juin 1790. — Cornélis de Witt
A. JOUAULT. Lo
Banque des États-Unis fut créée ; elle commença ses opérations en 1794, et un hôtel des monnaies fut établi à Philadelphie, où le siége du gouvernement avait été transféré pour dix ans, dès la fin de 1790,
Unifier la dette, créer un instrument de crédit et de circulation comme la banque nationale, c'était bien; mais cela ne suffisait pas, il fallait de l'argent ; et, quand il s’agit de lever des impôts, de graves désordres mirent en dan: ger les premiers jours de la jeune république.
Le Congrès avait imposé une taxe sur les esprits distillés, Dès l’année 1791 les comtés occidentaux de la Pensylvanie se coalisérent pour empêcher la perception de cet impôt. Les inspecteurs du revenu nommés par le gouvernement étaient insultés, menacés ; on les empèchait, même par la force, de remplir leurs devoirs, Le congrès remania la loi pour la rendre plus acceptable. Washington avait pris lui-même l'initiative de cette résolution.
Au mois de septembre 1792, il publia une proclamation solennelle, contre-signée par Jefferson, pour ordonner aux habitants de s'abstenir de toute association et de toute démarche tendant à entraver l’exécution des lois, et pour enjoindre aux magistrats et aux tribunaux d'exercer les pouvoirs dont ils étaient revêtus, et de faire comparaître les délinquants devant les tribunaux. On dressa des actes d'accusation contre quelques coupables, et l’huissier essaya de faire exécuter les arrèts rendus par la cour, Il fut attaqué par un corps d'hommes armés qui le saisirent et le maltraitèrent., Les mécontents passèrent d’un genre d’excès à un autre, tenant des réunions séditieuses, s’armant, insultant les officiers du
gouvernement, défiant les lois, jusqu’à ce qu’ils se fussent mis en insurrection et préparés à la résistance. Treize mille insurgés se déclarèrent en guerre ouverte avec le gouvernement, au sein même de l'État où siégeait le pouvoir central.
Le mouvement menaçait de devenir contagieux ; des symptômes de soulèvement se manifestaient dans la Virginie et le Maryland ; une répression prompte et énergique devenait indispensable, elle ne se fit pas attendre.
Comme mesure préliminaire exigée par la loi, Washington publia une proclamation datée du 8 août 1793, dans laquelle il sommait les factieux de se soumettre dans un délai de trois semaines, sous peine d’être dispersés par la force, Cedélai expiré, il mit la milice en réquisition, en s'adressant aux gouverneurs de New-Jersey, de la Pensyvalnie, du Maryland et de la Virginie. Quinze mille hommes sortis de toutes les classes de la société répondirent à son appel avec un empressement extraordinaire, « On vit des généraux se mettre à la tête d’un seul pelo- «ton ; des officiers supérieurs qui, arrivés aux lieux de « rendez-vous, ne trouvaient point de commandement de « leur grade, entrer dans les rangs et servir comme simples « soldats, sous leurs propres capitaines ; les hommes les «plus considérables du pays venir en grand nombre se « mèler à la troupe, et faire, jour après jour, de longues «marches, leur sac et leur fourniment sur le dos, cou- « chant sur la paille avec une simple couverture, sous une « tente de soldat, pendant les nuits glacées que l’armée « cut à supporter. Et, ce qui est peut-être plus frappant « encore : beaucoup de jeunes quakers, des familles les « plus respectables et les plus riches, sont entrés dans les «rangs, sans être retenus, et marchent avec les troupes. »
Le président passa l’armée en revue dans les lieux de
rendez-vous, à Cumberland ct à Bedford, deux endroits situés à environ trente mille l’un de l’autre ; il ordonna à chaque division de franchir les Alleghanys, de se réunir de l’autre côté, et d'agir contre les insurgés, selon les circonstances ; puis il retourna à Philadelphie vaquer aux autres affaires de l'État, laissant des instructions écrites au général commandant en chef.
Les insurgés n’opposèrent aucune résistance; les colonnes mobiles lancées à travers le pays signalèrent bien çà ct là la présence de quelques bandes errantes, mais rien qui présentât un point à l'attaque,
Grace à la rapidité et à l’énergie de la répression, il n’y eut pas de sang versé, pas de guerre civile, Washington en ressentit une profonde joie. Quelle plus éloquente réponse aux hommes qui prétendaient que les Américains étaient hors d'état de se gouverner eux-mêmes! « Ils ver- « ront, s’écriait-il, que le républicanisme n'est point le fan- « tôme d’une imagination malade. Au contraire, sous « aucune autre forme de gouvernement les lois ne sont « mieux défendues, la liberté et la propriété mieux assu- « rées, et le bonheur plus efficacement distribué à l’hu- « manité. »
Dans l'été de 1790 un soulèvement formidable commença dans les tribus du nord-ouest, dans ces territoires que la guerre de Sept Ans avait fait passer définivement sous la domination anglo-saxonne.
L’insécurité des colons, sur la frontière occidentale, attirait depuis longtemps l'attention du Congrès.
Des émigrants venus des États riverains de l'Atlantique s'étaient déjà établis sur divers points, dans les vallées de l'Ohio et du Mississipi.
En 1769, Daniel Boone, hardi chasseur de la Caroline du nord, accompagné de cinq hommes aussi entreprenants que lui, explorait les solitudes de ce qui porte maintenant le nom de Kentucky. Boone y retourna par la suite, emmenant une troupe plus nombreuse que la première vers la région fertile où il avait formé le projet de passer le reste de ses jours. Vivant, dans ces forèts luxuriantes, de la vie du chasseur et du trappeur, demandant à leurs carabines la subsistance de chaque jour, passant la nuit dans les plantations de cannes, tour-à-tour poursuivant les Indiens ou poursuivis par eux, prisonniers aujourd’hui, libres demain, ces aventuriers, dont le nombre, faible d’abord, s’accrut peu à peu, menèrent une vie accidentée dont le récit semble appartenir plutôt aux fictions du roman qu'aux réalités de l'histoire, Les naturels, opposés à tout empiètement sur leurs domaines, manifestaient une hostilité perpétuelle qui obligeait les blancs à une infatigable vigilance, Pontiac, le grand chef, avait succombé; mais la Petite- Tortue, un fameux guerrier Miami, était toujours pret, dès qu’il y avait quelques coups à porter à la race détestée des visages-pâles,
Dès 1783, alors que l'Angleterre eut mis bas les armes, les tribus de l’ouest, sous le commandement de la Petite-Tortue, avaient résolu de continuer la lutte, Une bande d'hommes sans principes avait récemment massacré quelques Indiens convertis par des frères Moraves, ct qui n'avaient nullement pris part à la guerre. Altérées de vengeance, les tribus de l'Ohio portèrent au loin la dévastation, faisant périr leurs prisonniers dans les plus cruelles tortures, Les blancs, bien que leur nombre cût augmenté ainsi que leur force, étaient à peine en mesure de repousser les attaques des farouches. Algonquins, En août 1783, une bande de sauvages parait devant la station
do Bryan, à cinq milles de Lexington (Kentucky), ct essaye d'attirer la garnison hors de ses palissades, N'y pouvant parvenir, ils feignirent de lever le siége; mais les vieux chasseurs, familiarisés avec ies ruses de guerre des Indiens, ne doutaient pas que ces derniers ne fussent en embuscade aux environs du fort. À ce moment critique, l'eau vint à manquer, et il fallait s’en procurer. La source était à peu de distance, près d’un bouquet d'arbres et d’un fourré où l’on supposait que les sauvages étaient cachés. Si les hommes étaient sortis, ils seraient immanquablement tombés sous les balles, et l'assaut aurait été donné au fort; mais on pensa que, si les femmes allaient à la source, les Indiens s’abstiendraient de faire feu, et attendraient une meilleure occasion. Les femmes qui se trouvaient dans le fort se chargèrent héroïquement de la périlleuse tâche, Elles se rendirent à la source d'un air indifférent, comme si elles n’eussent soupçonné aucun danger, emplirent leurs vases et retournèrent au fort, Pendant qu'elles puisaient leur eau, cinq cents carabines étaient braquées sur elles, mais pas un coup de feu ne partit, Les rusés pionniers du désert ne s'étaient pas mépris sur l'esprit indien. Le lendemain, sommation fut faite aux défenseurs du fort d’avoir à se rendre ; ces braves répondirent par un refus énergique, et les Indiens renoncèrent à leur entreprise,
Le Congrès ayant acquis des Indiens une vaste région au nord de l’Ohio, une nouvelle impulsion fut donnée à l'émigration. En 1788, une troupe d’émigrants venus de la Nouvelle-Angleterre fonda à Marietta le premier établissement qu’ait vu l'Ohio. C’est dans le courant de la même année que Matthias Denman acquit les terrains sur lesquels s'élève aujourd’hui la ville de Cincinnati. Avec l’aide d’un maitre d’école, il fonda là une ville; la première hutte en troncs d'arbres fut bâtie en décembre
1:89, sur l'emplacement qui forme aujourd'hui l’angle de la Grande Rue et de la rue de Front,
La situation périlleuse de ces importants établissements de la vallée de l'Ohio, et aussi les intrigues des Espagnols, qui s’efforçaient de séparer de l’union les régions de l'ouest, étaient pour Washington et pour le Congrès une source de perpétuelles inquiétudes, Le premier gouverneur du territoire fut le général Saint-Clair, oflicier distingué de l’armée révolutionnaire, Un fort, qui reçut le nom de fort Washington, fut bâti sur un point actuellement compris dans l’enceinte de Cincinnati, et où se trouvaient les restes d’un de ces vastes ensembles de fortifications que construisaient les anciens aborigènes, Lors de l'acquisition des terrains dont nous venons de parler, on avait eu bien soin d'obtenir la sanction de toutes les tribus qu’on pouvait y supposer intéressées. Mais d’autres tribus, qui n'étaient pas signataires du traité se prétendirent par la suite co-propriétaires des terrains, et prirent une attitude si menaçante que Île Congrès n'eut plus à choisir entre la paix et la guerre. Vers la fin de 1790, 1,400 hommes mal disciplinés et pauvrement équipés furent envoyés en expédition sous les ordres du général Harmer, contre les villages Miamis situés sur l'emplacement actuel du fort Wayne (Indiana). Ils atteignirent le but sans rencontrer d'obstacles, et les cultures des Miamis furent livrées à la dévastation. Harmer partagea alors son armée en détachements, qu’il lança à la poursuite des Indiens dispersés, Un de ces détachements ne tarda pas à être battu par le capitaine Wells, un kentuckien qui avait été dans son enfance enlevé par les sauvages et était devenu un de leurs chefs ; un autre détachement fut attiré dans une embuscade par la Petite- Tortue et taillé en pièces. Les débris de la malheureuse armée regagnèrent à grand’ peine le fort Washington.
La nouvelle des revers de Harmer produisit un mécontentement général, et le président se hâta de diriger sur les déserts une armée plus sérieuse. A la tête de cette armée fut mis le général Saint-Clair. S'avançant peu à peu sur le terrain de l'ennemi, il se trouva, le 3 novembre 1791, campé avec 1,400 hommes près d’une branche de la Wabash, en un lieu qui a reçu plus tard le nom de fort Recovery, Les Indiens étaient en force dans le voisinage, et, cette nuit-là même ils tinrent conseil au sujet du parti à prendre, L’âime de ce conseil était la Petite-Tortue. C'était un orateur passionné, un guerrier intrépide, haut de six pieds, bien musclé ; ses maniéres étaient nobles, ses traits bien accentués, l’expression de son visage hautaine. Il avait à cette époque quarante-cinq ans, il déployait dans sa toilette le luxe le plus imposant, il avait aux oreilles et au nez au moins vingt onces d’ornements d'argent, Dans la sombre assemblée réunie autour du feu du conseil, l’habile sauvage exposa un plan parfaitement conçu, qui pouvait avoir pour résultat la surprise et la défaite de l’armée américaine, et ce plan fut adopté par les autres chefs, entraînés par sa farouche éloquence.
Le 4 novembre, trois heures avant le lever du soleil, l’armée américaine prit les armes et fut passée en revue. Vers l'aurore les hommes furent renvoyés à leurs tentes pour se préparer à marcher immédiatement contre les villages indiens. A peine ces préparatifs étaient-ils commencés, qu'un coup de fusil se fit entendre sur le front de bandière. Tout aussitôt une grêle de balles s’abattit de toutes parts sur le camp. Les miliciens qui étaient en avant, se replièrent en désordre sur l'infanterie régulitre, mais celle-ci tint bon et soutint le feu contre l’invisible ennemi, bien qu'avec peu de résultats. Saint-Clair, tout malade et affaibli qu'il était, fit ce qu’il put pour
sauver ses troupes, Il se faisait transporter sur sa litière partout où l'action était la plus vive, distribuait ses ordres, dirigeait des charges vigoureuses sur les points les plus menacés, Par moments, il semblait qu’il allait avoir le dessus ; mais alors retentissait le hurlement de l'intrépide chef indien, répété par mille échos, et les Peaux- Rouges se ruaient de nouveau à l’attaque. Les pertes étaient sérieuses et il devenait évident que l'armée ne pouvait échapper à une destruction complète qu’en battant en retraite en temps utile. Une charge impétueuse fut exécutée par le colonel Darke, avec tant d’entrain que les Indiens furent forcés de reculer : — par la brèche ainsi ouverte, les tristes débris de l’armée se précipitèrent et effectuèrent en toute hâte leur retraite. On aida le général Saint-Clair à monter sur un des rares chevaux qui restaient et il put suivre ses troupes dans leur fuite. La nouvelle de ce désastre jeta partout la consternation ct fournit de nouveaux arguments à l'opposition. Une troisième expédition devenait nécessaire. Décidé à la faire diriger par un chef habile, Washington en confia le commandement au général Wayne.
Wayne, à la tête de plus de trois mille hommes, poursuivit avec circonspection la campagne contre les [ndiens de l’ouest. Le 13 août 1794 ayant atteint les rapides de Maumie, où l’ennemi s'était concentré, il envoya un parlementaire porteur de propositions et de paix, On demanda dix jours de réflexion, mais Wayne continua à avancer, et le 19, les tribus hostiles tinrent conseil. Enflés par leurs premiers succès, la plupart des chefs se prononcèrent nettement pour la guerre. Seul, Ia Petite-Tortue fut d’un avis contraire, À deux reprises, disait-il, on avait battu les Américains, on ne pouvait toujours compter sur un pareil succès. Les Visages- Pâles étaient aujourd'hui commandés par un chef qui
ne dormait pas, et quelque chose lui disait que l’on devait prêter l’oreille à leurs propositions de paix. On dédaigna les avis du prudent Miami, La guerre fut décidée, et on élut pour grand chef un guerrier Schawnie, la Jaauette-Bleue,
Cette nuit-là même, à une heure avancée, deux soldats de Wayne pénétrèrent dans le camp ennemi, dans le but de découvrir la décision prise, Les guerriers dormaient, les deux éclaireurs enjambant audacieusement ces corps étendus, trouvèrent éveillée une jeune fille indienne. Ils lui firent, avec leurs armes, un geste menaçant ; elle les suivit, et, l'ayant emmenée à bonne distance du camp indien, ils obtinrent d’elle les renseignements qu'ils désiraient. Jamais entreprise audacieuse ne fut plus lestement conduite, ni avec plus de succès,
Le lendemain matin, Wayne marcha sans délai contre le campement indien. Il fut accueilli par une chaude fusillade ; mais une charge intrépide chassa les Indiens de leur abri et les mit en déroute complète. On les poursuivit à plusieurs milles de distance, et il en fut tué plus de deux cents. On détruisit, dans un rayon de cinquante milles, tous les villages indiens et l’une des plus belles vallées de l’ouest fut complétement dévastée. Les Peaux. Rouges des territoires du nord-ouest furent tellement abattus par cette défaite que partout ils exprimérent le désir de faire la paix.
Wayne, en juillet 1795, les invita à un conseil et leur offrit de traiter avec eux, à la condition qu’ils renonceraient à tous les terrains situés à l’est d'une ligne tirée du fort Recovery à l'embouchure de la rivière Kentucky, c’est-à-dire au territoire de l’Ohio actuel et de partie de l'Indiana. Quelques-uns des chefs montrèrent de la répugnance à céder une aussi vaste région, On envoya un exprès au gouvernement pour le consulter à cet égard;
le courrier rapporta au général Wayne des instructions aux termes desquelles il devait, au lieu d’insister sur le tracé par lui proposé, accepter celui des Indiens. Toutefois, avant l’arrivée de ces ordres, Wayne avait gagné, non sans peine, l’assentiment de quelques chefs, et, jetant sur la table les instructions qu’il venait de recevoir, il déclara que le traité devait être signé tel quel. Il cut gain de cause. Ainsi finit cette guerre indienne qui pendant cinq ans troubla la sécurité des frontières et exigea les sérieux efforts du Congrès et du président.