CHAPITRE I
ORGANISATION DES SERVICES PUBLICS. — LA MAISON DU PRÉSI- DENT. — MORT DE LA MÈRE DE WASHINGTON,
Le 4 mars 1789, Washington avait inauguré à New- York la première présidence de la République amcricaine; le 5 mai suivant, de l’autre côté de l'Atlantique, les États-Généraux qui allaient devenir l'Assemblée nationale étaient ouverts à Versailles par Louis XVI. En signalant cette coïncidence, nous n’entendons pas établir une comparaison impossible entre ces deux grands faits. En Amérique la révolution de 1776, essentiellement conservatrice, avait eu pour but de maintenir et de défendre contre des usurpations récentes les mœurs et les droits établis depuis un grand nombre d'années ; elle n’apportait aucun changement dans l’état social. C’est une tâche plus facile de faire une nouvelle constitution politique quand on peut l'appuyer sur des mœurs et des droits anciens et que l'état social ne subit aucun trouble. En France, ce fut le contraire. La révolution avait non-seulement à décréter une nouvelle constitution, mais encore à former de nouvelles mœurs; à faire du même coup non-seulement des
lois politiques qui déterminent la forme du gouvernement, mais encore les lois sociales qui régissent la famille, la propriété, les successions, les contrats !.
La constitution des États-Unis ne touchait qu'aux intérèts généraux et communs de treize communautés poliques souveraines chez elles, qui n'avaient rien changé i leur droit de famille et de propriété. La mettre en œuvre présentait sans doute des diflicultés assez grandes, mais point insurmontables, car elles tenaient plus à des vues différentes sur les moyens qu'à des divergences fondamentales sur le but.
On s’accordait unanimement ‘sur les vérités suivantes : — l'ous les hommes sont créés égaux; — il sont doués de certains droits inaliénables ; — parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Mais les uns considéraient l'autorité du congrès comme destructive du but que l’on voulait atteindre, les autres au contraire voyaient le danger dans la souveraineté des États. De là deux partis qui vont diviser la société américaine dés le début de Ia République À, le premier ayant à sa tête Thomas Jefferson, le second George Washington.
Le congrès avait créé trois départements ministériels : le département d'Etat (embrassant les affaires étrangères
L. L'AUSTIN ADOLPHE HÈLIE. Les constitutions de la France, Paris, A. Maresq, 1873.
2. Anti-fédéralistes ct Fédéralistes; les premiers s'appellent aussi à cette époque républicains. De nos jours ces deux partis ont en quelque sorte changé de ncm. Les anti-fédéralistes, les républicains de 1789 sont devenus les démocrates ou partisans de la doctrine du droit des Ét tuts, et les anciens fédéralistes les défenseurs du pouvoir central ct des droits du congrès portent le rom de républicains.
PRÉSIDENCE DE WASHINGTON 217 et intérieures), le département de la guerre (armée et marine), et le département du Trésor, dont les titulaires, nommés et révoqués à volonté par le Président, seul responsable, devaient avec le procureur général former son cabinet
Une longue expérience des affaires publiques, une haute position politique et des talents signalés désignaient Thomas Jefferson comme un homme éminemment propre à diriger le département d’État. Washington n'hésita pas à le lui conficr.
Alexandre Hamilton fut mis à la tète de la trésorerie. Son esprit transcendant, son intégrité, sa fermeté et son patriotisme étaient bien connus du Président. Dans la convention, Hamilton avait désapprouvé et combattu quelques-uns des principaux articles de la Constitution : il n’en mérite que plus d’éloges, car lorsque cet acte eut été sanctionné par la majorité comme ce qu'on pouvait espérer de mieux dans les circonstances, Hamilton, renoncant à ses idées, se réunit cordialement aux partisans de la constitution, et lui prêta tout le concours de son éloquence et de sa forte argumentation.
Henri Knox conserva l'emploi de secrétaire de la guerre, qu'il avait occupé sous la confédération. Washington l'estimait comme oflicier, comme homme et comme ami; la süreté de ses principes et ses services publics lui avaient attiré la confiance générale.
Le poste de procureur général fut donné à Edmond Randolph, qui s'était distingué soit par ses succès au barreau, soit par la manière dont il avait rempli les fonctions de gouverneur de la Virginie.
Restait la distribution des emplois. Inutile de dire que le président était accablé de demandes qui lui causaient beaucoup de soucis, Décidé à ne pas se laisser influencer
dans ces nominations par des considération de famille ct d'amitié, il ne considéra que trois choses dans ses choix : l'aptitude des personnes aux emplois; les droits acquis et les malheurs éprouvés au service du pays ; enfin une réparlition aussi juste que possible entre les individus appartenant aux différents États de l'Union.
Son premier soin fut d'organiser la cour suprème chargée d’administrer la justice et de veiller à l’exécution des lois relatives aux affaires nationales.
« Profondément convaincu disait-il, que l’administration « de la justice est la plus ferme colonne d’un bon gouver- « nement, j'ai considéré la première organisation du « département judiciaire comme une chose extrèmement « essentielle pour le bonheur du pays et la stabilité de « son système politique. Le choix des hommes les plus « propres à interpréter les lois et à rendre la justice à « donc été constamment l’objet de ma vive sollicitude. » Il plaça à la tète de la cour suprême John Jay : aucun homme dans la nation ne pouvait inspirer plus de conliance par son habileté et ses conseils, aucun n’était plus apprécié pour les services rendus à son pays, plus estimé pour ses vertus privées. Le choix de ses collègues ne fut pas moins heureux, et les premiers magistrats de la cour suprème, clef da voûte du nouvel édifice politique, la placèrent dès le début au rang qui lui avait été conféré par la constitution, grâce aux talents, aux connaissances et à l'intégrité qu’ils déployèrent dans l'exercice de leurs hautes et délicates fonctions.
Pour le règlement de sa vie intime, de sa maison, de ses relations oflicielles, laissons parler Washington,
Il écrit de New-York, le 26 juillet 1789, à M. David Stuart, pour lui demander ce que l'opinion publique pensait de lui, des mesures qu'il avait prises, des hommes dont il s'était entouré :
« À une certaine distance du théâtre de l’action, la vérité n’est pas toujours rapportée sans embellissements ; elle est quelquefois complétement dénaturée par suite de l'ignorance des causes qui ont produit les effets que l'on blime. Ceci me conduit à penser que le système que j'ai trouvé indispensable d'adopter, à mon arrivée en cette ville, pourrait avoir subi des censures sévères, et avoir été attribué à des causes très-différentes des motifs qui me dirigent.
« Je veux parler, premièrement, de l’usage de ne rendre aucune visite; secondement de la désignation de certains jours pour recevoir en général, sans exclure toutefois les visites les autres jours, dans des circonstances particulières,; troisièmement enfin, de l’usage de n’inviter personne à ma table, dans le principe, et ensuite de me borner auxfonctionnaires publics, Au bout de peu de jours, la nécessité de ces premiers points fut si clairement démontrée que, si je n'avais adopté cette marche, j'aurais été hors d'état de m'occuper d'aucune espèce d’affaires, à moins que je n’y eusse consacré les heures destinées au repos et au sommeil ; car, dans le moment où j'avais fini de déjeuner, jusqu'au diner, et ensuite jusqu’à l’heure du coucher, je ne pouvais me délivrer de la gène d’une visite que pour en subir une autre. En un mat, je n'avais aucun loisir pour lire les dépêches qui fondaient sur moi de tous les côtés ou pour y répondre.
« Quant au troisième point, j'appris bientôt, par des voies très-respectables , qu’il n’était pas moins essentiel que les deux autres , si le président voulait conserver la
dignité et le respect dus au premier magistrat. Une conduite opposée avait entrainé les derniers présidents des congrès dans des embarras insurmontables et avait attiré, à cet égard, sur ces fonctions un mépris complet. Leur table était regardée comme une table publique, cet tous ceux qui pouvaient se faire présenter pensaient qu’ils avaient le droit d'y être invités. Bien que la table fut toujours encombrée (la compagnie y était fort mêlée, et le président n'était guère considéré que comme mailre d'hôtel), c'était une chose impraticable, et l’on offensait autant de gens que si l’on n'avait pas tenu table ouverte. »
Quand Washington invitait à sa table ies ministres plénipotentiaires, les officiers du gouvernement et les étrangers, il n’y avait ni ostentation ni contrainte, et l’on voyait toujours régner chez lui la mème aisance et la même simplicité avec lesquelles il recevait ses hôtes à Mount Vernon.
On n'admettait aucune visite le dimanche. Le matin, Washington allait régulièrement au temple, et, dans l'après-midi, il se retirait dans son appartement particulier. La soirée se passait avec sa famille; il venait quelquefois un ami intime, mais la société en général n'était pas admise,
Washington introduisit dans sa résidence de New- York, le même ordre, la même économie qu'à Mount Vernon. Tout le personnel relevait d’un intendant muni de ses instructions générales, qui lui soumettait chaque semaine les comptes et mémoires des marchands, avec les pièces à l'appui, Il pouvait dire avec Sénèque : « Je tiens un compte de mes dépenses; je ne puis pas affirmer que je ne perds rien, mais je puis vous dire ce que je perds, ct expliquer pour quoi et «2 quelle manière, » Malgré l'économie la plus sévère, les dépenses de sa charge dépassaient ordinairement les ?5,000 dollars que la loi
alloue chaque année comme traitement au président des États-Unis,
Au mois de juillet, Washington fit une grave maladie qui mit un instant sa vie en danger, et dont il se ressentit jusqu’à la fin de ses jours. A peine avait-il recouvré quelques forces qu’il apprit la mort de sa mère, qui succomba au mois d'août, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. Toutes les joies que l'amour orgueilleux d'une mère peut éprouver des succès et de la renommée d'un fils tendrement chéri et soigneusement élevé, Mary Washington eut dû les ressentir, mais elle ne connut ni la vanité ni l'orgueil; rien n'altéra la simplicité de ses mœæurs, rien n’amena de changement dans sa conduite et dans sa manière de vivre.
Lorsqu'elle entendait faire l'éloge du héros de la guerre de l'Indépendance, du fondateur de la République, le plus souvent elle gardait un silence embarrassé ou se contentait de répondre qu'il avait été bon fils, et qu’elle croyait qu'il avait rempli ses devoirs d'homme et de citoyen.
Elle s'était, en dernier lieu, fixée à Frédéricksburg. Toutes les fois que Washington allait la voir dans cette résidence, mème à l'apogée de sa grandeur, il se trouvait comme reporté aux scènes et aux habitudes domestiques de son enfance. Peu de temps avant de quitter Mount Vernon pour se rendre à New-York, il alla passer une journée près d'elle ; il la trouva très-affaiblie et lui dit un dernier et touchant adieu, convaincu qu’il ne la reverrait jamais, Quand la fatale nouvelle lui parvint, il écrivit à sa sœur ces paroles pleines de résignation : « Quelque imposante et quelque douloureuse que soit la mort d'une mère, c’est une consolation de savoir que le ciel a épargné la nôtre jusqu’à un âge que peu de gens dépassent, et qu’il lui a accordé la faveur de jouir de toutes ses fa-
cultés mentales, et d'autant de force corporelle qu’en conservent ordinairement les personnes de quatre-vingts ans. Ses vertus lui ont assuré une place dans un monde plus heureux, notre devoir est de nous soumettre aux décrets du Créateur. »
Pour rétablir sa santé, faire diversion à ses chagrins, dans le but aussi d'examiner l’état du peuple et les dispositions générales des esprits, il fit un voyage dans les États de l'Est, théâtre de ses premières campagnes, Il quitta New-York vers le milieu d'octobre, accompagné de ses deux secrétaires, M. Lear et M. Jackson. Son absence dura un mois. Il voyagea dans sa voiture, et, passant par New-Haven, Hartford, Worcester, Boston, Salem et Newburgport, il alla jusqu'à Porstmouth, dans le New- Hampshire. Il revint par un autre chemin, traversa l’intérieur du pays jusqu’à Hartford, et rentra à New-York.
Ce voyage le satisfit sous tous les rapports: : non-seulement il receuillit partout des preuves de vifattachement, mais il put se convaincre de la prospérité croissante du pays, et de la faveur que la constitution et l’administration du nouveau gouvernement acquéraient dans l'opinion publique.