CHAPITRE VIII
PRISE DE YORK-TOWN, — PAIX DE 1783 — RETRAITE DE \WASHINGTONe
L'armée américaine du Nord, sous Washington, et l’armée du comte de Rochambeau, ayant opéré leur jonction sur l’Hudson, on songea d’abord à attaquer les Anglais à New-York. Mais les alliés changèrent subitement leur plan de campagne, et tandis que le commandant anglais, sir Henry Clinton, croyait toujours New-York menacé, Lafayette et Rochambeau marchèrent rapidement avec 12,000 hommes vers les États du Sud, où une victoire importante devait bientôt terminer la guerre.
Ce paÿs était devenu le principal théâtre des opérations militaires, La Géorgie, les Carolines et la Virginie étaient tour à tour témoins des combats que livraient les Anglais et les Américains. Le général Green, secondé par Kosciusko, faisait tète partout au corps de Cornwallis; celui-ci traitait en rebelles ceux qui tombaient dans ses mains; ce n'était pas une guerre étrangère, mais une véritable guerre civile qui désolait ces malheureuses contrées.
Les principales forces de l'Angleterre se trouvaient alors rassemblées à York-Town. Les alliés réunirent autour de cette place l’armée la plus nombreuse qu’on eût vue en Amérique : elle se composait de vingt mille hommes, dont sept mille Français, et parmi les Américains il y avait très-peu de milices. Le dernier jour d’août 1781, une flotte française commandée par de Grasse arriva dans la baie de la Chesapeake; les Français et le général américain se décidèrent, d’un commun accord, à attaquer Cornwallis, qui s'était fortement retranché à York-Town. Washington, quittant avec son armée la région de l’Iudson, exécuta une marche rapide sur la Virginie, Clinton cssaya en vain de le rappeler en arrière, en envoyant Arnold dévaster le Connecticut.
Washington ne se laissa pas détourner de son dessein ; il opéra sa jonction avec Lafayette et les troupes françaises, déjà débarquées devant York-Town. Elles étaient commandées par le comte de Rochambeau. Le ?8 septembre, les armées alliées prirent leurs positions respectives. Leurs batteries ne tardèrent pas à ouvrir le feu. Les boulets rouges incendièrent dans le port quatre vaisseaux anglais. Deux ouvrages avancés, placés de manière à gèner beaucoup les assaillants, furent pris d'assaut, l’un par les Américains, l’autre par les Français, avec un sang froid héroïque qui parut à Washington une sûre garantie du succès.
Des brèches ne tardèrent pas à être pratiquées aux fortifications anglaises. Une sortie désespérée, couronnée d'abord de succès, se trouva finalement n'avoir produit aucun résultat. Les batteries des assiégeants se rapprochaient peu à peu, et tout espoir disparut. Cornwallis ne voyait plus qu’une chance d'échapper au sort qui l’attendait, et il résolut de tenter l’aventure, Sur la rive opposée de la rivière d’York se trouve la Pointe de Gloucester, où
2,000 Français s'étaient retranchés. Le plan du général anglais consistait en ceci : détruire ses bagages, abandonner ses malades et ses blessés, faire traverser la rivicre à ses hommes valides dans le silence de la nuit, et ouvrir un passage à travers les lignes françaises, puis faire monter à cheval le plus grand nombre de ses hommes qu'il lui serait possible, cet rejoindre Clinton à marches forcées.
Dans la nuit du 16 octobre, le premier détachement aborda sans encombre à la Pointe de Gloucester ; mais il s'éleva une tempête si furieuse que les bateaux montés par la seconde division furent entraînés dans le sens du courant de la rivière.
Comprenant que toute résistance était désormais inutil, Cornwallis demanda, le 17, une suspension d'armes, avec l'intention de se rendre. C’est dans la maison d’un certain M. Moore, situéo dans le voisinage de York, que furent réglées les conditions de la capitulation; et le 19 octobre, les troupes de terre, l'artillerie et les bagages furent livrés à Washington, les navires cet leurs équipages à de Grasse, Il y avait en tout 7,015 prisonniers. Les Anglais avaient perdu au cours du siége 552 hommes; les alliés environ 300. 11,000 Américains et 5,000 Français avaient pris part au siége.
La reddition donna lieu à une scène imposante, De tous les alentours accoururent des milliers de patriotes, avides d'assister à l’humiliation de ces soldats sans pitié et de leur chef détesté, Les Anglais se présentèrent en grand uniforme, mais sans enseignes déployées, vu que cet honneur avait été refusé à l’armée américaine lors de la reddition de Charlestown, Cornwallis n’apparut pas en personne, mais rendit son épée par l'intermédiaire du général O'Hara, Vingt-huit drapeaux furent remis à Ges sergents américains par pareil nombi : de capitaines anglais,
Malgré les excès dont Cornwallis et bon nombre de ses
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officiers s'étaient rendus coupables, ils furent traités avec beaucoup de considération par leurs vainqueurs. Le général anglais cependant ne pouvait prendre son parti de sa défaite. Un jour qu’il restait têle nue en présence de Washington, ce dernier lui dit : « Mylord, il fait froid, «ct vous feriez bien de vous couvrir. — Peu importe, « répondit Cornwallis en portant la main à son front, «peu importe ce qu’il adviendra désormais de cette « tête, »
La nouvelle de la prise de York-Town se répandit rapidement dans tout le pays; Washington chargea un de ses aides de camp de la porter à Philadelphie, La cloche de Ja Halle de l'Indépendance ne tarda pas à lancer au loin ses joyeuses volées, Les uns restaient muets de saisissement, d’autres pleuraient de joie. Le Congrès vota les plus
grands honneurs à tous ceux qui avaient concouru à remporter cette éclatante victoire.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant sur la belle conduite de l’armée francaise dans cette croisade pour la liberté,
Les chefs y surent allier une prudence consommée dans les desseins à une fermeté inébranlable dans l'exécution, Les soldats furent constamment aussi dociles aux ordres de leurs ofliciers que s'ils eussent été en garnison dans une ville de la Champagne, et les vieux régiments français se placèrent sans répugnance, et même avec joie, à côté de ces milices nouvellement levées, qui avaient en maints combats fait preuve d’un grand courage.
Parmi les chefs, plusieurs portaient des noms illustrés par les vertus et la gloire pendant une longue suite de siècles, Ils trouvaient l’armée américaine commandée par
des généraux et des capitaines tirés de toutes les professions, de celles qui n’ont rien de commun avec les armes, de celles même qui, en Europe, sembleraient en éloigner. Toutefois les habitudes d’une franche égalité s’'introduisirent d’abord ; les nouveaux venus avaient complétement oublié les priviléges de la naissance, déposé cet orgueil dont les plus raisonnables ont peine à se défendre, et sur lequel les Anglais fondaient l'espoir d'une division entre les alliés. Les Américains, à leur tour, savaient gré aux Français de cette familiarité que n’accompagnait aucune apparence de contrainte et à laquelle ils s'étaient peu attendus.
Les bonnes dispositions réciproques des alliés rendirent les communications et les opérations combinées plus faciles ; la subordination et la discipline se fortifièrent par une sorte d'émulation. Le général français témoigna surtout le plus grand respect pour les usages du pays et une entière soumission à des lois dont il avait tous les moyens de s'affranchir, Étranger parmi ces peuples, il s'étonnait d'exercer sur eux une autorité presque égale à celle de leurs propres magistrats, et un jour qu’il en demandait la cause, un Américain lui dit : « C’est parce que, chef tout-puissant d’une armée étrangère, vous respectez nos lois. » |
La prise de York-Town termina la guerre ct assura l'indépendance de l'Amérique.
En apprenant cette nouvelle imprévu, le chef du ministère anglais, lord North s’écria : « Mon Dieu! tout est fini ! tout est fini ! » Il dut se retirer avec tous ses collègues, le 20 mars 1782, et céder la place à un cabinet opposé à toute poursuite ultérieure de la guerre. Des ordres expédiés en
Amérique aux généraux anglais leur enjoignirent de cesser les hostilités, Adams, Franklin, Jay et Laurens, chargés par le congrès de négocier la paix, après en avoir établi les bases dans des articles préliminaires signés à Paris le 30 novembre 178?, signèrent également à Paris, le 3 septembre 1783, le traité définitif par lequel la Grande-Bretagne reconnaissait formellement la liberté, la souveraineté et l'indépendance des Jitats-Unis.
New-York, le dernier point de la côte encore occupé par les Anglais, fut évacué le 25 novembre 1783.
Ce fut une grande joie aux États-Unis, et la reconnaissance publique se partagea entre l’armée nationale ct celle des alliés, Le maréchal de Rochambeau et ses troupes, quand ils se rembarquèrent pour retourner en France, en reçurent les plus vifs témoignages de la part de la population, heureuse d’avouer que, sans leur généreux secours, la lutte eût été heaucoup plus longue, et son dénoûment incertain,
Quant à Washington, qui avait avec tant de courage ct de prudence dirigé la défense du pays, sans jamais désespérer de sa cause dans les moments les plus critiques, le peuple lui donna le titre de Libérateur de la patrie et le congrès décréta qu’une statue équestre transmettrait à la postérité son image vénérée et le souvenir impérissable de ses services.
À la fin de la guerre un mouvement sérieux avait éclaté dans l’armée, qui réclamait le paiement des arriérés de solde et de rations. Lie papier-monnaie émis par le congrès avait subi une si forte dépréciation que les troupes refusaient de le recevoir. La désaffection des soldats allait de jour en jour grandissant ; on craignait
mème une révolte provoquée par une adresse du major général John Amstrong, qui circula, en mars 1783, dans le camp de Newburg (New-Jersey) : cet oflicier invitait l'armée à prendre en main ses propres intérêts et à forcer le congrès et le peuple à faire droit à ses réclamations. L'influence de Washington put seule mettre fin à cet alarmant conflit ; ct, peu après, le congrès donna satisfaction aux troupes en acquittant une partie de larricré.
Ce devoir accompli, le ? novembre, le général en chef adressa ses adieux aux armées des États-Unis, Le 4 décembre, à New-York, il prit congé de ses officiers, et se rendit à Annapolis (Maryland) où le congrès se trouvait alors en session. Le 29, il demanda à ètre recu par l'assemblée, et, dans une séance solennelle, en présence d'un public nombreux, il déposa les pouvoirs dont il était revétu.
« Monsieur le président, dit-il, la guerre étant heureusement terminée, et l'indépendance pour laquelle nous avions pris les armes ayant été obtenue, j'en offre au congrès nos sincères remerciments, et le price de permettre que je dépose entre ses mains le commandement qu'il m'avait confié, Je ne l'avais accepté, malgré une juste défiance de nos forces, que parce que la justice de notre cause me faisait compter sur la protection du ciel. Cette protection ne m'a pas manqué. Plus je considère les dif. ficultés que j'ai traversées, vlus je sens croitre ma reconnaissance envers Dieu qui m'a soutenu, et envers mes concitoyens qui m'ont prêté leur appui,
« Qu'il me soit permis de parler surtout de ce que je dois à l’armée et aux braves officiers qui la commandaient ; je remercie en particulier ceux qui étaient placés auprès de ma personne, et qui sont restés avec moi jusqu’au dernier moment. Leur dévouement et leur courage leur donnent droit à la reconnaissance du pays.
« Je supplie, en me retirant, le Dieu tout-puissant de continuer sa protection à ma chère patrie, et à ceux qui sont appelés à la gouverner. Rien ne manquera à mon bonheur, si je vois ma patrie heureuse et libre, »
Le président lui répondit :
« Le congrès accepte la démission que vous donnez d'un commandement que vous avez exercé avec tant de succès et tant de gloire. La postérité n’oubliera pas que vous en avez accepté le péril dans un temps où nous étions sans alliés et sans appui ; que vous avez toujours donné , dans l'exercice du pouvoir militaire, l'exemple de l’obéissance aux lois et du respect pour le pouvoir civil, et que la confiance que vous inspiriez a contribué plus que toute autre chose à soutenir le courage de vos concitoyens.
« Comptez que les services de ceux qui vous ont sccondé dans cette noble tâche ne seront point oubliés, Ils trouveront dans le congrès la protection et la faveur qui leur sont dues,
« Jouissez du repos que vous avez si bien mérité ; la bénédiction de vos concitoyens vous suivra dans votre retraite, et la gloire que vous avez acquise y brillera aussi bien que dans le poste le plus élevé.
« Nous nous joignons à vous pour remercier la divine Providence de ses bienfaits, et pour la prier de nous continuer sa protection. Puisse-t-elle protéger surtout le plus cher et le plus illustre de nos concitoyens, et rendre son existence aussi heureuse dans la vie privée qu'elie a été glorieuse dans les camps. »
Après cette imposante cérémonie, Washington était retourné à Mount Vernon reprendre sa vie de famille et
ses travaux agricoles qu'il n'avait abandonnés qu’à regret, C'est de là qu'il écrit alors en France cette lettre charmante qu'on ne peut lire sans une profonde émotion.
« MounT VERNON, 1er février 1784.
Au marquis de Lafayette,
« Mon cher marquis, — Enfin, je suis devenu un simple particulier sur les bords du Potomac; et à l’ombre de ma vigne et de mon figuier, délivré du tumulte des camps ct des scènes agitées de la vie publique, je jouis avec délices de ces plaisirs paisibles que ne peuvent guère comprendre le soldat qui poursuit sans cesse la renommée, l’homme d'état, dont les jours sans repos et les nuits sans sommeil se passent à méditer des plans pour le bonheur de sa patrie, et peut-être pour la ruine des autres peuples, — comme si ce globe n'était pas assez grand pour nous tous, le courtisan qui épie constamment la figure de son prince, dans l'espoir d'obtenir un sourire gracieux. Je ne me suis pas seulement retiré de tous les emplois publics; je me retire encore en moi-même, et je pourrai contempler la solitude et suivre les sentiers de la vie privée avec une vive satisfaction. N’enviant personne, je suis décidé à être content de tout le monde; et tel étant, mon cher ami, l’ordre de ma marche, je descendrai doucèment le fleuve de ma vie, jusqu’au moment où je m’endormirai avec mes pères, »
À la fin de la mème année, le chevalier de la Luzerne manifesta à Washington le désir qu'auraient Louis XVI et toute la cour de le recevoir à Versailles.
Washington déclina cette invitation dans une lettre qui mérite d’être ici rapportée.
« MounT VERNON, 5 décembre 1784.
Au chevalier de la Luzerne.
« Votre prompt et aimable souvenir, après votre arrivée à la cour de Versailles, au milieu des plaisirs de la cour et des félicitations de vos amis, me fait un grand honneur et excite ma plus vive reconnaissance, Que votre auguste souverain, que son aimable Cpouse, et que les princes, ses frères, daignent s’intéresser aux circonstances de ma vic et désirent les connaitre, c’est là un ces incidents les plus flatteurs, et cette idée me touche beaucoup plus que je ne puis le dire.
«Si le nom de votre souverain a été cité dans votre lettre avec son approbation ou son autorisation, vous savez, monsieur, jusqu’à quel point mes respectueux remerciments sont dus, et peuvent être présentés avec convenance, Je ne veux pas être indiscret, ni dépasser la ligne que l'usage a tracée. Bien que je sente plus de respect et de vénération pour le roi et pour la reine, que je ne puis l’exprimer, je dois, en cette circonstance, m'en reposer sur ce tact parfait que vous possédez pour leur frire connaître mes sentiments, et sur votre bonté plutôt que sur mes faibles efforts, »
M. de la Luzerne lui répondit à ce sujet :
« J'ai exécuté vos commissions auprès de Sa Majesté et de la famille royale ; le roi regrette que vos affaires domestiques le privent du plaisir de voir un homme dont les talents et les vertus ont fait le bonheur de sa patrie, et ont excité l'admiration de tous les autres pays. » (Paris, 15 février 1785).
On montre encore aujourd'hui à la bibliothèque de Mount Vernon un portrait en pied de Louis XVI dans son costume d’apparat, magnifique gravure offerte à Washington par le roi. Le cadre doré qui l'entoure a été fait tout exprès : il porte en haut, entouré d’emblèmes choisis, l’écusson royal de France, et au bas les armoiries de la famille Washington ; aux angles, les monogrammes du Roi et du Président : L, XVI. et G. W. !,
4. Singulier rapprochement ! A peu de distance du portrait royal se trouve un tout autre souvenir : la clef de Ja Bastille, envoyée par Lafayette à Washington, en mai 1790, et confiée aux soins de Thomas Payne, alors à Londres, avec une esquisse au crayon représentant Ja destruction de l'édifice. Le tout était accompagné d’une lettre où Lafayette disait :
« Permettez-moi, mon cher général, de vous offrir une vue de la Bastille telle qu’elle était quelques jours après que j'en eus ordonné la démolition, ainsi que la principale clef de la forteresse du despotisme. C’est un tribut que je dois, comme fils, à mon père adoptif — comme aide-de-camp, à mon général — comme missionnaire de la liberté, à son patriarche, »
Washington répondit :
« J'ai reçu par un courrier votre affectueuse lettre du 47 mars, ct, par un autre, le gage de la victoire remportée par la liberté sur le despotisme ; ce sontlà deux témoignages de votre amitié et de votre estime, pour lesquels je vous prie d’accepter mes remerciements les plus sincères. Dans ce grand sujet de triomphe pour le Nouveau-Monde et pour l’humanité tout entière, on n’oubliera jamais quelle part éminente vous y avez prise, quel éclat vous avez réfléchi sur un pays où vous avez déployé pour la première fois vos grandes qualités, »