‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 34 sur 48 · Barsé-Mangois. Le complot d’Arnold et du général Clinton · texte numérisé non relu

Barsé-Mangois. Le complot d’Arnold et du général Clinton

Ces offres sont faites, ajoute le mémoire, au moment

même où l'Angleterre va déployer des efforts extraordinaires. « L'Amérique doit-elle être, sans terme connu,

un théâtre de désolation ? Ou voulez-vous jouir de la paix et de tous les biens qui l'accompagnent ? Vos provinces seront-elles, comme autrefois, florissantes sous la protection de la plus puissante nation du monde ? Ou poursuivrez-vous toujours ce fantôme de liberté qui vous échappe quand vous croyez le saisir ? Cette liberté même, uno fois obtenue, se changerait bientôt en licence, si elle n’était sous la garde d’une des puissances de l'Europe. Aurez-vous recours à la France et à l'Espagne? Ignorez-vous que ces deux puissances ont un intérêt égal à vous asservir et se réunissent pour y parvenir?..... Tout nous presse de mettre fin à ces dissensions aussi funestes aux vainqueurs qu'aux vaincus; mais cette paix si désirable ne peut être négociée et conclue entre nous comme entre deux puissances indépendantes : il faut qu’un avantage signalé mette l’Angleterre en situation de dicter les articles de la réconciliation. Il est de son intérêt, autant que de sa sagesse, de la rendre aussi avantageuse à un parti qu’à l’autre; il faut en même temps parvenir à cette réunion sans verser un sang dont nous voulons être aussi avare que si déjà nous ne formions plus qu’un même peuple.

« Îl n’y a que le général Arnold qui puisse surmonter d'aussi grandes ditlicultés. .….

« Brave général, rendez à votre pays ce service important... Soyons unis d’une union d'égalité, et nous régirons l’univers ; nous le tiendrons soumis, non par les armes et la violence, mais par les liens du commerce, les plus légers et les plus doux que les hommes puissent supporter. »

Arnold, aveuglé par ses passions, égaré par son ressentiment, ne demandait qu’à se laisser convaincre.

Sa femme était trop bien disposée à encourager de telles résolutions; aussi se hâta-t-il de lui découvrir son dessein; mais elle fut la seule personne qui reçut ses confidences.

Le plan arrêté entre Clinton et Arnold était très-habilement conçu.

Arnold ferait en sorte d'obtenir le commandement de la forteresse de West-Point, le boulevard des Américains sur l'Hudson; it la livrerait aux Anglais, et les mettrait ainsi à même de détruire peut-être d’un seul coup l’armée américaine.

West-Point, situé à vingt lieues au-dessus de New- York, sur la rive droite de l’Hudson, était une position tellement forte par la nature et par l’art, que la trahison seule pouvait la faire tomber aux mains de l'ennemi. Le fort était construit sur un rocher à pic au pied duquel coulait le fleuve, et plusieurs rangs de batteries en défendaient l'approche; une chaîne de fer, tendue depuis ce rocher jusqu’à une île placée au milieu du fleuve, fermait ce seul bras par lequel les navires ayant un certain tirant d’eau pussent passer. C'était là que les Américains avaient leurs principaux magasins d'armes et de munitions, et ils étaient assurés, tant qu’il posséderaient West-Point, d'empêcher que les Anglais ne pénétrassent plus haut dans le pays, et de priver leur garnison de New-York des approvisionnements que la partie supérieure du fleuve pouvait leur fournir.

Arnold s'était bien engagé à livrer la forteresse, mais

il fallait en obtenir le commandement, On le voit alors complétement changer de conduite, de langage ct d’attitude. Il est plein des dispositions les meilleures pour le gouvernement; il se rapproche de ses anciens compagnons d'armes et leur parle de son désir d'effacer par de nouveaux services rendus à son pays les préventions dont il était l’objet. Le commandement du fort avait été confié au général Howe, homme d’un courage éprouvé, mais d'une capacité très-ordinaire, Arnold insinua aux amis puissants qu'il avait conservés dans l’état de New-York que, si ses blessures ne lui permettaient pas encore de monter à cheval, elle ne lui interdisaient pas cependant la défense d’une citadelle, Ceux à qui il fit part de son ambition furent touchés de ce qu’elle avait de légitime ct des motifs qui semblaient l'inspirer. Ils en parlèrent à Washington, ct le pressèrent d'y souscrire; celui-ci hésita longtemps.

« J'ai peine, disait-il au général Shuyler, à donner ma « confiance à un homme d'uno aussi mauvaise réputa- «tion, — Prenez garde, répliqua celui-ci, que, dans une « révolution, l’on n'est pas toujours maitre de choisir « parmi des hommes irréprochables. Ceux de la trempe « d’Arnold, tout vicieux qu'ils sont, peuvent rendre de « grands services, et il y a du danger à les laisser à l'écart « et dans l’oisiveté : il y aurait moins d'inconvénients à y « laisser un homme de bien. »

Washington, ainsi pressé, répondit à Shuyler qu'il avait d’autres propositions à faire au général Arnold; il voulait lui confier le commandement de l’armée d'attaque contre New-York, ajoutant toutefois que, s’il persistait à demander West-Point, il n’éprouverait pas de refus.

Arnold allégua de nouveau ses blessures, et dit que, jusqu'à son entière guérison, il ne désirait pas d’autre poste. « Eh bien, répondit Washington, en attendant que

« vous puissiez accepter un autre commandement plus « digne de vous, je vous donne celui que vous demandez. »

Quand Mme Arnold apprit cette nouvelle à Philadelphie, elle éprouva une émotion si vive qu'elle faillit se trouver mal. Mais elle seule, parmi son entourage, connaissant le dessein de son mari, personne ne songea à attribuer son trouble à la crainte ou à l'espérance de voir le complot avorter ou réussir; il était plus naturel de penser que, remplie d'ambition, elle était vivement impressionnée de la nouvelle qu’Arnold était revêtu d’un grand commandement militaire,

Pour prix de sa trahison, le général américain reçut la promesse d’un don de 30,000 livres sterling et du grade de brigadier général dans l'armée anglaise,

Arnold ayant pris le commandement de West-Point, le général Clinton lui envoya le major André, son aide de camp, jeune officier plein d'espérance et qu'il affectionnait beaucoup, afin de s'entendre sur les moyens par lesquels on livrerait la forteresse aux Anglais,

Le major s'embarqua à New-York, sur un bâtiment parlementaire, autorisé par les Américains à remonter l’'Hudson, jusqu'à une certaine distance au-dessous de West-Point, pour les échanges de prisonniers qui se négociaient entre les deux armées ennemies ; il se fit débarquer, à l'entrée de la nuit, dans un lieu convenu, en dehors des lignes américaines où Arnold ne tarda pas à se rendre. Celui-ci, trouvant l'endroit peu favorable, conduisit André vers une habitation située dans l’intérieur des lignes, où ils examinèrent les plans de la forteresse, et discutèrent les mesures qu’il convenait de prendre.

Arnold voulait qu’on profitât de l'absence de Washington, qui était allé conférer avec le général Rochambeau, Il annonça qu’un anneau de la chaine avait été détaché, sous prétexte de la réparer, en sorte que les bâtiments anglais pouvaient passer sans difficulté; de son côté il se chargeait d'occuper la garnison sur un autre point de la défense, Mais le major avait d'autres vues. Il exigeait, au contraire, qu'on a'‘tendit le retour de Washington, qui, n'ayant aucun soupçon, descendrait chez Arnold, où il serait facile de s'emparer de sa personne : cette capture devait désorganiser l'insurrection et assurer dans un temps prochain le triomphe définitif de l'Angleterre.

Devant cette proposition, Arnold hésita un moment : violer les lois saintes de l’hospitalité lui semblait un plus grand crime que vendre la liberté de son pays; mais, pressé par le jeune et ardent oflicier qui rêvait la gloire d'un si éclatant succès, il finit par consentir.

Cependant la conférence s’était prolongée toute la nuit, et, quand le jour arriva, la prudence ne permettait pas au major de partir, Il resta jusqu’à la nuit suivante, et regagna alors, sous un déguisement, le point du rivage où on l'avait débarqué. Le bateau qui devait l'attendre n'y était plus. L’attention dont il était devenu l’objet de la part des Américains l'avait contraint de s'éloigner. Le major sollicita vainement plusieurs bateliers américains de le conduire au bâtiment anglais, et leur offrit un salaire considérable ; cela même leur ayant paru suspect, ils s’y refusèrent.

Sa seule ressource fut de continuer sa route à pied, Il: passa heureusement devant plusieurs postes américains, ct allait se trouver hors de leurs lignes, quand, à la hauteur de Tarry-Town, village mi-parti, un homme armé d’un fusil, sortant d’un bois où il s'était tenu caché, s’élança soudain sur lui, et, saisissant les rênes de son

cheval, lui cria : « Où allez-vous ? » Au même instant accoururent deux autres hommes armés comme le prenier; c'était une des patrouilles de miliciens volontaires, qui gardaient les lignes et ne portaient pas d’uniforme. André, préoccupé de l’idée qu’il n’était plus sur le territoire ennemi, au lieu de leur répondre, leur demanda d’où ils étaient? Ils lui dirent:« Nous sommes d'en bas, » expressions relatives au cours du fleuve, qui signifiaient : Nous sommes du parti anglais, Et moi aussi, dit André, confirmé par cette ruse dans son erreur, et, prenant alors un ton de commandement : « Je suis, ajouta-t-il, un «oflicier anglais chargé d’une affaire pressée, et je ne « veux pas être retenu plus longtemps. — Vous êtes de « nos ennemis, dirent-ile, et nous vous arrêtons. »

On trouva dans ses bottes les plans de la forteresse de West-Point, et tous les détails du complot, écrit de la main d'Arnold. |

Le traître ne pouvait plus se soustraire que par la fuite à un châtiment ignominieux. Il avait appris en même temps ct l’arrestation d'André et l’arrivée de Washington. Dissimulant son agitation en recevant les deux ofliciers d'ordonnance qui précédaient de quelques heures le géneral en chef, il leur dit qu’il voulait aller seul à sa rencontre. Il court chez sa femme : « Tout est découvert, « lui dit-il : André est prisonnier; le commandant en « chef va tout savoir; il approche. Brülez tous mes pa- « piers ; je fuis à New-York. » Éperdu, il embrasse sa femme ct son enfant, prend le cheval d'un de ses officiers, arrive à fond de train vers l’'Hudson, se jette dans une barque qu'on tenait toujours prête, et, arborant le pavillon parlementaire, gagne un sloop anglais qui était en observation.

Lorsqu'on mit sous ses yeux les plans et les projets saisis

sur le major André, Washington resta un instant consterné, puis s'adressant aux officiers qui l’entouraient, il leur dit : « J'ai cru qu'un général habile, intrépide, qui «avait souvent versé son sang pour son pays, méritait « de la confiance, et je lui ai donné la mienne. Je recon- « nais aujourd'hui, et pour toute ma vie, qu'il ne faut « jamais se fier à ceux qui manquent de probité, quelques « talents qu’ils puissent avoir, Arnold nous a trahis, »

Et cette trahison arrivait au moment où allait se livrer la bataille décisive, grâce aux plans que venaient d’arrèter Washington et Rochambeau, aux conférences de Hartfort, pour préparer la campagne de 1781.

Ces deux généraux affermissaient les bases de l’indépendance et de la liberté d’un des plus vastes pays de l'univers, au jour, au moment même où Arnold en préparait l’asservissement au prix de sa propre gloire et de son honneur.

Cette odieuse tentative frappa le pays de stupeur ; on recueillit avec effroi les circonstances du péril auquel on venait d'échapper, ignorant si d'autres dangers n'étaient pas à craindre, si le traître n'avait pas de complices,

On prit de toutes parts les précautions exigées par la prudence, Le général Heath, homme loyal et vigilant, remplaça Arnold à West-Point, Green garnit les forts, et fit avancer une division jusqu'auprès des Anglais ; des messagers furent envoyés à tous les États de l'Union et au général français pour les informer de ces événements.

Arnold n'avait pas de complices ; ses deux aides de camp, un instant soupçonnés, ignoraient ses desseins.

Le conspirateur qui a pris des confidents de son secret s'est en mème temps donné des maitres dont il a tout à redouter, indiscrétion, faiblesse, remords; il s'associe ordinairement des hommes qui ne lui offrent d'autre garantie que leurs vices, leur cupidité et le désordre de

leurs affaires. On se souvint, depuis, de plusieurs circonstances qui ont donné lieu de croire qu’il avait eu d'abord l'intention d’entrainer quelques officiers dans sa défection, mais de plus müres réflexions l'avaient fait changer de dessein.

Un géneral en chef qui veut livrer une forteresse, une armée, inspire à ses soldats la confiance, les emploie sans qu’ils s'en doutent à servir ses projets, et, quand il se découvre, les choses sont tellement avancées que les plus braves doivent rendre les armes,

On a vu comment la trahison avait échoué; il restait à punir les traîtres.

Les perquisitions faites dans la maison d’Arnold, l'examen de ses papiers, ne donnèrent aucun résultat relativement au complot : Mme Arnold avait eu le temps d’enfaire disparaître les traces. Mais des registres qu’on avait négligé de détruire donnèrent la preuve des exactions dont Arnold s'était rendu coupable antérieurement, et au sujet desquelles il avait été réprimandé par le général en chef.

On trouva chez Mme Arnold des lettres où M. de la Luzerne était assez légèrement traité; l’envoyé de France, à qui on les remit, se contenta de les brüler sans les lire. On y trouva également des lettres d'André, de New- York; on y chercha un motif d’arrestation contre Mme Arnold ; mais le magistrat qui avait deux ans auparavant poursuivi Arnold, dit à ceux qui voulaient se constituer accusateurs : « Mme Arnold est une excel-

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