‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 12 sur 41 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Georges III tomba anéanti après avoir entendu ces étranges paroles de son fils : « Je suis marié ! » Il resta écrasé dans son fauteuil, la tête prise et serrée entre ses mains, les doigts écartés sous ses cheveux, le regard collé à terre.

Le prince de Galles s’était hâté de sortir du palais de Windsor après sa brusque confession, ne devinant que trop la tempête qui allait succéder à ce calme redoutable.

Il ne se trompait pas.

I.a colère du roi, quelques minutes contenue, éclata comme un orage. Ses nerfs se raidirent, l’écume lui vint aux lèvres et sa vue se troubla, dernier symptôme qui, invariablement reproduit à chaque retour de sa folie, finit • dans sa vieillesse par le rendre aveugle.

Il repousse sous lui son fauteuil, glisse, renverse les

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flambeaux placés au bord de la table, et n’évitant que par miracle de tomber dans le feu de sa vaste cheminée, il se met à rouler sur le tapis au milieu de soupirs, de pleurs, de gémissements, de lamentations déchirantes.

On accourt à tous ces bruits : le roi n’est plus là ; il est déjà sorti; il a disparu, franchissant d’un bond toutes les marches qui le séparent des pièces basses du château. 11 était nuit. Personne ne vit l’allée droite ou tortueuse du bois où il s’engagea d’un pas furieux pour enfiler d’autres allées, pour prendre d’autres détours, pour se perdre comme sa raison dans l’obscurité, et désespérer ceux qui vaient.

Tout le monde fut bientôt à sa poursuite : la reine, ses enfants, les officiers effarés, les domestiques hors d’haleine.

Faites avec autant de frayeur que de respect, ces perquisitions, dont on ne voulait pas répandre le bruit, avaient quelque chose de particulièrement sinistre, de morne, d’indéfinissable. Les torches se croisaient en tout sens et à toutes les distances, à travers le squelette des arbres qui redevenaient aussitôt obscurs et muets. Ces mots seuls, jetés à demi-voix, quand on se rencontrait, composaient tout le dialogue de ce drame nocturne :

— L’avez-vous vu ?

— Non, et vous?

— Non !

— Allez par ici. — Nous par là.

— Un signé si vous l’apercevez.

— Et vous aussi, un signe.

Ces fouilles dans le bois n’avaient rien amené au bout d’une heure.

Sur les ordres de la reine, de plus en plps inquiète, on se repliait vers le château pour aviser à d’autres moyens

de découvrir la retraite du roi fugitif et en démence, quand d’autres serviteurs accoururent émus, haletants, hagards, indiquant avec leurs torches les croisées des appartements du roi.

Le roi était revenu au château pendant qu’on le cherchait dans le bois; il était remonté dans ses appartements, mais plus furieux, plus exaspéré encore. Dans celte course, sa démence avait pris des forces et un caractère qu’on ne lui avait jamais connus. 11 brisait autour de lui avec cette joie des mauvais instincts, particulière à la folie, les glaces avec les- fauteuils, les lustres de Venise avec les vases de Sèvres, les pendules avec les flambeaux, les tableauxavec les tabourets. Le fracas était horrible, les dégâts immenses : des pertes irréparables s’accumulaient de minute en minute autour de ces murs, quelques heures auparavant si calmes et si riches.

Le plus terrible de cette situation sans exemple dans les annales de la royauté anglaise, c’est qu'aucun usage n’autorisait qui que ce soit à porter la main sur le chef de l’État et à l’enchaîner. Garrotter un roi ! on se bornait à le suivre avec sollicitude, à s’interposer le plus possible entre lui et les objets au choc desquels il pouvait se blesser. Ses serviteurs le suppliaient de loin par des gestes respectueux de se calmer, la reine l’en priait à haute voix ; mais on la priait, elle aussi, de ne pas s’exposer aux coups que le roi laissait tomber autour de lui, coups aveugles, meurtriers, qui brisaient le marbre et l’ébène : un seul coup l’aurait tuée.

L’épouvante était générale, le secours presque impossible. 11 ne pouvait venir que du hasard : ce hasard se montra, il se rencontra dans un homme qui, voyant les portes du château ouvertes et entendant un, bruit inaccoutumé, attiré enfin par l’appel d’un événement,

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invoqué par le cri du danger, traversa vite la cour, franchit non moins vite les marches, entra, monta, comprit qu’un seul faisait peur à plusieurs, à tous qu’il tenait en échec ; il s’élance, hardi et déterminé sur celui-là ; il va le saisir... le roi s’élance en ricanant sur les rideaux de la croisée, s’y accroche avec la dextérité d’un singe, et leur donnant une secousse frénétique, il commence un va-et-vient qui le met tantôt dans l’appartement, tantôt hurs de la croisée, à soixante pieds du sol.

La stupeur refoula tous les spectateurs de cette émouvante scène au fond de la salle, où ils restèrent terrifiés. L’oscillation ne cessait pas, arrachant un cri d’effroi à chacune de ces courbes périlleuses dans les airs. Et comme le fou, ainsi que tous les fous, se plaisait au danger, il en redoublait pour lui le charme en cherchant à redoubler le péril. Avec ses pieds, avec ses mains, avec tous ses efforts, il imprimait au rideau un balancement toujours progressif ; enfin, l’ivresse de ce jeu devint à tel point furibonde, que la tringle fléchissait, que les anneaux grinçaient sur la tringle, et que roi, rideau et tringle allaient infailliblement tomber ou dans le salon ou dans la cour. Et, comme pour augmenter cette dernière chance, Georges 111 disait en riant :

— Si l’on m’approche, je le Jure, c’est dans la cour que je me jette — oui — c’est dans la cour — dans la cour, dans la cour, dans la cour !

Personne n’osait approcher. Mais en un clin d’œil et sans qu’on eût reçu des ordres, tous les matelas du château furent étendus sous la croisée, et l’on n’attendait plus que l’accident de la chute pour s’emparer du roi èt le livrer aux médecins.

Mais dès que les matelas eurent été placés, le roi abandonna brusquement sa balançoire, passa de l’appui de la

croisée au parquet, et allant prendre un flambeau dans la cheminée, il mit froidement le feu aux rideaux. Le feu ! Le feu ! On court l’éteindre ; mais le roi, au même instant, recommence une autre scène de folie.

Debout sur l’une des croisées au-dessous desquelles il n’y avait pas de matelas, il crie avec l’accent d’une résolution des plus significatives: — Un î — deux ! — 11 va dire : trois ! et se briser le crâne sur les pavés de la cour, quand la reine accourt... la reine épouvantée vient avec le plus jeune de ses fils dans les bras : elle le jette dans ceux du roi en lui disant : Tuez-le donc aussi ! le roi regarde, il s’arrête; il regarde avec curiosité, puis avec intérêt, puis avec compassion cet enfant qui est presque nu — il l’approche de ses lèvres, il lui sourit, il l’embrasse, il lui sourit encore, sa poitrine se gonfle, il va pleurer, il pleure, dès ruisseaux de larmes partent tout à coup de ses yeux, et cette douce sensibilité, cette divine tendresse, le brisent, le domptent, le livrent, bon, sage et tranquille à ses médecins, à sa couret à sa famille, qui pleurent tous avec lui de ce retour à la raison.

Ce n’était plus qu’un enfant comme celui qui venait de le sauver.

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