‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 11 sur 41 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Rentré chez lui, à son palais de Carlton-House, le prince réunit ses officiers, ses intendants, ses domestiques, et il leur dit : « Vous allez fermer mes appartements, mes croisées, mes écuries, et quand vous aurez rempli mes ordres, vous vous retirerez chacun chez vous, dans vos familles, où il vous plaira. Je n’ai plus besoin de vos services. »

Ce commandement fut exactement suivi.

Et dès ce jour tout bruit cessa dans Carlton-House et autour de Carlton-House. Le seul domestique qui fut conservé dans ce licenciement général répondait aux nombreux visiteurs habituels du prince : Son Altesse ne reçoit plus, n’ayant rien reçu de son père.

Cet événement fut la grande nouvelle du jour. On se portait en foule pour aller contempler l’originale solitude

de Carlton-House, et l’on attendait cinq heures du soir pour voir passer l’unique serviteur de l’héritier^ présomtif de la couronne d’Angleterre, portant d’une main un plat sur lequel était un bifteck entouré de pommes de terre, et de l’autre une bouteille de bière, sobre et frugal repas de celui qui, une semaine auparavant, traitait à sa table les fourchettes d’or de la pairie et de la chambre des communes.

« Traité durement par son père, dit le révérend Georges » Croly, le prince de Galles de son côté se conduisit bru- » talempnt.

» L’indignation royale aurait pu être adoucie en son- » géant à l’inexpérience du prince, en faisant la part des » mauvais conseillers, de l’influence et des séductions ex- » térieures. La douceur eût fait ce que la nécessité allait d imposer plus tard.

» D’un autre côté, le prince de Galles, dès qu’il sut la » réponse de son père, soh implacable refus, désorganisa j> sa maison, renvoya tous ses officiers, ferma ses appar- » tements de Carlton-House, et commença une vie d’er- » mite.

»| L’impression que cette résolution fantasque produisit » sur le roi, fut celle-ci : il pensa que la conduite de son » fils lui avait été conseillée dans le but médité de soule- » ver des haines contre le ministère et de l’envelopper » lui-même, le roi! dans cette universelle réprobation pu- » blique. Sa froideur et son éloignement pour son fils » s’en accrurent considérablement ; un accident funeste » arrivé à cette époque prouva combien l’antipathie était » prononcée.

» Une femme nommée Marguerite Nicholson tenta » d’assassiner le roi. La nouvelle de l’attentat fut immé- » diatement communiquée aux grands pouvoirs politiques

» et à toutes les personnes liées h la famille royale. Le » prince de Galles seul fut excepté. On ne daigna pas même » l’instruire de ce grave accident de famille. 11 l’apprend » à Brighton ; il court à Windsor ; il est reçu. par la reine » seulement. Le roi fut inaccessible.

» Mais ce système de réclusion que s’était imposé le a prince était trop étouffant pour qu’il le supportât long- » temps, à son âge, dans son rang et avec ses habitudes. » Peu à peb les fenêtres de Carllon-Iïouse s’ouvrirent, et » tout s’anima comme par le passé : les amis et les sou- » pers revinrent. Son luxe affronta de nouveau les in- » vestigations et le blâme. »

Qu’avait donc fait le prince pour reprendre le luxe et la joie des anciens jours ? 11 avait encore fait des dettes, par une admirable propriété qu’ont les dettes de se féconder sous une main habile.

Les premières dettes font peur : les secondes encouragent : on a besoin des autres. ’

Cependant Georges III, malgré son courroux paternel, n’avait pas renoncé à la pensée de se continuer dans l’aîné de ses fils. Il y pensait beaucoup au contraire, malgré le grave échec des trente-huit portraits de princesses allemandes. Le prince, puisqu’il aimait tant la dépense, pensait-il encore, obtiendrait des chambres, en se mariant, une dotation qui le mettrait à l’abri des ignominies des emprunts et des dettes. Il songea donc à une nouvelle entrevue avec lui.

D’un autre côté, la discussion du. budget fut considérée par i’alderman Nevvnham, riche marchand de Londres, comme l’occasion de faire publiquement le panégyrique du prince de Galles, et de demander aux ministres qu’on tirât d’embarras un aussi digne prince. La réponse de Pitt fut brève, mais péremptoire :

GEORGES IIl

« II n’est pas de notre devoir, dit-il, de soulever un » pareil sujet de discussion sans avoir, au préalable, pris » les ordres de Sa Majesté, et je n’ai été jusqu’ici honoré » d’aucun ordre semblable. »

La gênante et bizarre position du prince n’était pas améliorée par cette demande officieuse et par cette réplique adroite. En politique, l’éloquence ne termine rien. Ce sont les faits qui commandent.

La grande campagne politique s’ouvrait. L’opposition était déterminée à écraser le ministère. La sagesse de Pitt vit venir la tempête et lui opposa l’énergie de son beau caractère.

L’alderman Newnham revint encore à la charge et demanda si l’on voulait décidément ou non tirer le prince de Galles de la position précaire où il se trouvait. Du reste l’alderman déclara qu’il allait faire une motion spéciale à cet objet.

Londres prêtait une attention inouïe à ces débats, et la chambre ne se préoccupait pas moins de cette motion, lorsque M. Roll, député du Devonshire, déclara que la question offrait des points délicats qui touchaient essentiellement aux lois civiles et religieuses du royaume, et qu’il était nécessaire d'approfondir. Ces paroles redoublèrent la curiosité publique; elles effrayèrent les amis du trône et répandirent un parfum de scandale qui fit lever tous les jolis nez roses de ces dames de Carlton- House.

Mais l’entrevue du roi et de son fils, qui se rattachait étroitement à ce fait si fécond en interprétations, allait avoir lieu, et le mot de l’énigme tomberait des lèvres du prince pour être ramassé par l’avidité publique.

Sa Majesté dit au prince de Galles :

— Vous avez dédaigné de faire un choix entre les no-

blés et grandes princesses parmi lesquelles nous avons toujours eu le bonheur de trouver des compagnes, des reines dévouées, des femmes fécondes, des mères sans tache. Je ne reviendrai pas sur ma proposition. Mais voici ce que j’ai à vous dire sans caractériser de nouveau la conduite que voiîs tenez aux yeux de Londres et de l’Europe. Vous ne sortirez d’embarras, de l’embarras honteux où vous vous êtes jeté, qu’en vous mariant, parce qu’en vous mariant, le pays, plus riche, plus généreux que moi, comprendra peut-être la nécessité de vous donner une maison, de pourvoir à votre entretien... Vous remplacerez par la paternité politique la paternité de Dieu, qui ne peut plus rien pour vous, qui l’avez méprisée, offensée, outragée Mais enfin, dit Georges III en essuyant une larme,

mes petits-fils me feront oublier mon fils.

Il tendit sa noble et royale main à son fils.

— Georges, puisque tu ne veux pas une femme de mon choix, dis-moi celle que tu voudrais prendre; je l'aimerai comme ma propre fille; indique-moi une cour d’Europe où il existe une princesse de notre religion qui puisse s’unir à toi, et je .te promets...

— Majesté, dit le prince de Galles en s’inclinant devant sou père: Je suis marié ! »

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