‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 10 sur 41 · MISTRESS ROBINSON · texte numérisé non relu

MISTRESS ROBINSON

quand on gratta à sa porte : soudainement elle fit une corne à la page, ferma le livre et le repoussa avec vivacité dans les rayons de la bibliothèque. Mais ce nom de Bobinson lui resta dans la mémoire et comme sur les lèvres... Elle ne l’oublia plus... Plus tard elle devait y revenir... Elle y revint.

Le vicomte de Malden entra.

— Vous m’avez chargé d’une commission ou d’une mission, comme il vous plaira de l’appeler, madame, qui n’était pas sans difficulté, je vous jure.

— Où serait le mérite, vicomte?... Mais de quelle espèce de difficulté entendez-vous parler?

— Il n’y a pas encore la moitié des feuilles aux arbres, et il n’est pas du tout aisé de suivre quelqu’un sans être vu.

— Mais enfin vous avez vu ! dit lady Jersey, qui ne priait pas même lord Malden de s’asseoir, quoiqu’il parût très-fatigué et qu’il fût crotté comme un piéton qui aurait traversé une ville de la Bretagne en plein hiver. Elle avait bien d’autres préoccupations!... Mais^enfin vous avez vu?

— Des choses extraordinaires !

— Vous m’effrayez, milord ! .

— Mais charmantes...

— Comme il me rassure!

— Saviez-vous où vous m’envoyiez?

— Pas précisément... Pourtant je mentirais si... Mais qu’avez-vous vu, qu’avez-vous entendu?

— Oh! entendu!... rien.

— Comment, vous n’avez rien entendu ! — mais alors...

— Permettez, madame, je puis tout pour vous, mais me rendre invisible... et il eût fallu se rendre invisible pour s’approcher assez pour entendre sans être vu.

— Et du moins qu’avez-vous vu? demanda la comtesse, résignée à se contenter de l’espionnage muet du .vicomte de Malden.

— D’abord, le prince, à la lisière du bois, est descendu de cheval, est allé à la rencontre d’une jeune fille qui paraissait l’attendre...

— Qui l’attendait.

GEORGES Ht

— Ah! vous saviez, madame...

— Je soupçonnais... j’ignorais... mais si j’avais tout su, je ne vous aurais pas envoyé, ajouta-t-elle vivement. — Je vous écoute.

— Avec un grand empressement, le prince a pris les deux mains de la jeune fille et lui a dit :

— Que lui a-t-il dit?,

— Ah! voilà... malheureusement, j’étais à quarante pas dans la feuillée.

La comtesse hocha la tête avec impatience :

— Vous plaisantez, vicomte, avec une chose sérieuse.

— Ah! du moment où c’est si sérieux que cela, pardon!... je vous dirai alors que le berger a remis un petit paquet à la bergère... je ne sais quoi...

— La pension, murmura lady Jersey.

— Plaît-il?

— Rien. Continuez. Le berger, disiez-vous...

— Et la bergère semblaient se regarder beaucoup et se parler fort peu. Tout à coup, le ciel, qui était couvert depuis le matin... vous savez?...

— Je n’en savais rien... Mais qu’a à faire le ciel en ceci? • .

— Comment! ce qu’il a à faire? Il s’est mis à fondre en eau, et voici ce qui a eu lieu : le prince, passant prestement son bras autour de la jeune personne, fille de berger, fille de fermier ou de tenancier, je l’ignore, l’a mise en croupe avec lui sur son cheval. Ils sont ensuite partis... partis comme dans les ballades.

— Ils sont partis!... répéta si singulièrement lady Jersey, que le vicomte fut obligé de dire un peu cavalièrement :

— Vouliez-vous qu’ils restassent là?...

— Et vous les avez suivis?

— Toujours.

— Vous êtes charmant.

— Je vous remercie, mais j’étais bien mouillé... Oui, je les ai suivis. Ils sont sortis de la forêt, ont pris une route que je ne connais pas...

— Mais que vous retrouveriez au besoin, n’est-ce pas?

— Sans doute... Le beau temps ast revenu, et quand le soleil s’est montré de nouveau, il éclairait le prince au milieu d’un cottage jouant avec plusieurs jeunes enfants et faisant un bouquet avec la jeune fille qu’il avait accompagnée. C’est bien innocent!

— Aujourd’hui, murmura la comtesse.

— Et fort exact surtout, ajouta le vicomte, qui poursuivit ainsi à travers les pénibles distractions, les nébulosités, les réflexions souterraines de la cbmtesse. Puis il est parti après avoir été embrassé par toute la famille, qu’il a beaucoup embrassée lui-même...

— Ah!... mais c’est... c’est du pastoral... Daphnis et Chloé...

— Êtes-vous contente de moi?

— On ne peut plus contente, monsieur de Malden. Mais, diles-moi, comment avez-Vous trouvé cette jeune personne?...

— M lle Fitz-IIerbert?

— Ah ! elle se nomme Fitz-IIerbert.

— Oui., milady : mais me suis-je bien acquitté de ma mission?

— Oui, cent fois oui... Quel est ce bruit que j’entends dans la cour?

— C’est le prince que j’ai devancé de quelques minutes.

Lady Jersey courut h la fenêtre.

— En effet, c’est lui... Vite deux questions et deux réponses, vicomte ; je vous ai déjà fait la première question :

comment trouvez-vous cette miss Fitz-Herbert? J’ai mes raisons pour vous consulter.

— Elle est avec vous la plus jolie femme que j’aie vue

depuis que j’existe. J’attends votre seconde question, madame. *

— Croyez-vous que le prince?...

— Mais oui...

— Vous croyez...

— Que M ,,e Fitz-IIerbert sera la première maîtresse du prince de Galles.

— Eh bien ! c’est mon avis, dit tranquillement la comtesse de Jersey en souriant. Ce sera sa première maîtresse !

Elle venait d’avaler le poison.

— Mais le prince, se reprit-elle, ne monte pas, je ne le vois pas...

Elle courut de nouveau à la fenêtre.

— Ah! le voici... Il vient... mais non... il se rend aux appartements de son père... Sa Majesté l’aura fait demander...

Le prince de Galles — lady Jersey ne se trompait pas — venait d’être appelé par son père, et l’on suppose assez dans quel but Georges III l’honorait de cette entrevue.

— Voyons! lui dit-il en le conduisant à la table sur le tapis de laquelle il avait mis en ligne les portraits des trente-huit princesses allemandes : quelle est celle que vous préférez?

Pourquoi faire? demanda naïvement le prince de Galles.

— Pour épouser...

— Pour épouser, répéta le prince en passant assez cavalièrement en revue toutes ces descendantes d’Attila, de Genseric et de Théodoric. Ah! c’est pour épouser...

GB ORGES ni

— Eh bien ?...

— Eh bien, mon père, voilà bien les mères; j’attends que vous me montriez les filles de celles-là.

— Les filles de celles-là?... impert... Le roi s’arrêta.

— Monsieur ! dit-il à son fils en le regardant en face, vous ne sortirez plus du château de Windsor que vous n’ayez fait un choix entre ces trente-huit princesses allemandes.

Le prince s’inclina et sortit.

Il rencontra sur l’escalier le vicomte de Malden.

— Mon cher vicomte, venez, j’ai à vous parler.

Restée seule, lady Jersey courut à sa bibliothèque et

reprit le petit livre si curieux et si équivoque qu’elle avait déjà ouvert. Elle reprit à l’endroit marqué par elle... eUe lut à demi-voix :

Mistress Robinson . . .

Puis elle ne lut plus que des yeux et de l’âme... L’âme de lady Jersey !

— Oui ! s’écria-t-elle en fermant de nouveau le livre, mais cette fois avec une joie sombre, — il y a quelque chose là-dedans! Il y a quelque chose !

Il A PITRE X

Le temps marchait, il semblait tripler de vitesse en France vers les dernières années du règne de Louis XVI, qui allaient être aussi les dernières de la monarchie. C’était l’ivresse universelle des idées, et cette ivresse fit tout chanceler sur le plateau de l'Europe. Immense erreur de croire que le bouillonnement se concentrait dans les limites de Paris. Vienne, Berlin, Dresde, Florence, Stockholm, Madras, éprouvaient les convulsions nerveuses parties du foyer cérébral.

Londres surtout ressentait les moindres frémissements de Paris, de Paris qui n’avait jamais été plus agité dans sa fièvre, plus brillant dans son agonie, plus fou dans sor. dernier bal. La philosophie, Y Encyclopédie sous le bras, marchait la tête haute ; la bourgeoisie dictait fièrement ces redoutables cahiers où se trouvaient réglés les comptes de douze siècles de morarchie; le clergé se sacrifiait

avec bonne grâce; les plus fiers évêques étaient devenus des abbés de Bernis, des abbés Gresset, des abbés Métastase et même des âbbés Grécourt. L’abbé llaynal, autre singulier abbé, venait d’écrire son histoire philosophique des deux Indes, où il est question de tout, excepté des Indes. La chimie découvrait que l’univers de Platon n’était qu’un assemblage de gaz; Franklin détrônait à Passy la foudre et les tyrans, tandis que Delisle de Salles détrônait tout simplement Dieu, ce premier des tyrans; qui n’avait plus même l’amusement de l’innocente foudre. La chirurgie était aussi sur le point de détruire le vieux préjugé de la mort par la transfusion du sang. Montgolfier inventait les ballons; Caglioslro faisait de l'or, Mesmer des dupes avec le magnétisme : la famille avait pour code l’épitre à Uranie ; les jeunes filles lisaient le sein à demi nu la Mclanie de La Harpe, les jeunes gens la Religieuse de Diderot.

Et que faisait la cour pendant ce temps? La cour faisait comme tout le monde : elle était philosophe, sceptique, athée, et de plus elle dansait : elle dansait à Versailles, à Marly, à Trianon, à Meudon, pensionnait M ,ue du B3rry, comme veuve de Louis XV, et criait à bas la Bastille ! dans les petits soupers de Luciennes.

Voilà ce qu’imitait l’Angleterre en y ajoutant l’exa-r gération funeste et ridicule de l’imitation. La bière échauffée est plus terrible cent fois que le vin en fermentation. S’il s’était rencontré un Mirabeau à Londres au lieu d’un Fox ou d’un Shéridan, l’Angleterre aurait eu en 1703 son 21 janvier. Heureusement pour elle, la guerre avec la France éteignit cette belle ardeur. Un coup de canon dissipa l’orgie ; à cet appel, la noble Angleterre, renversantes tables, parut debout sur ses vaisseaux, le bon sens au front, l’honneur dans la poitrine, l’épée à la main.

Mais jusqu’à ce moment, et c’est celui où nous sommes dans le cours de cette histoire dont nous suivons les méandres, Londres fut livré à tous les égarements d’une vie sociale sans frein. Les seigneurs se ruinaient en petites maisons, en chevaux, en actrices, en fêtes et en orgies. Ils poussaient le servilisme du plagiat jusqu’à parler français, et quel français ! Livres, mémoires, correspondances, pamphlets, comédies, discours du temps, sont veinés d’un français bleuâtre qui constate les ravages de l’épidémie dans le corps social anglais.

Le révérend Georges Croly, l’historien du prince .de Galles, après avoir tracé la figure hardie de la France en termes éloquents que nous aurions voulu copier, s’écrie tristement : It was in the midst of the luxurious period that the prince of Wales commenced, his public career. « Ce fut au milieu de cette période'de luxe que le prince de Galles fit son entrée dans le monde. »

C’est à ce début dans la vie qu’il fit restaurer et embellir son palais de Carlton, fameux dans les souvenirs de l’histoire contemporaine sous le titre de Carlton-House. Paris, Rome, Naples, dessinèrent les plus beaux meubles, taillèrent les plus riches tentures, envoyèrent leurs plus belles statues, leurs plus rares mosaïques pour décorer Carlton-House, qui fut pour le prince de Galles ce que Vaux fut pour Fouquet, Versailles pour Louis XIV : un abîme de dépenses. Il y laissa sa pension, sa liste* civile, son crédit, l’espérance de son règne et une partie de son règne.

Il est vrai qu’on dînait toujours à Carlton-House, qu’on ' y soupait sans cesse, qu’on y jouait constamment. Les plus grands orateurs d’Angleterre, les plus illustres poêles, les journalistes de l’opposition, les femmes à la mode, celles qui allèrent un jour de maison en maison en disant :

Nommez Fox, et demandez-nous ce que vous voudrez, et Fox fut nommé ! celles qui chantaient, déclamaient et dansaient sur les théâtres; tout ce qui avait un nom, un vice, un talent, une haine contre la cour, une colère contre le ministère, était bien venu jour et nuit à Carllonilouse.

Nous nous trouvons un peu éloignés, il semble, de lady Jersey, du vicomte Malden, de miss Fitz-Herbert, de Windsor, du cottage dans le bois; pourtant nous ne nous en séparons pas, on va le voir. D’ailleurs, pas plus que les autres hommes, les princes ne recommencent l’existence à chaque pas. Un morceau de leur passé se coud toujours à leur présent : chez les uns, cette mosaïque est simple; chez les autres, elle est composée de tant de fragments, qu’elle est de toutes les couleurs et de mille pièces. Ainsi fut celle du prince de Galles. 11 ne faut pas oublier non plus qu’une main mystérieuse le lançait ou le retenait à son gré; lui mettait une passion à chaque pas. pour qu’à chaque pas il trébuchât sur le chemin déjà si scabreux du devoir.

Miss Fitz-Herbert, lady Jersey, lord Malden, vont donc » revenir et bien d’autres noms et d’autres beautés !

« F.n 1787, dit Croly dans un chapitre de son histoire,

» curieux chapitre intitulé en toutes lettres : The princes embarrassments, « Embarras du prince, » la position du # prince de Galles commençait à éveiller toute l’attention » et toule l’inquiétude du parlement et du pays. La pen- » sion qu’on lui avait accordée trois ans auparavant fut » reconnue entièrement insuffisante pour ses dépenses,

» et il n’y avait d’autre remède à cela que d’avoir recours .

» à la nation. »

Puisque nous touchons à ce fameux chapitre des dépen* ses qui s’ouvrira si souvent en parlant du prince, n’ou-

blions pas de dire ce fait caractéristique de sa personne et de l’époque où il régna. Les succès des anglais, dans l’Inde, avaient mis les perles et les cachemires à la mode. Au lieu de tapis, il parut original au prince d’étendre des cachemires aux larges palmes sous les pieds de ses visiteurs, et la fantaisie, d’ailleurs excellemment poétique, se réalisa. Carlton-House, fut drapé dans ses principales pièces des plus doux cachemires de Delhi et de Gondalour. L’ivresse tombait sur les tissus du Bengale, et le bal foulait les roses d’Orixa. Ce luxe effrayant prit une place si étendue dans l’imagination contemporaine, qu’il devint proverbial à Londres de dire d’une femme dont la mise dépassait les moyens et les mœurs, dont les cachemires n’avaient pas exactement payé les droits à la douane de l’honnêteté : « Elle a sur les épaules un morceau des tapis de Carlton-House. »

Les amis du prince, ainsi qu’on les appelait, car if comptait déjà de chauds protecteurs politiques, avaient, dans l’origine, protesté contre l’exiguïté de la somme de cinquante mille livres sterling qu’on lui avait allouée à titre de pension. Mais le prince, réprimant leur zèle, avait manifesté son extrême répugnance à devenir une cause de mésintelligence entre le ro; et ses ministres. « Le prince, dit Croly. devait alors cent cinquante mille livres sterling » pour les frais seulement et embellissements de son pa- » lais de Carlton-House. Alarmés sans doute, — Croly, dit » peut-être ( perhaps ), moi je dis sans doute, — par lafroi- » deur notoire qui régnait entre lui et la cour, les créan- » ciers voulurent être payés immédiatement. Le fait devint » public : le roi en fut instruit, et sur son ordre une en- » quête fut ouverte. Le résultat de cette enquête fut que » le roi, surpris et indigné, fîfc appeler son fils et lui dit » dans une conversation que le secrétaire de Fox a con-

» servée pour l’édification des héritiers présomptifs de » tous les âges, s’il est dans la destinée du monde de » compter encore beaucoup d’héritiers présomptifs : »

— On dit, monsieur, que vous habitez un palais de Sardanapale.

— Oui, mon père.

— Que vous avez des salons d’or, de perles et de cachemires.

— Oui, Majesté.

— Que vous avez fait des achats immenses de chevaux.

— Oui, mon père..

— Que vous passez une partie de vos nuits à jouer, et l’autre...

— Oui, Majesté.

— Que vous recevez chez vous tous les membres de l’opposition, tous ceux qui votent contre mon ministère, et par conséquent contre moi.

— Oui, mon père.

— Que vous avez des dettes considérables pour votre âge.

— Oui, Majesté.

— Vous en convenez !

— Voulez-vous que j’ajoute le mensonge à mes dettes ?

— Vous devez à Dieu et au diable.

— Vous venez précisément de nommer les deux seules personnes auxquelles je ne doive pas *.

— Milord, je veux que vous vous corrigiez, que vous vous réformiez. J’ai le moyen, le moyen bien simple de

* Ce mot, qui a été attribué à vingt hommes d’esprit différents, est bien au prince régent. Du reste, il y a des mots qu’il faut être riche pour dire : un prince seul pouvait trouver celui-là.

vous ramener à l’ordre. Vous n’aurez plus un schelling de moi.

— Que votre volonté soit faite, mon père.

— Elle le sera. Je n’ai plus rien h vous dire.

— Et moi, je sais ce qui me reste à faire. •

— Adieu !

— Adieu ! Majesté.

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