Joseph II, le 20 février
l'Europe. Je me réjouirai de voir la condition de l’espèce humaine plus heureuse qu’elle ne l'a jamais été, mais je scrais fàché de voir que ceux qui veulent accélérer ces améliorations, diminuent par un exsès d'empressement leurs chances de succès. Les chefs d’une nation ont besoin de tant de prudence, de tant de persévérance, de tant de désintéressement et de tant de patriotisme pour assurer la félicité nationale, que mes craintes l’'emportent presque sur mes espérances. Je ferai mieux cependant de laisser ces affaires à des hommes plus compétents, me bornant à faire autant de bien que je pourrai dans la petite sphère où désormais je suis destiné à me mouvoir, »
Lafayette raconte à Washington, dans une lettre datée de Paris, le 26 août 1790, quelle situation il occupe entre la cour et la révolution :
« Les révoltes qui ont eu lieu dans les régiments nous causent beaucoup d'inquiétude, et comme je suis constamment attaqué des deux côtés par le parti aristocratique et par celui des factieux, je ne sais auquel des deux nous devons ces insurrections, Notre sauve-garde contre clles c'est la garde nationale. Il y a plus d’un million de citoyens armés ; ils sont pleins de patriotisme, et mon influence sur eux est aussi grande que si j'avais accepté le commandement en chef, J'ai perdu dernièrement un peu de ma faveur auprès de la populace, et mécontenté les partisans frénétiques de la licence, parce que je désire obtenir une subordination légale. Mais la nation en général est très-reconnaissante de ma conduite à cet égard, Les aristocrates n’ont pas renoncé à l’idée de faire une contre-révolution. Et ils font ce qu’ils peuvent auprès des des têtes couronnées de l'Europe qui nous détestent. Mais je crois qu'ils renonceront à leurs plans ou qu'ils ne
réussiront pas, Je suis un peu plus inquiet des divisions qui existent dans le parti populaire... Je m'efforce d'amener une réconciliation.
« J'espère que nos affaires se termineront cette année ; alors votre ami, ce dictateur ambitieux si dénigré, jouira avec délices du bonheur de renoncer à tout pouvoir, à tous succès politiques, et de devenir un simple citoyen dans une monarchie libre, dont la constitution, défectueuse pour le moment, malgré mes efforts, deviendra le fondement du système excellent que l’on pourra établir dans un petit nombre d'années. Le peuple commence à être fatigué de la révolution et de l'assemblée, On doit attribuer le premier résultat au caractère français, et aux innombrables pertes des particuliers ; le second est dû aux fautes de l'assemblée, et aux intrigues et à l'ambition de la plupart de ses chefs ; mais nous avons assez bon vent pour faire entrer le vaisseau dans le port. »
Washington, trop occupé par ses devoirs publics, ne répondit que le 19 mars 1791, La lettre est datée de Philadelphie, et, comme un décret de l'assemblée du 19 juin 1790 avait aboli les titres de noblesse en France, elle est adressée à monsieur de Lafayelte, »
« La distance qui nous sépare, lui dit-il, et la délicatesse du sujet ont toujours suspendu mon opinion sur vos affaires nationales, Je sais bien qu’il est impossible de porter un jugement sain sur des mesures dont les motifs sont quelquefois inconnus; mais il est une chose pour laquelle je ne puis m'empècher de former des vœux pleins d'anxiété, c’est que l'existence de l'assemblée ne se prolonge pas assez longtemps pour exciter du malaise. La confirmation de ses décrets se fera mieux par une seconde représentation du peuple; et pour agir avec efficacité
comme corps législatif, cette représentation à peut-être besoin d’être réorganisée. Mon affection pour la nation française, mon désir sincère de voir son gouvernement respectable et le peuple heureux, excuseront l'expression de ce sentiment, c’est le seul, je crois, que je me sois hasardé à faire connaître au sujet de la révolution, »
Le 7 mars et le 3 mai 1791, nouvelles lettres de Lafayette, desquelles nous extrayons ce passage :
« J'avais espéré que nos troubles révolutionnaires se termineraient promptement, et me voilà encore ballotté sur une mer de factions et de troubles de toute espèce ; car ma destinée veut que je sois attaqué de toutes parts avec une égale animosité : d'un côté, par les aristocrates, les partisans de l'esclavage, des parlements, du clergé, en un mot par tous les ennemis de mes doctrines de liberté ct d'égalité; et de l’autre, par les factions d'Orléans, par les ennemis du roi, et par tous ceux qui aiment la licence et le pillage : il est donc assez douteux que je puisse personnellement échapper à tant de bandes hostiles, quoique notre grande et belle révolution soit, grâce au ciel, non-seulement assurée en France, mais aussi sur le point de visiter d’autres parties du monde, pourvu qu'on obtienne bientôt le rétablissement de l’ordre public en ce pays, où le bon peuple à bien appris à renverser le despotisme, mais où il ne sait pas si bien se soumettre aux lois. Je vous rendrai un compte exact de la conduite de votre député et de votre aide dans cette grande cause, à vous, mon cher général, qui êtes le patriarche et le gcnéralissisme de la liberté universelle, » — 7 mars 1791,
A cette lettre, où l’espérance domine encore le dt-
couragement, le patriarche répond de Philadelphie, le o mai 1791.
« Je suis moi-même exposé à l'envie et aux ætaques de tous les partis, pour cette seule raison, que tous ceux qui se conduisent mal ou qui ont de mauvais desseins trouvent en moi un obstacle insurmontable, Ma position est une espèce de phénomène, tous les partis sont contre moi, et en dépit de tous les efforts, il m'est toujours resté une popularité nationale.
« Le bonheur de vingt-quatre millions d'hommes ne peut ètre chose indifférente pour un esprit philanthropique. Les désordres et l'incertitude de la nation française doivent affliger d’une manière particulière un Américain dont la patrie a reçu des secours si généreux de la France à l'heure de détresse. Nous devons cependant mettre notre confiance en cette Providence qui dirige les grands événements, et espérer qu’elle fera sortir l’ordre de la confusion, et que, malgré les sombres nuages qui vous entourent à présent, le droit sera finalement établi, »
Il parle alors des troubles de la capitale et juge ainsi les mouvements populaires qui l’agitent :
« La populace tumultueuse des grandes villes est toujours à redouter., Les violences aveugles renversent pour un temps toute autorité publique, et leurs conséquences sont quelquefois vastes et terribles. Nous pouvons supposer qu'à Paris ces tumultes sont surtout désastreux à cette époque où l'esprit public est en fermentation, et où, comme cela arrive toujours en pareilles occasions, il ne manque pas d'hommes méchants et intrigants, dont le véritable élément est la confusion ; et qui n’hésiteraient pas à détruire la tranquillité publique pour venir à bout de leurs desseins. Mais jusqu’à ce que votre constitu-
tion soit fixée, que votre gouvernement soit établi et que votre corps de représentants soit renouvelé, on ne peut pas attendre beaucoup de tranquillité ; car, dans l’intervalle, ceux qui sont opposés à la révolution n’abandonneront pas l'espoir de ramener les choses à leur ancien état, »
On remarquera dans la correspondance qui précède le soin que prenait Washington de ne point confondre les intérêts ct les affections. Du traité d'alliance et de commerce il ne retenait que la seconde partie.
Gouverneur Morris avait été envoyé en France comme ministre plénipotentiaire des États-Unis. Des relations amicales avaient été entretenues entre les deux pays sur la base des traités d'alliance et de commerce; mais, après la mort du roi (21 janvier 1792), et au milieu des déchirements qui suivirent, la position du ministre fut embarrassante, L'opinion de Washington, partagée par son cabinet, était que toute nation a le droit de se gouverner comme elle l'entend, et que les autres peuples sont obligés de reconnaitre et de respecter l'autorité existante, quelque forme qu’elle puisse prendre. G, Morris reçut des instructions conformes à ces vues. Mais, pendant quelque temps, la difficulté fut de reconnaitre s’il existait réellement un gouvernement qui fût appuyé sur la volonté de la nation, Sa prudence à cet égard et le soin qu'il prit de ne pas compromettre témérairement son pays, donnèrent ombrage aux chefs de la révolution, qui exprimèrent hautement leur mécontentement de ce que les États-Unis montraient si peu de sympathie pour leurs anciens amis et alliés, pour :es défenseurs de la li-
berté ct des droits de l'homme. Tel était l'état de choses quand la guerre éclata entre la France ct l'Angleterre,
Ilest certain que Washington était loin d'approuver la voie nouvelle dans laquelle était entrée la révolution : ce n'est pas ainsi qu'il comprenait la liberté et les droits de l’homme. D'autre part, il voulait garder la neutralité.
« Les affaires de France, écrit-il au gouverneur de la Virginie, Henri Lee, le 6 mai 1793, me semblent dans le plus grand paroxysme du désordre ; non pas tant par suite de l'attaque d’ennemis étrangers, (car, dans la cause de la liberté, cela doit donner un nouvel aliment au feu d’un soldat patriote, et augmenter son ardeur), mais parce que ceux qui ont en main le gouvernement sont prêts à se déchirer entre eux, et se montreront très-probablement les plus grands ennemis du pays. »
On se rappelle que l'élite de la noblesse de France avait combattu à ses côtés pour la conquête de l'indépendance : tous ses amis, ses frères d’armes, avaient été frappés, Lafayette était prisonnier en Allemagne; il lui faisait parvenir des secours ct travaillait à obtenir sa liberté.
Un gentilhomme français, qui avait servi avec distinetion aux États-Unis pendant la guerre, M, le vicomte de Noailles, marié à une sœur de la marquise de Lafayette, après être entré avec enthousiasme dans les premiers mouvements de la Révolution et joué un rôle marquant dans la nuit du 4 août, se trouvait dans le rang des proscrits. I arriva aux États-Unis, porteur d’une lettre pour Washington. Celui-ci se trouva fort embarrassé pour le
PRÉSIDENCE DE WASHINGTON 253 recevoir, ct il écrivit à son secrétaire de la Trésorerie, Alexandre Iamilton, à ce sujet, une lettre curieuse qui montre combien étaient devenues difficiles les relations entre les cabinets de Paris et de Philadelphie, et combien elles exigeaient de prudence de la part du président.
A Alexandre Hamilton, secrétaire de la Trésorcric, Confidentielle,
« Philade'phie, à mai 1793.
« Dans la conversation que vous pourrez avoir aujourd’'hui avec un certain personnage (c’est de M, de Noailles qu’il s'agit), je vous prie de lui faire entendre doucement, d’une manière délicate, que si les lettres ou les papiers qu’il a à présenter sont, à sa connaissance, de nature à se rapporter à des affaires publiques, et ne me sont pas adressés en particulier ; ou s’il a quelques communications verbales de ce genre à faire, je préfère qu'il les fasse parvenir par la voie oilicielle. Ajoutez aussi que la situation des affaires d'Europe en ce moment, que mes vœux pour la nation de ce gentilhomme en cénéral, mon attachement particulier pour les Français que j'ai l'honneur de connaître, mon vif désir de maintenir ce pays (les États-Unis) en paix, ct la délicatesse de ma position, m'imposent nécessairement beaucoup de circonspection dans ma conduite, Toutefois je ne veux pas dire par là que je doive lui refuser des politesses semblables à celles que je fais aux autres. Mais, malgré notre ancienne connaissance, des attentions plus marquées donneraient lieu à des conjectures qu'il vaut mieux éviter, Si ceux qui 5e trouvent dans la même position (les émigrés ses compatriotes) pouvaient être introduits par quelque autre personne que lui, particulicrement mardi prochain, dans ce
salon public, où, comme on le suppose, les officiers de la frégate française seront présentés, cela vaudrait, sans aucun doute, beaucoup micux. Je ne vois pas du reste en ce moment comment on peut s’en tirer sans embarras, car ils sont étrangers, et le M. F, (ministre français) est susceptible sous ce rapport, Comme on épie tous les mouvements dans l’état actuel des choses, si le chef de quelque département montre de l’empressement dans cette affaire, on ne manquera pas de le remarquer. »
Le ministre ombrageux de la République française, qui avait remplacé M, de Ternant depuis le mois d'avril, s'ap= pelait Genêt, Débarqué à Charleston, dans la Caroline du sud, en traversant ce pays pour se rendre à Philadelphie, il avait été reçu partout avec tant d'enthousiasme, et avec des témoignages si extraordinaires de considération, qu'il avait pu croire que la grande masse du peuple américain embrassait de cœur la cause de la révolution française, et était prête à se réunir aux citoyens de la nouvelle république pour porter la bannière de la lierté et de l’égalité jusqu'aux extrémités de la terre.
Washington envisageait la situation d’une façon différente; le cabinet partagea son avis. Une proclamation de neutralité fut signée le ?? avril et immédiatement publiée, « Elle interdisait aux citoyens des États-Unis de « prendre aucune part aux hostilités sur mer, soit avec, « soit contre les puissances belligérantes ; de porter à l’une ou à l’autre de ces puissances aucun des articles qui sont déclarés contrebande d .près les usages modernes des nations: de faire toute démarche et tout acte in- « compatibles avec les devoirs d’une nation amie de celles « qui sont en guerre, »
M. Genût, le citoyen ministre, comme on l’appelait, avait été reçu, dès son arrivée à Philadelphie, sur le même pied
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que les ambassadeurs de Louis XVI, Oflicicllement il déclara que son gouvernement, très-attaché aux Ltats- Unis, n'avait nul désir de les entrainer dans la lutte européenne, mais il travailla si activement en secret à les envelopper dans la guerre contre la Grande-Bretagne, que Washington se vit obligé de demander le rappel et le remplacement d’un ambassadeur qui avait équipé et armé des vaisseaux, chargés de croiser comme corsaires et de commettre des hostilités contre les bâtiments anglais : profitant de l’humeur des populations de l'ouest contre l'Espagne, Genèt organisait même des expéditions contre la Louisiane ct les Florides.
Quandle cabinet ordonnait la dispersion descorpsfrancs, interdisait l'armement des corsaires, et refusait aux navires armés en course dans les ports américains le droit d'y chercher refuge, le ministre de France avait eu cette incroyable audace ct commis cette impardonnable faute, non-seulement de protester contre ces décisions, mais encore de déclarer qu’il allait en appeler du président au peuple assemblé dans les sociétés démocratiques formées sur le modèle du club des Jacobins, institution dont il avait lui-même organisé le premier modèle à Philadelphie. Washington décrit ainsi le but et l'influence de ces associations :
« Ces Sociétés, dit-il, ont été instituées par des hommes artificicux et mal intentionnés, Je ne doute pas que plusieurs de leurs membres ne veuillent le bien, mais ils connaissent peu le but de ces associations, Leurs fondateurs ont surtout cherché à semer des germes de méfiance et de soupçon envers le gouvernement, en détruisant toute confiance en son administration, Ces germes ont poussé et fleuri depuis ; et ces faits sont évidents pour tous ceux qui connaissent le caractère des chefs, et qui ont suivi avec soin leurs manœuvres,
« Peut-il y avoir rien de plus absurde, rien de plus arrogant ou de plus pernicieux pour la paix de la société, que l'établissement de certains corps qui se constituent eux-mémes en censeurs permanents, et qui, à l'ombre de la nuit, forment un conclave, dans lequel on attaque des actes du Congrès, actes discutés, de la manière la plus attentive ct la plus solennelle, par les représentants du peuple, choisis pour cette intention expresse, qui apportent avec eux, des diverses parties de l’Union, les idées de leurs constituants, et qui s'efforcent, autant que la nature des choses peut le permettre, de faire passer leur volonté dans les lois pour le gouvernement de toute la communauté? Dans ces circonstances, n'est-il pas absurde, disje, de voir un corps permanent, qui s'est constitué luimôme (car personne ne nie le droit qu'a le peuple de s'assembler de temps en temps, pour adresser des pétitions, ou pour faire des remontrances sur un acte quelconque de la législature), déclarer qu'un acte est inconstitutionnel, qu'un aulre acle doit amener bien des malheurs, et que tous ceux qui votent d'une maniere opposée aux dogmes de la cotcrie sont poussés par des motifs intéressés, ou par une influence étrangère, et sont méme des traitres envers leur pays? Un tel excès d'arrogance et de présomption peut-il faire supposer des motifs louables, surtout quand nous voyons la même classe d'hommes s’efforcer de détruire toute confiance dans l’administration, en accusant tous ses actes, sans savoir quels sont les principes ou les renseignements qui la dirigent ? »
Malgré tous les griefs du cabinet de Philadelphie, ce ne fut que le ? février 1791 qu'arriva M, Faucher, pour remplacer Genèt, qui se conduisit jusque-là de la façon la
plus odieuse, se déchainant en invectives contre le Président, remplissant les journaux de ses protestations, amusant la foule par ses déclamations, excitant les agents consulaires de son pays à entraver la justice américaine : il alla même jusqu'à donner à l’escadre française, qui croisait sur les côtes, l'ordre d'appuyer leurs tentatives de rébellion. Le cabinet eut la patience de ne pas l’expulser et se contenta de retirer l'exéquatur à l’un des consuls, coupable de révolte, et à le refuser à tous ceux dont les commissions ne scraient pas rédigées dans la forme usuelle.
La modération et la sagesse du pouvoir exécutif ne parvinrent pas à calmer l'esprit de parti qui agitait violemment le peuple et le Congrès, relativement à la question anglo-française. Les relations avec l’Angleterre n'étaient pas moins agitées que celles qu’on avait avec la France. Les sentiments d’animosité contre la Grande- Bretagne s'aggravaient par suite de la conduite blâmable du gouvernement anglais qui retenait les forts de l’oucst, contrairement au traité de 1783, saisissait les bâtiments ct pressait les marins. Après s'être vainement plaint de ces injustes procédés, ct sincèrement désireux d'éviter la guerre, le président expédia en Angleterre, comme envoyé extraordinaire, John Jay, lequel, en novembre 17%, signa un traité réglant le différend. Ce traité fut considéré par les anti-fédéralistes comme si favorable à l’Angleterre, que sa promulgation souleva contre Jay et le président une immense clameur.
A Philadelphie, des bandes en haillons parcoururent les rues en trainant l'image de Jay tenant une balance à la main; sur l'un des plateaux était cette inscription : « La liberté et l'indépendance de l'Amérique ; » sur l'autre, déprimé par un pesant fardeau : « L'or anglais. » De la bouche du négociateur sortaient ces mots : « Arri-
A. JOUAULT,. 17
vez à mon prix, et je vous vendrai mon pays. » L'image fut jetée aux flammes, et le traité hrülé devant la maison du ministre et du consul d'Angleterre. À New- York, Hamilton, voulant défendre le traité devant un meeting, fut assailli à coups de pierre. À Boston, les notables se réunirent et adressèrent à Washington des remontrances. Dans le midi, un journal proposa aux Virginiens de se retirer de l’Union américaine, et ouvrit une liste destinée à recevoir les noms des États qui voudraient se joindre à la nouvelle confédération, l’une des sociétés démocratiques de la Caroline du Sud déclara qu’elle était amenée à regretter l’absence de la guillotine, «et s'engagea par serment à trainer John Jay devant la justice du pays. »
Le président lui-même fut accablé d’outrages : « Se prend-il donc pour le grand Lama de ce pays, que nous ne devions l’approcher qu'avec un respect superstitieux et unc terreur religieuse ?... Trop longtemps nous avons été coupables d'idolâtrie, Aussi le châtiment est tombé sur nous. Il est grand temps de n'avoir plus d’autres dieux que le Dieu fort... L'homme qui filoute la liberté à son pays est plus détestable que celui qui force avec de fausses clefs la porte de son voisin et le dépouille de ses richesses, »
On allait jusqu’à l'accuser d’avoir pillé le trésor public, après tant de protestations solennelles de désintéressement. Pour ne pas laisser s'accréditer une pareille calomnie, Hamilton dut publier une note sur l’état des finances de la République.
Quelle impression ces violentes attaques produisirentelles sur Washington? quelle influence eurent-elles sur sa conduite? Sa correspondance nous le dira,
Au point de vue de la justice et de l'honneur, le peuple
sentait que les États-Unis devaient joindre leur cause à celle de la France, par reconnaissance et par sympathie pour la communauté des principes, On avait fait un traité d'alliance et de commerce, La politique de Washington en supprima la première partie. Pas d'alliance politique avec les peuples du continent européen: seulement des traités de commerce avec ceux qui offriraient les plus grands avantages réciproques. Il songea d’abord à faire ces traités avec la France, à ruiner les anciennes relations avec l'Angleterre. Mais, après la mort de Louis XVI, il ne voit plus de gouvernement digne de ce nom à Paris, il considère le traité de 1783 comme rompu ct traite avec l'Angleterre. Toutefois la résistance de l’opinion publique l’inquiétait, sans ébranler pourtant ses rcsolutions : il donna à quelques notables l'explication de sa conduite et de ses vues.
À EZECHIEL PRICE, Tuouas Wazzey, WizLziau Boanue MAN, ÊBENEZER SEAVER, Tomas Croarrs, Thomas Epwanps, Waicciau Lurrze, WILLIAM SGOLLAY ET JESSE PUrMaN, notables de la ville de Boston,
a États-Unis, 28 juillet 179.
« Messieurs,
« Dans tous les actes de mon administration, j'ai sans cesse recherché le bonheur de mes concitoyens: mon système pour atteindre ce but a toujours été de dédaigner toute considération personnelle, locale ou partielle, de regarder les États-Unis comme un grand tout, de croire toujours que les résolutions soudaines et qui ne sont pas: fondées sur la vérité, doivent céder à la réflexion, en un mot, de consulter uniquement les véri: tables intérèts du pays.
« Je ne me suis point départi de cette ligne de conduite à l'égard du traité qui a donné lieu aux réclamations contenues dans votre lettre du 13 courant,
« Sans trop présumer de mon propre jugement, je crois avoir pesé avec soin tous les arguments sur lesquels on a appelé mon attention; la constitution est cependant mon guide, et je ne me résoudrai jamais à l’abandonner, C’est elle qui a donné au président le pouvoir de conclure les traités avec l'avis et le consentement du Sénat. On a sans doute supposé que ces deux pouvoirs régleraient ensemble, sans aucune passion et après de soigneuses informations, les principes et les actes qui doivent assurer le succès de nos relations étrangères; qu'ils ne substitucraient pas à leur propre conviction l’opinion des autres, et qu'ils rechercheraient la vérité par tous les moyens légitimes.
« Dans cette conviction, je sais déjà comment je dois remplir mon devoir sur le point en question, et j'accepte la responsabilité qu'il m'impose.
« Je vous donne, messieurs, la liberté de faire connaitre ces sentiments, puisqu'ils servent de base à ma conduite ; bien que j'éprouve la plus vive gratitude pour les nombreuses marques d'approbation que je reçois de mes concitoyens, je ne crois le mériter réellement qu'en obéissant aux mouvements de ma conscience. »
A cette époque Washington s'était retiré à Mount Vernon, comme il le faisait souvent dans l'intervalle des sessions du Congrès, quand les affaires n’exigeaient pas sa présence effective à Philadelphie. La lettre qui précède, datée, on a pu le remarquer, des États-Unis, nous a montré la fermeté de ses résolutions à l'endroit du traité; la suivante nous fera connaitre les motifs de son inquiétude,
A Edmond Randolph, secrétaire d'Iitat, Confidentielle.
« Mount Vernon, 29 juillet 1795.
« Mon cher monsieur,
« Vos lettres particulières du 14 et du 25 courant ont été reçues, et vous apprendrez par la lettre officielle de cette date la détermination où je suis de retourner à Philadelphie lundi prochain, si d'ici là rien ne survient pour rendre le voyage inutile.
« Jo crois devoir agir ainsi, à cause des mouvements violents qui se sont déjà manifestés, et qui semblent devoir se manifester encore dans le nord de l’Union; ct aussi à cause de ceux que l’on peut attendre dans le sud, Je pense, en outre que le Mémorial, la Ratification, et les Instructions qui vont paraître, sont d’une si haute importance, qu'elles réclament non-seulement le grave examen de chacun, mais encore le solennel concours de tous, ce qui ne pourrait avoir lieu que bien imparfaitement, si vous veniez ici ; car, dans le cours des délibérations, nous aurons sans aucun doute besoin d'examiner les pièces oficielles qui sont à Philadelphie. »
Ici un paragraphe très-caractéristique nous montrera combien la vie privée avait de charmes pour Washington :
« Il est fâcheux pour moi de quitter l’état de ma retraite : j'aurais préféré sans doute, ainsi que je vous l'ai dit à Philadelphie, rester ici encore un mois, surtout pour Mistress Washington que je tenais à y laisser jusqu’au mois de novembre, époque où je serais revenu la chercher. Mais, tant que je suis au pouvoir, je tiens à faire
céder toute considération d'intérêt particulier devant le service de l'État. »
Il revient alors au traité cause de tant d’agitations ct d’alarmes :
« Je vois sous un jour très-sérieux l'opposition que rencontre le traité dans les meetings de différentes parties de l’Union. Non que cette hostilité ajoute beaucoup aux objections qui ont été prévues, ni que j'attache de l’importance à ce qui me regarde personnellement : rien en ce genre ne peut influencer ma conduite; je sais le cas qu'il faut faire des calomnies que la malignité et le désappointement s'efforcent d’accumuler contre moi. Seulement je suis alarmé de l'effet que l'opposition peut produire sur le gouvernement français, qui songera sans doute à en tirer avantage, s’il vient à croire que le traité a été calculé dans le seul but de favoriser la Grande-Bretagne à ses dépens, Mais qu'il croie ou qu’il feigne de croire cette fable, l'inconvénient scra toujours le même pour nous.
« Tant que la l'rance et l'Angleterre seront ennemies, il sera dans la politique des l'rançais de nous empêcher, à quelque prix que ce soit, d’être en bons termes avec la Grande-Bretagne ; ils voudront la priver des avantages qu’elle peut tirer de notre commerce, même quand nous devrions en souffrir. Jusqu'où les conduiront leur politique et leurs intérêts, c’est ce qu'il est difficile de dire maintenant; mais lorsqu'ils auront vu notre peuple se diviser et former, sous le prétexte de favoriser la France, une si forte opposition aux mesures décrétées par son gouvernement, leur conduite ne pourra être que fort embarrassante,
« Pour récapituler le tout en peu de mots : Je n'ai jamais vu depuis que je suis aux affaires une crise plus fertile en événements, ou qui doive causer de plus sé-
rieuses alarmes, sous quelque jour qu’on la contemple, A New-York il existe, m'a-t-on dit, une opposition prononcée ; est-elle d’une grave importance ? je ne le sais encore ; mais s’il s’en élève une semblable à Boston, puis dans d’autres villes, il ne sera que trop évident que ces sentiments sont universels, et la ratification peut devenir en vérité une affaire excessivement grave; mais d’un côté des modifications tardives dans les dispositions que nous avons cru devoir prendre, n’amélioreraient que bien peu les choses à l'égard de la France ; le coup n’en scrait pas moins frappé, ct les conséquences en seraient à peu près les mêmes, »
Deux jours après, il écrit encore au même :
« Dans la crise présente, nous devons être sages et modérés sans cesser d’être fermes. Il y a malheureusement lieu de croire, d’après les mouvements qui se sont fait sentir, depuis que le Sénat s’est prononcé sur le traité, que les préventions qui s'élèvent contre lui sont généralement plus étendues que nous ne l'avions d’abord imaginé ; du moins il en est ainsi dans ce pays, si nous pouvons en croire des hommes qui, ne tenant à aucun parti, sont assez bien disposés en faveur de l'administration actuelle. Comment pourrait-il en être autrement quand tout a été mis en œuvre pour tromper le peuple et lui faire croire que non-seulement ses droits étaient négligés, mais littéralement vendus, et qu'il n'y avait pour lui aucun avantage dans ce traité, dont les bénéfices revenaient en entier à la Grande-Bretagne ?
« Ce qui paraît surtout avoir indisposé les masses, ce sont les bruits calomnieux répandus à dessein de prouver que le gouvernement agit avec l'intention de nuire à la France, au mépris de nos anciens traités avec elle, et
contrairement à tout principe de reconnaissance ct de saine politique. Plus tard, quand la passion aura fait place à la froide raison, les esprits pourront revenir à de meilleurs sentiments ; mais, dans le moment présent, la position de notre gouvernement, par rapport à l’'Angleterre et à la France, peut être comparée à celle d'un vaisseau entre les gouffres de Charybde et de Sylla. Si le traité est ratifié, les partisans de la France, je dirais plutôt ceux de la guerre et de la confusion, exciteront le peuple à des mesures hostiles, S'il ne l’est pas, il pourra en résulter de graves conséquences du côté de l’Angleterre. Vous ne devez pas inférer de ceci que je sois disposé à abandonner les principes que j'ai profe:sés jusqu'ici, à moins que des circonstances plus importantes ne m'y forcent. La seule voie honorable, selon moi, c'est de rechercher la vérité et de la suivre fidèlement ; mais je mentionne ces choses, pour montrer que de sérieuses enquêtes à ce sujet sont plus que jamais nécessaires, et que Ja conduite du gouvernement ne saurait être trop circonspecte pour ménager notre peuple, tout en cherchant à faire naitre des sentiments plus favorables du côté de la Grande-Bretagne. »
La lutte no fut pas moins vive dans le Congrès que dans le pays. Toutefois, après une longue discussion, au cours de laquelle Fisher Ames prononça un discours célèbre, la chambre des représentants, qui renfermait une majorité hostile à l'administration, passa l'acte donnant force de loi au traité, par 51 voix contre 48.
Le conflit avec l'Angleterre se trouvait terminé ; mais, comme l'avait prévu Washington, la ratification du traité causa au gouvernement français un vif mécontentement qu'il manifesta ouvertement en apportant, par des décrets spéciaux, des entraves au commerce américain, en accablant d’outrages M, Pinckney, ministre
des États-Unis en France, et enfin en ordonnant à ce dernier de quitter le territoire Français.
Voilà où en était en 1795 le traité d'alliance et de commerce de 1783. Quant à l'ami de Washington, à son cher compagnon d'armes, à l'auteur de l'alliance, Lafayctte, prisonnier en Allemagne, il n’attendait plus son élarcissement que de la Providence, quand Washington obtint sa mise en liberté.