‹ George Washington d'après ses mémoires et sa correspondance [microforme]Chapitre 43 sur 48 · WASHINGTON ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

WASHINGTON ET LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

La révolution française avait dû naturellement, à cause deses principes et de ses effets, faire vibrer une corde sensible aux États-Unis. La France réclama l'assistance de la jeune nation, et la majorité du peuple américain, par sympathie pour la nouvelle République et par haine contre l'Angleterre, eût vu avec satisfaction les États- Unis prendre une part active à la lutte engagée au delà de l'Atlantique.

A propos de cette question nous retrouvons les Américains profondément divisés. Le parti anti-fédéraliste, Jefferson en tête, avoue hautement ses sympathies pour la République française et son penchant à lui venir en aide. Washington et le parti fédéral se prononcent énergiquement pour la neutralité,

Ici, deux points à examiner : la politique de Washington au point de vue de l'intérêt de son pays, et ses sentiments sur la Révolution française,

Si la République a triomphé aux États-Unis, on peut dire qu’elle n’y est arrivée qu’en suivant les conseils de son

fondateur, dont le testament et les exemples servent encore de guide aux républicains d'aujourd'hui, de l'autre côté de l'Atlantique. Washington dirigeant les premiers pas de la Révolution française, elle aurait peut-être, en évitant beaucoup de crimes, abouti plus vite à l’établissement d'un gouvernement libre, au lieu de borner ses conquêtes, comme elle l’a fait, à l'égalité sociale. Grand, immense progrès pour la justice et le bonheur, mais résultat incomplet, car, sans Îla liberté, la dignité humaine n’est point satisfaite : c'était le but élevé, éminemment moral de la Révolution française,

Qu'on nous permette ici de laisser Washington apprécier les principaux événements de cette époque de notre histoire. Sa correspondance vaut la peine d’être méditée,

Du fond de sa retraite de Mount Vernon, il prodigue à ses amis de France les témoignages de sa reconnaissance pour les services passés, mais il ne leur cache pas que, dans sa pensée, la jeune Amérique ne doit songer qu’à étendre ses relations de commerce avec les nations étranseres, et éviter le plus possible les alliances politiques.

Au chevalier de la Luzerne.

« Mount Vernon, 7 février 1788.

« Séparés comme nous le sommes, par un monde d’eau des autres nations, si nous sommes sages, nous éviterons sûrement d’être entraînés dans ce labyrinthe de leur politique, et enveloppés dans leurs funestes guerres. »

Au marquis de Lafayette.

« Mount Vernon, 7 février 1788.

« Il est hors de doute que le peuple d'Amérique conserve un souvenir reconnaissant des services passés, et qu’il est tout disposé à établir des relations commerciales et ami-

cales avec votre nation, »

Au comte de Moustier.

a Mount Vernon, 26 mars 1788.

« Je suis heureux d'apprendre que Votre Excellence s'occupe de fortifier les liens commerciaux qui unissent les deux nations; vous pensez comme moi que le meilleur moyen d’y parvenir est de prendre, pour base des arrangements, les avantages mutuels. Les traités qui ne sont pas appuyés sur des intérêts réciproques ne peuvent pas, suivant les probabilités, avoir une longue durée.

« Je désirerais vivement seconder vos vues; mais je regrette d'avoir trop peu de connnaissance des affaires commerciales, et d’être trop éloigné de la vie publique pour être en état de répondre avec exactitude à vos diverses questions.

« Quant à présent, la seule remarque que je puisse faire, c'est qu'il me semble que l’on prend plus de goût à plusieurs articles de France.

« Il existe beaucoup de causes d’irritation entre ce pays et l'Angleterre, et il n’est pas impossible que la mauvaise politique de la cour de la Grande-Bretagne contribue à pousser notre commerce vers d’autres canaux. »

Au chevalier de la Luzerne.

« Mount Vernon, 7 févriér 1788.

« Vous pouvez être bien sûr que vos talents et votre dévouement pour ce pays ont été assez bien compris, et

vos services assez justement appréciés pour que votre souvenir vive parmi nous, plus longtemps que celui d'aucun ministre, et pour que vous s0yez accompagné des regrets les plus sincères.

« On n'oubliera jamais que vous avez été témoin des dangers, des souffrances et des succès des États-Unis, depuis la crise la plus périlleuse jusqu'à l'heure du triomphe. L'influence que vous avez exercée sur le cabinet pour le décider à nous donner sa coopération, et la valeur avec laquelle vos concitoyens ont combattu avec les nôtres pour assurer la liberté de l'Amérique, ont fait sur l'esprit public une impression si profonde, qu'elle ne s'effacera jamais, Partout où vous irez, tous mes vœux vous suivront. Et telle est notre confiance en votre amitit désintéressée, que nous sommes certains que vous désirerez nous être utile, quelle que soit la mission dont votre roi puisse vous honorer, On s’est imaginé, je re sais sur quelle autorité, qu'il était probable que vous seriez employé à la cour de Londres, S'il en était ainsi, votre zèle pourrait encore trouver des occasions d’être utile à l'Amérique, et de servir votre pays en mème temps ; car je pense que les intérêts commerciaux des deux nations sont en plusieurs circonstances les mêmes, ct en opposition avec ceux de la Grande-Bretagne.

« Ce que j'ai vu de mes yeux, de la fidélité, de l'honneur et de la bravoure des troupes de votre nation, le patriotisme éclairé et les sentiments délicats d'amitié que j'ai trouvés chez un grand nombre de vos compatriotes, avec lesquels je me glorifie d'avoir le bonheur d’être intimement lié, et par-dessus tout le vif intérèt que votre illustre monarque et ses fidèles sujets ont pris au succès des armes américaines et à l’affermissement de notre indépendance, m'ont rendu le nom français bien cher; et ce sont là des attachements et des impressions que les

distances ni les événements ne peuvent détruire. Quoique je ne sois qu’un simple citoyen, et en quelque sorte retiré du monde, je suis bien sûr de ne pas me tromper lorsque j'ose affirmer que tels sont aussi les sentiments et les affections du peuple américain. »

Au comte de Moustier. Confidentielle.

a New-York, 25 mai 1789.

« Les deux nations étant heureusement unies par les liens de la plus étroite amitié, autant par inclination et par intérêt que par la solennité d’un traité, et les États- Unis étant trop éloignés de l’Europe pour prendre aucune part à la politique locale de ce continent, j'ai pensé jusqu’à ce jour que le commerce était le seul sujet de négociation qui püt à présent avoir une grande importance pour les habitants des deux pays, »

Le ministre français, M. le comte de Moustier, s'était imaginé qu'on lui avait manqué sur certains points d'étiquette, dans lesquels son rang, comme fonctionnaire public, n'avait pas été reconnu comme il s'était attendu qu'il devait l'être. Il en écrivit à Washington, qui lui répondit de Mount Vernon, le 26 mars 1788 :

« Rien ne pourrait me causer plus de plaisir que de contribuer à écarter, autant que cela est possible, pour un simple particulier, toutes les occasions de malaise qui ont pu se présenter. Il y a si peu de temps que vous êtes dans ce pays qu'il est impossible que vous puissiez connaître à fond le caractère de ses habitants; cela me fait

espérer que vous avez pu voir de la froideur et du dédain dans ce qui n'était que le résultat de la froideur qui nous est habituelle... C'est notre malheur de n'avoir pas cette gaité extérieure et cette aisance dans les manières que possèdent certaines nations... et il arrive souvent à un Américain, de faire à un étranger un accueil qui peut lui causer des sensations très-désagréables, bien qu'il n'ait nullement eu l'intention de lui faire l’ombre d’un affront,

« Je désire si ardemment effacer toutes les mauvaises impressions que certains individus peuvent avoir faites sur l'esprit de Votre Excellence, au préjudice du publie, que je dois vous répéter encore que je suis bien trompé si les habitants de ce pays ne sont pas, en général, extrèmement bien disposés pour la France.

« Les préjugés contre ce royaume avaient été tellement enracinés par notre union avec l’Angleterre, et par la politique anglaise qu’il s’est écoulé quelque temps avant que notre peuple püt en triompher entièrement. Cependant cela s’est accompli dans le cours de la guerre.

« Et j’oserai dire que jamais une plus grande révolution n'a eu lieu dans les sentiments d’un peuple à l'égard d’un autre. Or comme l'ancien attachement de celui-ci n'a pas été ranimé pour la Grande-Bretagne, et qu’il ne s'est élevé aucun sujet d'inquiétude relativement à la France, tout dégoût et toute inimitié pour ce dernier pays renfermeraient un mystère qui dépasscrait mon intelligence... Si une ou plusieurs personnes de New- York, ont manifesté une manière de penser et d'agir différente, je compte trop sur votre droiture pour craindre que vous imputiez ce tort au peuple américain en général, »

Catherine avait acheté la souveraineté des Kans de A: JOUAULT: 16

Crimée ct pris possession du pays en 1783. Quelque temps après Potemkin bâtissait Sébastopol (1786), et une entente s’établissait avec Joseph IT. « Rien de plus facile, disait l'impératrice à M. de Ségur, que de rejeter les Turcs en Asie, La France aurait pour lot la Candie ou l'Égypte. »

C’est à propos de ces projets que Washington écrit à Lafayette :

a Mount Vernon, 18 juin 1788.

« Il paraît qu'il y a beaucoup de sanglante besogne taillée pour cet été dans le Nord. Si la guerre, la famine et la peste doivent désoler les immenses armées qui sont rassemblées, ceux qui ont des sentiments d'humanité ne peuvent s’empêcher de verser des larmes sur l’ambition des rois. Il est vraiment étrange qu’il n’y ait pas assez de place dans le monde pour que les hommes puissent vivre sans s’entr'égorger.

« Comme la France, l’Espagne et l'Angleterre sont à peine remises des blessures de la dernière guerre, je voudrais bien espérer qu’elles ne se laisseront pas entrainer dans celle-ci.

« La France particulièrement doit être trop occupée chez elle pour désirer intervenir. Je n’aime pas beaucoup la position de ses affaires domestiques. Les demandes hardies des parlements et le ton tranché du roi montrent qu'il ne faut qu'un peu plus d’irritation pour changer l’étincelle du mécontentement en un incendie qu'il ne serait peut-être pas facile d’éteindre. Si j'avais un conseil à donner, je dirais que l’on doit user de beaucoup de modération des deux côtés. Ne croyez pas, mon cher marquis, que je pense mal de votre prudence, si je cherche à vous mettre sur vos gardes, vous qui désirez vous signaler dans la cause de votre pays et de la liberté,

pour que vous ne donniez pas dans les extrêmes et que nous ne nuisiez pas à votre cause, Le roi, d'après tout ce que j'ai pu apprendre, est réellement bon, quoique vif, S'il est contrarié mal à propos dans l'exercice des prérogatives qui appartiennent à la couronne, ct dans les plans qu'il regarde comme les plus propres à contribuer au bien public, il pourra manifester des volontés qu’on ne lui a guère supposées, D'un autre côté, il me semble qu'il s'est développé dans le royaume un esprit qui, dirigé avec une extrème prudence, peut produire une révolution graduelle et tacite qui sera très-favorable aux sujets, en abolissant les lettres de cachet et en définissant avec plus de précision les pouvoirs du gouvernement, Je suis très-surpris qu'il se trouve un seul monarque qui ne reconnaisse pas que sa gloire et sa félicité dépendent de la prospérité et du bonheur de son peuple. Combien il serait facile pour un souverain de faire ce qui n’immortaliserait pas seulement son nom, mais lui attirerait les bénédictions de bien des millions d'hommes, »

Au même.

« Mount Vernon, 1789.

« Pendant que vous vous querellez £ntre vous en Eu« rope, pendant qu’un roi devient fou, et que d’autres agissent comme s'ils l’étaient déjà, en coupant la gorge aux sujets da leurs voisins, je suppose que vous ne doutez pas, mon cher marquis, que nous ne continuions à être tranquilles ici, et que vous pensez bien que la population sera en progrès tant qu'il y aura des moyens si nombreux et si faciles de se procurer sa subsistance et un champ si vaste ouvert aux efforts des talents et de l'industrie. »

Quand il connut les événements du 14 juillet 1389, la prise de la Bastille, la nuit du 4 août, les journées des 5 ct 6 octobre, le retour de Louis XVI à Paris, Washington écrivit :

A Gouverneur Morris.

«a New-York, 28 octobre 1789.

« La révolution qui a été accomplie en France est d’une nature si merveilleuse, que l'esprit peut à peine en concevoir la réalité. Si elle se termine ainsi que le prédisent nos dernières nouvelles qui vont jusqu’au premier août, cette nation sera la plus heureuse et la plus puissante d'Europe; mais, quoiqu’elle ait traversé d’une manière triomphante le premier paroxysme, je crains que ce ne soit pas le dernier contre lequel elle ait à lutter avant que les choses soient définitivement arrangées, En un mot, la révolution a une trop vaste portée pour qu’elle puisse être achevée dans un temps si court, et coûter si peu de sang, Les mortifications du roi, les intrigues de la reine et le mécontentement des princes et de la noblesse fomenteront, si cela est possible, des divisions dans l’assemblée nationale, et on profitera sans aucun doute de tous les faux pas dans la formation de la Constitution, si mème on ne fait pas une opposition plus ouverte et plus active. De plus, la licence du peuple d’un côté ct les châtiments sanguinaires de l’autre alarmeront les personnes les mieux disposées en faveur de l’événement, et ne contribueront pas peu à détruire ce qu’on veut édifier, Il est nécessaire que l'assemblée ait beaucoup de modération, de fermeté et de prévoyance dans ses mouvements. Il n’est pas facile d'éviter de courir d’un extrème à l’autre; et si cela avait lieu, des rochers et des

écueils encore invisibles pourraient briser le vaisseau, et amener un despotisme plus dur que celui qui existait auparavant, »

A Catherine Macaulay Graham.

a New-York, 9 janvler 1790.

« Je me réjouirai sincèrement de voir que la révolution américaine produise d’heureuses conséquences des deux côtés de l'Atlantique. La régénération de la constitution française est vraiment un des événements les plus merveilleux de l’histoire du genre humain, et le rôle que le marquis de Lafayette a joué fait le plus grand honneur à son caractère, Ma plus vive crainte a été que la nation ne fut pas assez froide et assez modérée dans les arrangements à prendre pour assurer cette liberté qu’elle semble déjà posséder complétement, »

Le 17 janvier 1790, le marquis de la Luzerne avait envoyé de Londres à Washington les lignes suivantes :

« Votre ami, le marquis de Lafayette, se trouve à la tète de la révolution, et cette circonstance, qui est trèsheureuse pour l'État, l'est très-peu pour lui-même, Jamais un homme n’a été placé dans une situation plus critique, Bon citoyen, et sujet fidèle, il éprouve mille difficultés pour faire comprendre ce qui est convenable à bien des gens qui très-souvent ne le sentent pas, et qui plus d’une fois ne veulent pas le comprendre. »

Washington lui répond de New-York, le 29 avril 1790.

« Vous avez bien raison de penser que rien de ce qui touche au borheur de la nation française ne peut jamais m'être indifférent. Éloigné comme je le suis du grand théâtre politique, et connzissant si peu toutes les petites circonstances qui peuvent amener des décisions importantes, il serait imprudent pour moi de hasarder des opinions qui seraient peut-être mal fondées. Toute cette affaire est r'ellement si extraordinaire dans son commencement, si étonnante dans sa marche, et peut-être si prodigieuse dans ses conséquences, que je me sens presque perdu dans cette contemplation. Toutefois vous pouvez être bien certain d’une chose, c'est que personne ne désire plus vivement que moi l’heureuse issue de cet événement, et plus sincèrement que je ne le fais, la prospérité de la nation française. Ce n’est pas sans éprouver le plus sensible plaisir que j'apprends que, dans le rôle difficile qui lui est échu, notre ami le marquis de Lafayette s’est conduit avec tant de sagesse, et s'est attiré par là l'approbation générale. »

Jetant alors un coup d’œil sur les affaires générales de l’ancien continent il ajoute :

€ À la grande distance où nous sommes des parties septentrionales de l’Europe, nous entendons parler de guerres et de bruits de guerre, comme si ces événements se passaient dans une autre planète. Le temps seul nous apprendra quels changements la mort de l’empereur occasionnera dans les autres cabinets de l'Europe !. Un esprit d'améliorations politiques parait se répandre rapidement et génér.lement dans les diverses contrées de

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