THOMAS MATHEWS
— Non î il n’y eut jamais de pareil avilissement chez un homme, s’écria Fox aussi fier et brave à l’épée qu’éloquent la plume à la main.
11 était indigné.
— Mais encore une fois, interrompit le prince de Galles, ceci ne nous explique pas la pâleur de Shéridan quand il est sorti de dessous la table. On peut voir en rêve le capitaine Mathews sans éprouver une terreur si forte.
— Mon prince, répliqua Shéridan, cette fois, c’est moi qui vous dis: Ce n’est pas fini.
L’attention tripla autour de la table du prince.
« Ce n’était pas fini ! »
— Un jour, reprit Shéridan, un monsieur Barnett me remit un cartel... devinez de qui?...
De tout le monde, excepté d’un seul homme.
— Il était de cet homme, répliqua Shéridan.
— Le capitaine Covardini, Poltronos, Fracasso, Mathews vous adressait un cartel! Allons donc! dans quels termes? dans quelle langue?
— Il m’adressait un cartel, un cartel parfaitement en règle, avec désignation de second, indication de terrain...
— Étrange conduite !
— Le capitaine Mathews m’attendait, me disait-il dans ce cartel, à Kingsdown. J’y cours : ce n’était plus le même homme ; il était froid, calme et presque poli. Cette révolution me frappa: je ne sus que penser: du reste, je ne pris pas beaucoup le temps de penser. Je tirai mon épée; Mathews dégaina et se mit bravement en garde. Je m’avance sur lui; il avance : je romps pour m’élancer sur le capitaine; il m’attendait, il me traverse; je tombe avec la moitié de son épée dans le ventre. Avec l’autre moitié, il me bat le visage en me disant : Demandez la vie! « Non, pardieu! m’écriai-je la bouche pleine de sang, je ne la demanderai pas ! » Je m’évanouis. On m’emporta; je restai six mois couché; plus de six mois; et, depuis ce duel, je souffre de mon horrible blessure
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chaque fois où, comme ce soir, je me livre à quelque excès.
— Voilà qui est inouï, dit pensivement le prince de Galles.
— Ce qui est encore plus inouï, acheva Shéridan , c’est que je ne sais pas si le capitaine Mathews était un poltron ou un brave fantasque; c’est que jamais personne en Angleterre ne l’a plus revu, que je ne l’ai plus revu moimême, excepté ce soir dans le rêve liquoreux que je dois au champagne mousseux, au madère vieux, et au délicieux porto de Votre Altesse*.
• Comme la noble compagnie était restée très-soucieuse après ce dénoûment inattendu, le prince, pour la secouer, s’écria :
— Messieurs, les cartes nous attendent; passons dans la salle de jeu.
A la suite du prince de Galles, qui riait encore de la singulière rencontre de son favori Shéridan avec l’incroyable capitaine Mathews, tous les invités passèrent de la salle à manger dans le salon de jeu.
Cette pièce, spécialement affectée aux délices des caries et des dés, offrait aux regards, des sujets emblématiques peints par un élève d’Hogarth, le peintre aimé d’Horace \Valpole. Par une assez plaisante fantaisie du prince ou de * l’artiste, je ne saurais dire lequel des deux, chacun de ces sujets représentait une conséquence burlesque ou fatale de la passiQn du jeu. Ici le joueur s’arrachait les cheveux devant un as de trèfles, cause de son malheur; là il
1 Xette lutte si bizarre et si acharnée entre le capitaine Mathews et Shéridan, a fourni à ce dernier le sujet de sa fameuse comédie intitulée les Rivaux, représentée le 17 janvier 1775 sur le théâtre de Covent-Garden.
donnait un coup de poignard à une dame de cœur qui l’avait probablement trompé dans l’attente d’un retour indéfiniment différé ; sur l’imposte, trois joueurs se balançaient à l’extrémité aérienne d’une potence, leur dernière extrémité sur la terre ; entre deux croisées, on voyait encore un vieux joueur, blanchi par l’âge et l’absence complète des atouts, échanger, en plein hiver, son manteau contre un morceau de pain noir.
Admirablement exécutés, ces tableaux, car on pouvait leur donner ce nom, étaient entourés de devises philosophiques destinées à relever encore leur pittoresque moralité, et à graver dans le cœur la fugitive empreinte laissée dans les yeux. L’immortel quatrain de M me Deshoulières s’étalait dans un cadre d’or au-dessus de la cheminée, qui avait la forme d’un jeu de tric-trac :
11 est trois portes à cet antre :
L’espoir, l’infâmie et la mort ;
C’est par la première qu’on entre, - C’est par les deux autres qu'on sort.
Appeler soi-même un antre le cabinet de jeu oii l’on reçoit ses amis, leur montrer la fin qui les attend comme ’ joueurs, c’est de la crue et amère jovialité anglaise, ou il n’y en a plus au monde.
Depuis son entrée dans la pièce de jeu, Shéri lan n’avait pas perdu sa mine soucieuse et chagrine, quoique l’histoire du capitaine Mathews ne dût plus raisonnablement l’affecter. On l’avait écoutée, elle était finie.
Quelle préoccupation contristait donc ainsi la belle physionomie de l’éloquent orateur et du spirituel poète ?
Le prince de Galles l’invita à jouer au piquet avec lui* s’efforçant de l’égayer par les saillies les plus vives de son
esprit, chaque fois qu’il perdait quelques points. Shéridan en perdit tant qu’il perdit successivement d’abord dix livres, puis vingt, puis trente, et, particularité comique, à chacune de ses pertes, après avoir levé les yeux au plafond, après avoir soupiré, gesticulation ordinaire et banale des joueurs, il prenait les basques de son habit', les ramenait sous ses yeux et proférait entre les dents quelque sourde malédiction à l’adresse de la fatalité.
Ce geste se répéta si souvent, que le prince ainsi que les autres joueurs ne manquèrent pas de le remarquer ; mais le respect dû à tout homme qui perd empêchait qu’on ne cherchât à savoir de Shéridan les motifs de ces imprécations, dont il accablait les pans de son habit.
Cet habit n’avait rien en lui qui parût motiver l’anathème de Shéridan. Sans être à la dernière mode, il ne s’en éloignait pas ridiculement. On sait du reste que le représentant de Stafford, se modelant ainsi que Fox sur l’élégance exquise du prince, avait toujours une tenue irréprochable. La couleur de cet habit était tabac d’Espagne, nuance un peu hasardée pour les hommes de goût ; mais on pouvait dire du vêtement de Shéridan, comme de certains tableaux, que le dessin rachetait la bizarrerie du coloris.
Sur une perte de soixante-dix livres sterling, Shéridan se leva avec fureur et s’abandonna, malgré la présence du prince, à toute sa rage. Il ne renversa pas la table, il ne sema pas les cartes suf le parquet, il ne s’en prit ni aux flambeaux ni aux fiches ; sa colère s’ouvrit une autre issue. Shéridan ôta son habit, le saisit, l’écartela par les deux manches, ainsi que l’eût fait un brocanteur de Chariug-Cross pour en faire admirer à un acheteur la solidité et les grâces, et il l’apostropha avec une véhémence cicéronienne.
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— Non ! s’écria-t-il, non ! il n’est rien de comparable à la haine que lu m’inspires, parce qu’il n’est rien de comparable au mal que tu m'as causé depuis que tu es sur la terre, je veux dire sur mes épaules. Maudite soit la Chine où est né le premier ver qui a produit le premier cocon, maudit soit le premier coçon qui a engendré la première soie; maudit soit le môine qui apporta en Europe la soie, le ver et le cocon ; maudit soit la filandière qui a préparé la soie au tisserand ; maudit soit le tisserand qui a tissé l’étoffe, et maudits, cent fois maudits le teinturier et le tailleur qui ont coloré et taillé l'étoffe destinée pour mon malheur à devenir cet habit tabac d’Espagne!
— Mais, Shéridan, pourquoi?...
— Vousdemandez pourquoi! Vous demandez pourquoi!... Mais toutes les fois, oui, toutes les fois que j’ai mis cet habit tabac d’Espagne, cet habit inusable, qui durera plus que le pic de Ténériffe, il m’est arrivé une contrariété, un chagrin, un malheur, une catastrophe. Ne riez pas ! — Oh ! ne riez pas ! — La première fois que je le mis, je tombai de cheval à V altham-Abbey, dans le comté d’Essex, et je me démis le i>ras.
— Mais, Shéridan, dit le prince, on se démet le bras avec tous les habits.
— Non, prince, non! il y a des habits... D’ailleurs, je faillis me noyer dans la Tamise, toujours avec cet habit tabac d’Espagne. Regardez- le, le misérable !
— Mais c’est peut-être lui, Shéridan, qui t’a empêché de te noyer.
— Lui, empêcher un malheur! — Vous ne le connaissez pas ! — C’est encore cet habit tabac d’Espagne que je portais le jour où je me battis avec l’effroyable capitaine Mathews... 11 est cause — l’habit — que je fus presque mortellement blessé malgré mon sang-froid, mon adresse,
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mon bon droit. Eh bien ! vous, prince, vous, mes amis, * commencez -vous à comprendre la sincérité, la valeur de mes profondes récriminations contre cet habit tabac d’Espagne? Vous n’étes que persuadés, je vais vous convaincre: je fais jouer ma comédie des Rivaux. Au premier acte, j’avais un habit bleu ; le premier acte réussit ; il va aux nues ; on joue le second acte ; j’avais encore l’habit bleu ; le second acte va encore plus aux nues : un auteur sue beaucoup à une première représentation ; au troisième acte, de quoi vais-je m’aviser? de quitter l’habit bleu et de mettre l’habit tabac d’Espagne, qui est léger et commode — il faut lui rendre cette justice. — Les sifflets partent aussitôt, et ils vont de scène en scène jusqu’au dénoûment ; ils renversent la pièce, la pièce tombe. O infâme habit tabac d’Espagne! — Vous allez me dire : Mais, Shéridan, c’est que ton- troisième acte ne valait pas les deux premiers; c’est qu’il ne valait rien du tout. — Cela n’est pas ! C'est le meilleur ! mais je continue : J’ai juré de vous convaincre. Au bout de six mois, la pièce des Rivaux, qui était tombée, est reprise. Grand succès ! immense succès! Mais aussi je n’avais pas mis le tabac d’Espagne, car je ne l’appelle plus même un habit. C’était pourtant la même pièce, la même comédie... C’était donc... mais vous êtes convaincus, et je n’ai pas besoin d’ajouter que cette nuit, si j’ai perdu cent livres sterling au jeu de Son Altesse, c’est que j’ai eu la faiblesse de jouer avec cette livrée taquine et maudite. Êtes-vous convaincus, bien convaincus? termina Shéridan en secouant l’habit tabac d’Espagne.
— Parfaitement convaincus, mon cher Shéridan. Une seule observation, si vous le permettez : Puisque cet habit, chaque fois qne vous le mettez, vous inflige quelque peine ou quelque malheur, pourquoi le mettez- vous?
Shéridan resta interdit, son habit à la main. Brisant vivement son embarras :
— Et si je ne le mettais pas, répondit-il vivement, quel droit aurais-je de l’insulter, de le maudire et de le fouler aux pieds?
La raison fut trouvée si merveilleuse, que toutes les cartes tombèrent des mains des joueurs comme emportées par une bourrasque.
— Pour moi, reprit Shéridan sans remarquer l’effet de sa logique sur les convives du prince de Galles, pour moi, je suis si pénétré de l’influence maligne de ce vêtement, que je parierais... oui, je parierais que si Charles Price lui-même le portait, il ne gagnerait jamais au jeu ; Charles Price, lui qui fait venir les rois et les as à sa volonté, qui gagne toujours, qui n’attend rien de la fortune, mais tout de son habileté, de sa prodigieuse escroquerie.
— Vous parlez de Price, dit le vicomte de Malden, comme s’il était encore vivant... est-ce qu’il n’a pas été?...
— 11 est, pardieu ! bien vivant, dit le prince de Galles, et je n’en doute pas, puisque c’est à moi qu’il doit la vie. Le jour de ma majorité politique, suivant l’usage, j’avais le droit de faire grâce à un certain nombre de condamnés.
.Price n’a jamais, je crois, versé le sang, je lui accordai sa grâce. Cependant je mis des limites à cette générosité dont je n’ai pas eu depuis à me repentir. 11 eût été imprudent de laisser Price reprendre ses anciennes habitudes. Je connaissais son miraculeux talent de faussaire, son adresse inimaginable à contrefaire les billets de banque. Je consultai lord Grafton, et lui et moi fûmes d’avis que les facultés de cet homme seraient utilement employées dans la confection si délicate des dessins, ornements, vignettes, fantaisies, lettres, chiffres empreints sur les billets de
banque. Il fut placé à la Banque, d’où il ne sort qu’une fois par mois, et encore suivi à distance par quelques constables, quoique Price, depuis sa grâce et son élévation à l’emploi de graveur unique de la Banque djVngleterre, ait pris des formes convenables, des dehors tout à fait d’un honnête homme. Price n’est presque plus reconnaissable : on le nommerait lord maire rien que sur sa bonne mine. *
— Eh bien ! je le répète, interrompit Shéridan, votre lord maire de Newgate, votre Charles Price lui-même, s’il redevenait filou comme autrefois, s’il endossait cet habit tabac d’Espagne...
— Fox, dit le prince au grand politique, vous qui n’avez pas un habit tabac d’Espagne, voulez-vous faire une partie avec moi ?
Fox et le prince de Galles s’assirent à la même table de jeu, tandis que Shéridan, conservant sa bouderie, alla se mettre dans un coin, après avoir toutefois passé ce fameux habit tabac d’Espagne dont il avait raconté l’histoire.
Quand le prince se fut assis, et tandis que Fox mêlait les cartes, un domestique était accouru sur un signe. Le prince lui donna tout bas un ordre. Le domestique s’éloigna.
— Shéridan compose, dit le prince au bout de quelques • minutes... il compose peut-être un poème en vingt-quatre chants sur son habit...
— La vie est bien trop courte pour écrire des poèmes en vingt-quatre chants, dit Fox en prenant une prise de tabac dans la tabatière qu’il plaçait toujours près de lui, soit en jouant, soit en écrivant. — N’est-ce pas, Shéridan, que la vie est trop courte pour les poèmes ou les poèmes trop longs pour la vie ?
— Ce n’est que trop vrai, répondit Shéridan d’une voix creuse; elle est si courte que...
L’arbre qui fournit la matière
De la modeste tabatière
Que Fox fait crier sous ses doigts,
Peut-être fournira le bois Dont on fabriquera sa bière 1 .
— Admirable ! dit le prince. Il est impossible d’exprimer d’une manière plus brève, plus spirituelle et plus poétique à la fois, la rapidité de la vie. Allons! si le tabac d’Espagne, sous forme d’habit, nuit au bonheur de notre cher poète, le même tabac, enfermé dans une tabatière, ne trouble pas sa verve pour le moment. Shéridan, écrivez ces vers sur mon album. Ces vers sont à moi : je vous les achète.
Le domestique auquel le prince avait donné un ordre, avant de s’asseoir à la table de jeu avec Fox, rentra dans la salle
1 Voici les trois vers anglais de Shéridan :
Of tbat same tree whicli gave the box, Now rattling in the band of Fox, Perhaps bis coflin sball be inade.