armée furent faits prisonniers. Entré l’un des premiers dans les retranchements

ennemis, il fut de nouveau blessé à la jambe; mais, quoique emporté hors des rangs, il n'en donnait pas moins les derniers ordres qui décidèrent de la victoire,

S'engageait-il trop témérairement dans la bataille, ct, eéncral, n'empictait-il pas sur le rôle de soldat intrépide ? Seg rivaux l'en accusaient; mais ils durent reconnaitre qu'au milieu de l’action la plus téméraire, il ne perdait jamais sa clairvoyance et son sang-froid, et qu'un discernement prompt justifiait toujours ses entreprises les plus audacicuses,

L'’admiration de ses concitoyens le récompensa large ment de ses services.

Mais la gloire ne lui suffisait pas; l'amour du bien-être, une soif insotiable de richesses, ternissaient en lui les éminentes qualités dont il avait donné tant de preuves dans la vie militaire, À Montréal, la seconde ville du Canada, qu'on avait confiée à son commandement, il avait commis de telles exactions que les Canadiens avaient renoncé à la pensée d'entrer dans l’Union américaine.

Obligé par ses blessures de se retirer du service actif, il avait été nommé au commandement de Philadelphie, le poste le plus considérable dont on püt disposer en sa faveur.

P'activité de son esprit, l’ardeur de ses passions, qui l'avaient rendu capable de grandes choses pendant la œucrre, le perdirent dans une vie moins agitée, Il se livra à un luxe désordonné, et déploya une magnilicence qui faisait un contraste fâcheux avec la simplicité des murs américaines et les calamités publiques. Il donnait, dans la maison de Penn, qu'il avait luxueusement meublée, l'hospitalité aux envoyés de la France; dès ce moment, il se montra notre plus ardent ami,

Pour satisfaire à ces dépenses il eut recours à toute espèce de vexations, se comportant envers ses conci-

toyens comme il avait fait en pays ennemi. Des plaintes s'élevèrent de tous côtés, et l'on eut recours aux tribunaux. Mais que lui importaient la justice et les lois ?

Le président du conseil exécutif de la Pensylvanie présenta au congrès une liste des griefs reprochés à Arnold, Arnold nia tout avec une arrogance suprême, Les juges inclinaient vers l’indulgence, en considération de ses services passés; plusieurs étaient d’avis de s’en rapporer au chef de l’armée :

« Si les talents d’Arnold, disait l’un d’eux, sont néces- « saires à notre pays, Washington jugera peut-être qu’il « faut fermer les yeux sur ses fautes, dont aucune n’est «irréparable. Si, au contraire, il croit devoir l'accuser, la « discipline militaire recevra une nouvelle force de son « intervention. »

Cette opinion ne prévalut pas ; elle fut combattue victorieusement par celle d’un autre délégué du congrès :

« Les services de Washington, dit-il, et vos propres suffrages l’ont élevé si haut qu’un mot de s2 bouche peut rendre un homme innocent s’il l'absout, criminel s’il l’accuse; car, lorsqu'un citoyen si justement révéré se rend accusateur, il condamne. Nous ne voulons point qu’un seul parmi nous exerce un si grand pouvoir, ct le commandant en chef ne doit point être juge dans cette affaire. C’est déjà beaucoup qu’il désigne les membres de la cour martiale. »

Toutes les pièces du procès furent transmises au commandant en chef, qui devait charger les juges militaires d'en connaitre.

La cour siégeait à Morristown, dans l'État du Nouveau- Jersey. Arnold, qui s'était démis de son commandement, se rendit au camp non loin de Jersey, et épuisa toutes les intrigues et toutes les habiletés de son esprit pour se concilier l'intérêt des juges. Les faits dont on ne pou-

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vait fournir la preuve directe ct matérielle, mais qui néanmoins étaient de notoriété publique, il les nia effrontément, « On m’accuse, dit-il, d’avoir abusé de mon com- « mandement à Philadelphie pour m’enrichir, si j'ai « commis ce crime, je suis le plus vil des mortels, et « tout le sang que j'ai versé pour mon pays ne peut cf- « facer mon infamie. Sur l’honneur d’un soldat, j'atteste « à tous mes camarades que cette accusation est fausse. »

C'était, pour tous les Américains, un général glorieux qui parlait avec l’accent de l'innocence émue.

La cour eût désiré trouver Arnold innocent de tous les méfaits qui lui étaient imputés; mais l’évidence de quelques-uns, — et dans la suite tous les autres furent prouvés, — n'ayant pas permis de lui accorder un acquittement honorable, on prit contre lui le parti le plus clément. La sentence, rendue le 20 janvier 1779, et confirmée par le congrès, le renvoya simplement devant le général en chef pour être réprimandé.

« Notre profession, » dit Washington à Arnold amené devant lui, « est la plus chaste de toutes. L'ombre d'une « faute ternit l'éclat de nos plus belles actions. La moin- « dre négligence peut nous faire perdre cette faveur pu- « blique, si difficile à obtenir. Je vous réprimande pour «avoir oublié qu’autant vous vous étiez rendu terrible « à nos ennemis, autant vous deviez être modéré envers « vos concitoyens, Montrez-nous de nouveau ces belles « qualités qui vous ont mis au rang de nos plus illustres « généraux ; je vous donnerai moi-même, autant que je « pourrai, les occasions de recouvrer l'estime dont vous « avez joui, »

Ces nobles paroles ne purent toucher Arnold, ni désarmer son ressentiment ; il affecta l'attitude d'un mécontent, d’un homme victime de l'injustice et de l'envie, et s’éloigna du Gouvernement.

Il eut d’abord la pensée de fuir chez les sauvages; il espérait, par son énergie, ses connaissances, ses talents militaires, conquérir leur faveur, les soumettre à son obéissance, et devenir le chef de nombreuses tribus. Son ambition apercevait dans ce rève la possibilité de faire échec à la nouvelle république.

Ce dessein lui fut inspiré par la présence d’un sachem ou chef d’une tribu illinoise, qui se rendait auprès du général en chef. Mais ce qui dut lui faire abandonner son projet, ce fut sans doute une conversation qu'il eut avec le sachem lui-même : « Tous les hommes, qui habitent « nos forêts, qui pèchent sur nos lacs, sont libres, lui dit « celui-ci; dès qu’un étranger est admis parmi nous, il «cest au rang de nos guerriers. Un guerrier ne peut être « esclave, et je ne le suis pas moi-même, quoique je sois « leur chef, et le moins libre de tous. »

L'idée vint ensuite à Arnold de s'adresser à l’envoyé de France, M. de la Luzerne, que signalaient sa franchise et sa droiture, et dont la libéralité et la magniticence, commandées par sa haute situation plutôt que par son goût personnel, l'avaient séduit,

L’ambassadeur français, admirateur des talents d’Arnold, l'avait recherché; il ne se dissimulait pas combien seraient précieux pour l'Union les services d’un tel général, si l’on parvenait à le ramener dans les voies de la droiture.

Arnold vint trouver M, de la Luzerne, et, après s'être plaint amèrement du congrès, il fit à l’'envoyé de France cette étrange proposition... « Les affaires de la Répu- « blique sont entre des mains inhabiles; il vous importe «à vous, ministre de France, d'y faire attention. J'ai « versé mon sang pour ma patrie; elle s’en montre in- « grate; mais le dérangement que la guerre a mis dans « mes affaires peut me forcer à la retraite, et je quitterai «une profession plus à charge que lucrative, si je ne

« trouve à emprunter une somme égale à mes dettes. Il « convient à vos intérêts qu'un général américain vous « soit attaché par les liens de la reconnaissance, et je puis « vous promettre la mienne sans manquer à mes devoirs «envers mon pays. »

La Luzerne, douloureusement impressionné de voir des qualités si brillantes alliées à tant de bassesse, lui répondit : « Un service pareil nous avilirait l’un et l’au- « tre, Quand l’envoyé d’un gouvernement étranger prête, « ou plutôt donne de l’argent, c’est pour corrompre Ceux « qui le reçoivent. L'union formée entre le roi et les « États-Unis est l'ouvrage de la justice et de la plus sage politique. Que nous offririez-vous, pour prix de ces « présents, qui pût justifier devant la postérité d’avoir « ainsi terni une gloire immortelle? Pourriez-vous avouer « les dons de la France? Mais leur publicité n’est pas « dans votre intention. D’ailleurs vos amis s’empresseront «à vous aider dans le rétablissement de vos affaires, « aussitôt qu'elles seront conduites avec plus de sagesse.

« Etes-vous malheureux, ajouta-t-il, sachez l'être avec « dignité, — et, si vous vous croyez obligé à la retraite, « je ne vous en détournerai pas, s’il est vrai que vous « puissiez en dissiper l’obscurité par l'éclat d’une vie ho- « norable et sans reproches. Mais croyez-en mon amitié ; « attendez pour prendre une résolution que vous soyez « moins irrité, Conservez votre ambition, puisqu'à votre âge et avec vos qualités, elle peut vous conduire à de « grandes choses; mais qu’elle soit réglée par le devoir. « C’est cette réunion qui constitue la véritable grandeur. »

L’envoyé do la France et le sauvage de l'Amérique parlaient un trop noble langage pour l’ambition et les appétits d’'Arnold, Il ne lui restait qu'à se tourner vers l'Angleterre, Il se résolut à trahir la cause des colonies, « méditant de rendre ce forfait si utile à l'Angleterre

« qu'elle n’y voie plus qu’un serviée dont l'importance et « l'éclat anéantissent le souvenir de la rébellion : il es- « père qu'on va le considérer comme un sujet rentré « dans le devoir et digne des récompenses honorables « dues aux citoyens fidèles et vertueux. »

Dans ces dispositions, on sent combien pouvait devenir dangereux le milieu où il vivait. Au sein de la famille de sa femme on ne parlait que de l’ingratitude du gouvernement à son égard, de l'honneur qu'il se ferait en mettant un terme à cette longue guerre civile par un service éclatant rendu à la cause royale et des récompenses magnifiques qu’il en obtiendrait.

Arnold consentit donc un jour à entrer en rapport avec le général anglais : il voulait se venger en trahissant la cause de l'Indépendance, pour laquelle il avait deux fois versé son sang.

Un premier écrit, qui lui fut adressé de New-York par un agent de sir Henri Clinton, nous fait assister pour ainsi dire aux préliminaires de cette trahison. Le voici, tel qu’il a été trouvé dans les papiers d'Arnold :

« Parmi les Américains qui ont joint les drapeaux des « rebelles, on compte une foule de bons citoyens qui n’ont « eu pour objet que le bonheur de leur pays. Ce ne sont « point des motifs d’intérèt privé qui les détacheront de la « cause qu'ils ont embrassée. On leur offre tout ce qui « peut rendre les colonies véritablement heureuses, et c’est « la seule récompense digne de leur vertu. »

Suit l’énumération des offres faites par le gouvernement britannique, et qui ne sont autres que celles des bills conciliatoires.

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