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CHAPITRE IX

Après le dîner, la reine pria la comtesse de Jersey de passer avec elle dans les petits appartements, et là, bien reposée dans son fauteuil de velours, bien enveloppée de ces longues dentelles noires flamandes, qu’elle affectionnait tant, elle dit affectueusement à la comtesse :

— Et le jeune prince? qu’en faisons-nous?

— Toujours charmant, Votre Majesté.

— Je m’en aperçois bien. Vous parvenez donc à le distraire de toute pensée trop sérieuse pour son âge, pour sa santé?

— J’y parviens quelquefois, madame, et son excellent naturel... fait le reste.

— Continuez, comtesse, continuez. Il n’aura que trop tôt les ennuis et les soucis des affaires. Ce serait d’ailleurs un meurtre de gâter ce teint si frais, ces joues si roses,

ce front si jeune, par le frottement de toutes ces vilaines questions politiques. Aime-t-il l’équitation ?

— Oui, Majesté beaucoup.

— La chasse?

— Passionnément.

— La danse?

— Comme une femme. 11 aime tout madame. J’ignore ce qu’il n’aime pas, poursuivit la comtesse, qui ne savait répondre que par monosyllabes aux. questions de la reine.

— Je m’en félicite, comtesse, et je vous en remercie bien cordialement. Je m’applaudis chaque jour de vous avoir confié cette partie de son éducation. Vous recevrez le prix de cette attention, de ces soins... vous aurez un jour toute son affection.

— Toute son affection ! murmura intérieurement la comtesse, les yeux attachés au cadran de la pendule, comme si elle eût voulu contraindre les aiguilles à marquer les heures du lendemain.

Enfin la royale soirée s’écoula et la nuit bien, agitée de lâ comtesse eut aussi une fin. Elle avait du mal à museler ses vingt ans. Elle les tenait pourtant par le cou, elle les étranglait, elle allait les faire impitoyablement mourir. Mais quel assaut! quelle résistance! quel combat! Les femmes qui n’ont pas de cœur en ont eu un, mais elles l’ont tué en silence. Le suicide s’est fait.

Le matin une autre comédie l’attendait, mais une comédie espagnole où il y a plus de véritable sang répandu que dans les tragédies.

— Que m’apprend-on? vint lui dire le prince, prêt, comme de coutume pour la promenade, que vous ne m’accompagnez pas? mais c’est impossible!

— On vous a dit vrai, prince, je suis aujourd’hui un peu indisposée.

— Oh! alors... comme j’en suis désolé!

— La fraîcheur d’hier...

— C’est juste. L’air était d’une pureté hier...

— Vous voulez dire d’une humidité...

— Ah! oui, d’une humidité; je me trompe.

— Comme son esprit flotte ailleurs! pensa la comtesse.

— Ainsi, c’est décidé, vous ne venez pas avec moi?

— Non... vous m’excuserez...

— Ah ! je vais bien m’ennuyer !

— Vous êtes trop bon, prince.

— Mais je serai revenu de bonne heure.

— Merci! cependant, il ne faut pas...

— Oh ! non, je vous le promets, je vous l’assure.

— Vous n’y êtes pas forcé.

— A propos, reprit le prince tout en se regardant avec satisfaction dans la glace, mon secrétaire m’a remis deux cents livres sterling.

— N’était-ce pas convenu entre vous et moi?

— Je poursuis ma folie, vous voyez. Je donnerai la pension promise à cette petite Irlandaise.

— C’est un devoir pour vous, prince, vous avez promis.

— Elle ne viendra peut-être pas. D’ailleurs, je vous avoue que je ne me souviens plus du tout, mais du tout, de l’endroit de la forêt où nous avons fait sa singulière rencontre.

— Eh bien ! ni moi non plus, dit la comtesse jouant le même air faux que le prince de Galles.

— Mais à bientôt, milady, à bientôt! Si vous l’exigez, je n’irai que demain à ce rendez-vous.

— Du tout, du tout!...

— Pour peu que vous le désiriez...

— Je nedésireque l’exactitude de vos promesses, moi.

— C’est uniquement pour vous obéir, si j’y vais.

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— C’est moi maintenant qui l’y force! pensa lady Jersey. Mais partez, je vous en prie, partez!

— On dirait que vous êtes pressée de me congédier.

La comtesse sourit.

— Voulez-vous que je vous envoie Malden? Vous ferez de la musique pendant mon absence. Je n’ai guère que de la musique à faire faire au secrétaire que vous m’avez donné.

— Je veux bien, répondit lady Jersey, envoyez!

— Il sera heureux pour moi, madame...

— Quand Son Altesse voudra partir, vint dire un des grooms du prince.

— Demandez à Madame.

— Tout de suite! dit lady Jersey, voulant épargner au prince l’embarras de son impatience.

Le prince de Galles baisa la main de la comtesse et s’éloigna.

Il ne m’a jamais aimée! dit celle-ci quand le prince eut quitté l’appartement, mais il ne m’aime plus : mot d’une profondeur rare dans son effroyable contre-sens.

Elle mit ensuite sa main crispée à l’endroit du cœur et elle dit, pour en dompter la révolte-

— A bas les griffes, tigre! je ferai un tapis de ta peau et je marcherai dessus.

« Comme le prince de Galles, quoique bien jeune en- » core, atteignait l’âge de prendre place à la chambre des » lords, on commença à s’occuper, dit Georges Croly dans » son Histoire de Georges IV, de lui créer une pension. » Mais, ajoute-t-il avec une sérieuse naïveté : The times » were hostile to royal expenditure. Les temps étaient hos- » tiles aux prodigalités envers la majesté royale; et le roi, » dans le double but de ne pas allourdir les charges publi- » ques et surtout de ne pas encourager l’esprit de dépense

i> qu’il avait remarqué chez son fils, — il n’avait pas ou- » blié la note de Windsor, — demanda seulement 50,000 » livres sterling par an , payables en dehors de la liste » civile. La proposition fut fortement débattue dans le » cabinet. Fox insista pour que la pension fût élevée à » 100,000 livres par an, mais Sa Majesté tint ferme. Il ne » demandait aux chambres que 60,000 livres pour les frais » de premier établissement. Les chambres votèrent. A » partir de ce moment, ajoute Croly, commence la bizarre » carrière du prince, dont il fait le portrait suivant:

» Son rang seul eût suffi pour lui assurer des flatteurs, j> mais il eut des titres plus hauts aux hommages. 11 était » un des plus beaux hommes de l’Europe (He was one of » (he hândsomest men in Europe). Son maintien était » ouvert, sa figure expressive, et toute sa personne re~ » marquable par une élégance aisée et une dignité parti- » culière. Ses contemporains le peignent encore comme » un modèle des hommes à la mode et d’une perfection » inouïe. Il possédait les qualités qui attirent et retiennent; » il parlait les principales langues modernes avec netteté; » il était aussi musicien plein de gaàt, et de bonne heure » il avait acquis une connaissance étendue de la littéra— » ture anglaise. Markham et Jackson, ses deux profes- » seurs, l’avaient doté d’un excellent fond d’études clas- » siques, et la nature l’avait favorisé du talent de parler » en public avec facilité, dignité et énergie. Cependant, » s’il faut convenir que^se9 qualités firent l’étonnement » de son siècle, des jeunes gens qui l’admirèrent , des » femmes, dont il fut follement l’idole, il ne faut pas ou- » blier non plus que chaque pas qu’il fit dans la vie le «plongea davantage dans de grands, dans d’énormes » embarras pécuniaires, qu’il s’écarta largement de ses de- » voirs naturels en s’aliénant l’affection de son père, et en

i» se jetant dans les bras d’une faction aussi hostile à sa » dignité qu’à sa couronne 1 . »

Toujours préoccupé'de son fils aîné, dont il ne croyait pas avoir assuré l’avenir en lui montant une maison, Georges III, dans ses moments lucides, songea sérieusement à lui choisir une femme parmi cette pléiade de princesses allemandes du milieu de laquelle il avait détaché la siennë, Sophie-Charlotte, fille du duc de Mecklerabourg-Strélitz. Mais, par malheur, il n’avait plus lord Harcourt sous la main, pour aller en grande pompe négocier un mariage pareil au sien pour son fils, ce fils dont la haute naissance fut marquée à Londres par l’entrée des lingots d’or et d’argent enlevés sur les Espagnols par trois frégates anglaises au cap Saint-Vincent; un trésor de treize millions sterling, trois cent vingt-cinq millions de notre monnaie ! Mais s’il n’avait plus lord Harcourt à sa disposition , il lui était permis d’avoir recours aux trente-huit portraits de princesses allemandes, destinées de tout temps à s’asseoir sur tous les trônes et à les féconder.

Le bon père, qui avait pris ses précautions secrètes pour se munir de ces«graves images de futures bellesfilles, les avait alignées et placées sous ses yeux attentifs par ordre alphabétique ou de principauté, et il attendait que l’inspiration lui indiquât un choix. Il allait des yeux du duché d'Oldenbourg au menton de galoche de la seigneurie de Kniphausen ; des cheveux roux du Mecklembourg-Strélitz au front altier de Saxe-Weimar; des épaules de Saxe-Cobourg-Gotha aux pieds de Schwarzbourg-Sondershausen ; de la bouche d’Anhalt-Bernbourg aux bras potelés d’Anhalt-Cœthen, écartant des robes à

1 The personal history of his late majesly George ihe Fourth, vol. I. cliap. iv, pages 63 et 64.

Bû

panier, traversant des nuages de poudre ou méditant sur de vastes perruques enrubannées.

Ah! son fils serait bien heureux quand il lui dirait : Prince, prends une épouse parmi ces belles tapisseries historiques qui ne t’apporteront pas un sou : — à quoi Don! tu es assez riche par toi-même, — mais qui l’apporteront dix, douze, quinze et même vingt enfants, des Glocester, des Cambridge, des Cumberland et des princesses sans fin. Et ces braves duchesses, princesses et altesses semblaient toutes lui sourire du fond de leur ivoire et de leur émail et lui dire : Majesté, prenez-moi, moi je sais lire la Bible en dix-sept langues ; moi je sais chanter les psaumes à ravir ; moi je danse le menuet d’Exaudet comme à la cour de Versailles ; moi je suis une bonne ménagère; moi... c’était une mer pleine de délices filiales, conjugales et nuptiales, pour ce prince abîmé dans la contemplation de ces trente-huit portraits, plus Mecklembourgeois les uns que les autres. S’il avait pu les donner toutes les trente-huit à son fils, que d’héritiers ! que de fils ! que de petits-fils! Ce n’est pas que son fils les eût refusées... oh non ! pourvu qu’elles eussent été toutes les trente-huit jolies, aimables, jeunes, jeunes surtout. La Confédération entière ne lui eût pas fait peur.

Georges III se livrait à cette occupation dont l’utilité n’était pas sans importance, on en conviendra, tandis que son fils ne songeait guère en ce moment k se .marier. Peut-être y songeait-il aussi, mais à sa manière : que la route lui soit belle et l’ombre protectrice dans les longues avenues des bois!

Quant à lady Jersey, enfermée aussi dans ses appartements, elle pensait de son côté au prince de Galles, mais dans un ordre de sentiments qui ne lui laissait pas toute la patience dont Georges III jouissait en ce moment en

parcourant sa galerie de portraits. Malgré sa volonté si ferme, elle cédait à l’impulsion qui la poussait haletante et brûlante à la poursuite de celui qu’elle avait envoyé seul au rendez-vous. Eile y était aussi à ce rendez-vous, elle y était par le cœur, par l’esprit, par l’àme, par la jalousie, par la jalousie qui donne la seconde vue, celle qui ne trompe presque jamais. Ohl elle voyait, elle entendait des choses, des paroles qui l’empêchaient de garder un instant la même place! Elle se levait, s’asseyait, ouvrait la croisée, la refermait. Pourquoi n’était-elle pas partie? Pourquoi n’avait-elle pas suivi le prince ? Pourquoi celte résistance? Pourquoi ne s’était-elle pas défendue? Pourquoi souffrir quand on peut vaincre?

— Je ne veux vaincre qu’une chose, s’écria-t-elle en jetant au feu un magnifique éventail qui lui tomba sous la main, un joujou de cent livres sterling, peint par le célèbre Mayer; je ne veux vaincre que moi! 11 y a dans ce vieux château de Windsor une reine qui est le roi : je dois, je veux lui succéder, et pour cela, souffrons! Si ce cœur si aimable, si passionné, si dangereux, nous revient, tant mieux! s’il m’échappe, tant mieux encore, je serai plus tôt libre.

C’est au milieu des cris et des violences de cette guerre civile allumée dans son cœur que la main frémissante de la comtesse, qui prenait tout avec égarement et rejetait tout avec colèrp, saisit dans un coin de sa bibliothèque un petit livre placé par le hasard, cette providence du mal, sur un rayon. En ce moment il causait un bruit d’enfer à Londres. On se l’arrachait dans les théâtres et dans les clubs. On le lisait, puis on le jetait aussitôt au feu. La comtesse l’ouvrit comme on ouvre une porte qui mène on ne sait où, et elle s’arrêta machinalement au titre. Il méritait mieux qu’une attention aussi fortuite :

List of Covent-Gctrden ladies , containaing the historiés and somc curions anecdotes of the ?nost celcbrated ladies now in the town , or, on kepping and also of tnanyof tlieir keepers. « Liste des dames de Covent-Garden, contenant » l’histoire des plus célèbres ladies maintenant en circu- » lation ou en puissance de protecteurs ; celle de plusieurs » de ces protecteurs; le tout suivi de quelques anecdotes » curieuses. » m

Étrange livre ! se dit la comtesse un peu effrayée, et cela moins par corruption d’esprit que par l’instinct de réserve inné chez la femme : que peut-il contenir? Qu’ estce donc que ces femmes de Covent-Garden? Elle feuilleta le livre comme on relève les pétales d’une fleur inconnue sans savoir au juste ce qu’on cherche, sans penser qu’on touche peut-être du poison. Mais l’inconnu! l’inconnu ! qui l’a jamais fuil D’ailleurs ce démon de livre avait pour ainsi dire des titres et des sous-titres en forme de crochets qui harponnaient l’attention, au passage et ne la lâchaient plus. La comtesse de Jersey lut encore ceci :

Miss Thomson, n°19 Berner s-str cet.

<r Cette dame s’est montrée l’été dernier à Brighton; » elle a chanté avec grand succès sur le théâtre de cette b ville. Elle a un corps imposant, commanding figure; son » teint est beau, mais marqué de rousseurs. Elle s’habille » très-élégamment et consomme un grand luxe de queues » traînantes, répétant cet adage qu’elle tient de ses pro- » tecteurs pris dans la marine : que le vaisseau muni de » bonnes voiles arrive toujours à bon port. — That the » ship wilh good sails toill alwags rcach a good port. »

La lumière se faisait par degré dans le corridor sombre où la comtesse avait mis le pied : elle comprit !

— Mais ce sont des biographies de certaines femmes de Londres, s’écria-t-elle... des histoires d’actrices... des anecdotes de coulisses. . . — ce qu’elle se démontra plus clairement encore quand elle arriva, toujours sans vouloir continuer, à cette seconde biographie :

Miss Gilbert, Clément' s-Lane.

« Elle est restée pendant quinzejours absente du théâtre » de Covent-Garden par suite du malheur dont elle fut » frappée. Un voleur s’étant introduit chez elle pendant la » nuit, lui vola, devinez quoi? Son talent? — Non. — » Son amant? — Non. — Son râtelier ! ! »

- Ces deux fragments auraient dû suffire et au delà pour donner une idée complète du livre entier à lady Jersey. Pourtant elle ne le fermait pas... Il y a dans l’abîme une voix qui appelle, dans la pente une raison qui attire, disons le mot, il y a dans le mal quelque chose qui pousse... Le diable, qui prend toutes les formes, ne déteste pas celle du livre... Lady Jersey commença donc une troisième biographie des femmes de Covent-Garden, parmi lesquelles il s’en trouvait aussi beaucoup de Drury-Lane. Elle lisait déjà ce titre :

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