‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 35 sur 48 · Barbé-Marbois · texte numérisé non relu

Barbé-Marbois

lente épouse ct une bonne mère de famille; elle cest assez malheureuse, ne l’inquiétons pas sur ses sentiments politiques. » Au moment de la fuite précipitée de son mari, la malheureuse femme avait perdu connaissance; les cris de son enfant l'avaient rendue à la vie. « Mon mari est-il sauvé ? » s’écria-t-elle aussitôt en interrompant ses domestiques. Washington eut la délicatesse de l’informer qu’Arnold avait échappé à ceux qu’on avait envoyés à sa poursuite,

Celui-ci demanda, par une lettre écrite à bord du Vullur, qu’elle pût, à son choix, rejoindre ses proches à Philadelphie ou se réunir à lui. Elle opta pour ce dernier parti; mais avant de rejoindre son mari, elle voulut dire adieu à sa famille. Elle partit pour Philadelphie, et arriva au moment où Arnold allait être brülé en effigie. On lui épargna ce triste spectacle, et elle ne fut pas même exposée à un interrogatoire.

On n'ignorait pourtant pas l'influence pernicieuse qu’elle avait exercée sur son mari; mais la honte attachée désormais à son nom semblait une punition suffisante de ses fautes.

La victime expiatoire de cette odieuse trahison ailait ètre le moins coupable des trois agents du complot.

Le major André, qui avait été arrèté comme espion, écrivit d'Old-Salem à Washington, le 5 septembre 1780, cette lettre fière et respectueuse :

Monsieur,

« Je prie v.tre Excellence de croire que mon seul but en m'adressant à elle est de me défendre de l’imputation d'avoir fait un vil métier dans des vues de trahison, Je vous écris pour conserver ma réputation ct non ma vie. Votre prisonnier est le major John André, adjudant-

A, JOUAULT. 1?

général de l’armée anglaise, Les lois de la guerre permettent de prendre avantage de l'influence qu’on a sur un général ennemi. Autorisé par sir Henry Clinton, je suis venu pour conférer avec un des vôtres; j'étais en uniforme ct je m’exposais bravement: mais, sans égard pour des conditions convenues et sans me prévenir, on m'a fait passer la ligne de vos postes, et je me vois votre prisonnier dans la situation abjecte d’un ennemi déguisé, J'ai tout avoué; mais il me reste à vous faire une demande, et je sais que je ne puis mieux l’adresser qu’à vous. Si les lois d’une politique rigoureuse veulent que je subisse la mort, je demande d’être traité comme un homme qui n’a rien fait de déshonorant. »

Washington, quelle que fût son humanité, ne pouvait enfreindre les décisions du congrès, et rien n'était FADAIe d'arrêter le cours de la justice,

On convoqua un conseil de guerre, composé de six majors généraux et de huit brigadiers généraux, parmi lesquels figurèrent deux étrangers, le général français Lafayette, et Steuben, général allemand.

L'attitude d'André devant ses juges fut noble et digne; il ne chercha pas à se justifier : « Je ne m’avoue pas coupable, dit-il; mais je suis résigné à mon sort. »

La sentence du bureau fut qu'André devait être traité comme espion de l'ennemi, et que, conformément à la loi et aux usages des nations, il avait mérité la mort.

André entendit d’un cœur ferme cette sentence, et repoussa une proposition qui consistait à prêter sonconcours pour faire enlever Arnold de New-York : si le coup réussissait, on faisait grâce au prisonnier.

Le général Clinton descendit jusqu'à la prière pour sauver la vie d'André; l’audacieux Arnold écrivit une lettre de menaces, disant qu’il vengerait la mort du

major par des représailles terribles sur les officiers de l'armée américaine qui tomberaient en son pouvoir.

André, quoique justement condamné, inspirait un intérêt général. Il était bravement résigné à la mort. Mais quel genre de mort l’attendait? Le jugement était muet sur ce point. Les espions, d’après les lois. subissent une mort infamante. Serait-il fusillé ou pendu ?

Dans cette perplexité, André écrivit encore à Washington :

« Ma vie a été consacrée à l’honneur; les souvenirs que j'en conserve ne sont troublés par aucun remords, et ils m'élèvent au-dessus de la crainte de mourir. Votre Excellence ne rejettera pas une prière que je lui adresse, si près de mon dernier moment; je fonde mon espérance sur cette bienveillance mutuelle qui existe entre tous les soldats et que vous aurez pour moi; faites en sorte, monsieur, que le tribunal m’accorde un genre de mort qui se concilie avec les sentiments qu’éprouve un homme d’hon+ neur, Si j'ai pu vous inspirer quelque estime; si dans mon malheur, je suis désigné comme une victime de la politique plutôt que du ressentiment, votre cœur sera

touché, et j'espère apprendre que je ne mourrai pas à un gibet. »

Sa prière ne put être exaucée, Le cas d'espionnage prouvé n’admettait pas qu'un ennemi fût passé par les armes. En marchant au lieu de l'exécution, raconte Bancroît, André affectait de sourire; mais la réalité de sa violente émotion se trahit quand il arriva au lieu fatal; il n’en garda pas moins un empire courageux sur lui-même, « Je suis, dit-il, réconcilié avec ma destinée, mais non pas « avec le genre de ma mort, » On lui demanda, au dernier moment, s’il avait à dire quelque chose : « Rien, ré:

« pondit-il, si ce n’est que je vous requiers de rendre té- « moignage au monde que je meurs comme un brave sol- « dat, »

Arnold fut payé de sa trahison : outre les 30,000 livres sterling qui lui avaient été promises, il reçut le titre et le rang Ge brigadier générai dans l’armée anglaise et servit en cette qualité jusqu’à la fin de la guerre,

Pendant qu’il se battait contre sa patrie dans les rangs ennemis, il avait l’habitude, toutes les fois qu'il faisait des prisonniers américains, de les interroger. Il demanda, un jour, à l’un d’eux, ce qu'on ferait de lui s’il était fait prisonnier par les soldats de l’Union, L’Américain hésitant à répondre, Arnold le pressa de s’expliquer avec franchise : « Eh bién, lui dit le prisonnier, je crois qu’ils en- « seveliraient avec les honneurs de la guerre cette jambe « blessée deux fois quand vous serviez avec tant de gloire « la cause de la liberté. Le reste du corps serait livré « à l’infamic. »

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