‹ Georges 3. Léon GozlanChapitre 18 sur 41 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Il était accompagné d’un homme d’un extérieur tout à fait convenable, mais bien loin encore d’être en harmonie avec les façons et les manières distinguées des personnages au milieu desquels il arrivait. Sans se déranger, le prince l’examina et lui dit :

— Priez M. Shéridan de vous prêter son habit.

— Son habit?...

— Mon habit?... dit Shéridan.

— Oui, votre habit.

— Et pourquoi ? demanda Shéridan.

Les yeux fins et pénétrants du nouveau venu semblaient dire aussi : Pourquoi cet habit?

— Shéridan, je vous en prie...

— Mais, mon prince...

— Je vous en prie, Shéridan... et vous, je vous l’ordonne.

Indécis, étonné, retirant un bras du fond de la manche, tandis que le personnage avec lequel il allait pratiquer l’échange d’habit en faisait autant, Shéridan ne savait ce que cela voulait dire.

• — Parbleu ! Shéridan... je suis étonné que vous ne deviniez pas, vous si fin.

— Je ne devine pas.

— N’avez-vous pas dit : Je gage que si Price lui-même mettait mon habit, il perdrait au jeu ?

— Je l’ai dit et je le maintiens !

— Eh bien ! Price vient de mettre votre habit...

— Price ! s’écria Shéridan.

— Price lui-même, ajouta le prince de Galles.

— Charles Price moi-même, dit Price.

— Et Price, continua le prince, — au grand étonnement, au grand plaisir et au grand amusement de tous les invités, — et Price, mon cher Shéridan, qui va faire la partie avec Malden, le plus fort joueur de nous tous, pour qu’il y ait quelque parité entre l’honnêteté intelligente et ce drôle, et ce... filou...

— Mon prince, dit Price dans le plus beau langage de salon, je ne suis plus un filou puisque vous m’avez placé à la Banque de Londres comme graveur, et je crois que je ne suis pas tout à fait un drôle, puisque vous me faites l’insigne honneur de m’appeler au milieu de vous.

Une légère rougeur alluma les joues du jeune prince qui ne savait pas encore qu’un homme de son rang élève tous ceux qu’il range sous sa familiarité. 11 venait de l’apprendre aux dépens de son amour-propre. Mais aussi, disons-le, qui aurait jamais cru que Charles Price, l’hôte de la forêt de Newgate, l’ami et le disciple du vieillard vert, changerait au point d’avoir la physionomie calme et béate, le maintien décent, la mise régulière et carrée d’un ministre

puritain; tout marron des pieds à la tête : redingote marron, gilet marron, culotte marron, bas marrons; regards et sourire marrons. C’était Price plus que jamais redevenu ce qu’il appelait lui-même être son oncle. Il était bien son oncle; il avait l’air de se respecter et de se vénérer.

Et Price se mit à jouer avec le vicomte de Malden qui, plus versé dans les choses de cour que le prince luimême, à ce moment de leur vie, ne fut pas blessé de faire la partie avec un homme d’une célébrité aussi équivoque que celle de son partner. Le prince l’avait ordonné, il obéissait. D’ailleurs, l’excentricité nationale admet bien d’autres fantaisies.

Voilà donc Charles Price, revêtu de l’habit tabac d’Espagne de Shéridan, échangeant des cartes avec le vicomte de Malden, sous les yeux attentifs d’une vingtaine de jeunes gens silencieux. Gagnera-t-il ? Perdra-t-il? Suivons bien ses mains! Voyons ! s’il fait sauter la coupe ! ou s’il prendra d’autres cartes ?

Et Price, entouré de montagnes d’or et de plusieurs collines, jetait ses cartes avec une netteté de gestes qui défiait les soupçons les plus éveillés.

— Mais il perd déjà dix guinées, dirent les jeunes et avides spectateurs de cette intéressante partie.

— Mais oui, il perd !

— 11 perd encore.

— Il a des jeux affreux !

— Jamais de belles cartes !

— 11 perd encore... mais oui !

— Il y est pour cent guinées !

— Pas possible ?...

— Que voulez- vous?..'. Malden semble choisir luimême ses cartes et choisir les meilleures.

— Price, en effet, a des cartes indignes, abominables.

Shéridan souriait du haut de son jabot.

— Price perd encore cinquante guinées !

— Cela fait cent vingt déjà de perdues.

— Cent cinquante, messieurs, dit Price traquillement.

— Cent cinquante ! !

— Oui, messieurs.

Shéridan souriait de plus en plus. 11 se pavanait.

Malden voulut s’arrêter.

Charles Price insista poliment.

Les cartes furent prises de nouveau.

— C’est jouer d’un malheur!... s’écrièrent tous les jeunes gens à la fois, envoyant Price perdre encore vingtcinq guinées.

— Un dernier coup, dit Pricé 1 , si Votre Seigneurie...

— Très-volontiers...

Les cartes furent battues, jetées et passèrent en éventail dans les mains des deux joueurs.

— Encore perdu !

— C’est Charles Price qui perd... Mais cet homme qu’on disait si subtil ! si...

— Deux cents guinées... messieurs. Les voici, monsieur le vicomte, en billet de banque.

Price prit dans son portefeuille plusieurs billets, et après les avoir comptés avec soin, les tendit au vicomte de Malden...

L’étrangeté n’était pas là : elle était dans Shéridan maniant, froissant, pétrissant les pans de son habit et s’écriant :

— Eh bien ! voyez-vous, même Price, même Price ! le grand Price ! l’incomparable Price, le Price des Price, qui ne peut pas gagner une seule fois, un seul penny, avec cet infernal habit tabac d’Espagne!

— Que veut dire?... demanda Price en rendant à Shéri-

dan son habit, Price qui ignorait tous les détails de la comédie oîi l’on venait de lui donner un rôle.

— Rien, rien, Price... un fait indifférent pour vous.

— Vous pouvez vous retirer maintenant, lui dit le prince de Galles.

— Pardon, dit Shéridan satisfait comme le soleil quand il a dispersé la pluie ; pardon, je voudrais , mon prince, vous demander la permission de retenir Charles Price encore quelques minutes. «

— J’y consens.

— Et celle, ajouta Shéridan, de voir Charles Price faire encore une partie de cartes avec qui vous voudrez; mais cette fois, sous son propre habit marron.

— J’y consens, cher Shéridan, et c’est avec moi qu’il la fera. A nous deux, Price !

Price salua, et reçut noblement les cartes des mains du prince de Galles.

Après quelques échanges de cartes, les spectateurs purent manifester leur opinion ou plutôt se communiquer leurs observations.

— Ah ! cette fois, c’est Price qui gagne.

— Il gagne cent livres au prince.

— Cent vingt, s’il vous plaît.

— Cent cinquante !

— Cinq cents ! ! !

— Oui, messieurs, cinq cents livres, dit le prince en se levant... cinq cents livres!...

— Que Price n’eût jamais gagnées avec mon odieux habit; qu’il a gagnées parce qu’il a quitté mon habit, dit Shéridan en montant sur une table et en gesticulant d’un air de triomphe. Tu es bien heureux, Price, que je t’aie conseillé de prendre ta revanche sous ton propre habit...

— Hum ! hum ! fit Price peu convaincu.

— Cependant, tu avais perdu deux cents guinées.

— Hum ! hum!

— Tu as rattrapé cinq cents livres en reprenant ton habit.

i — Hum! hum !

— Que. veulent dire tous ces hum ! hum!

— D’abord, dit Price en riant et sur le seuil de la porte, les deux cents guinées que j’ai payées au vicomte de Malden en billets de banque ont été payées... en billets faux... car je ue veux tromper personne ici.

— Ils étaient faux? dit le prince.

— Ils le sont encore, prince... Tenez, ajouta Price en coupant un coin à deux billets de banque, pris, l’un dans ceux qu’il avait donnés à M. de Malden, l’autre dans sa propre poche, et en les brûlant ensuite à deux bougies éloignées : la fumée de celui-ci est blanche: c’est le bon; la fumée de celui-la est rousse: c’est le faux. Les billets que j’ai gagnés au prince, fumée blanche ! très-blanche !...

— Bravo! Price! bravo!

— Vous voyez, illustre monsieur Shéridan, je retouche les habits avec les ciseaux de la fortuné. Et je suis poète, moi aussi!...

— Coquin , lui dit le prince, tu m’as donc volé cinq cents livres?

— Mille livres, mon prince.

— Cinq cents.

— Non, mille!

— Tu m’as donc escroqué les cinq cents autres?

— Prince, je vous devais de vous prouver mon habileté en vous trompant ici tout le premier, vous qui m’avez fait placer à la banque pour mon habileté; et j’ai doublé la somme que je vous ai gagnée, pour me prouver à moimême que je n’étais pas descendu dans ma propre opinion.

Du reste, je suis prêt à reprendre les billets faux du vicomte de Malden, et à les remplacer par les vrais que je vous ai gagnés. Fumée blanche contre fumée rousse.

Le prince fit signe à Price de se retirer.

— Monsieur Shéridan, dit Price en s’en allant, vous êtes membre de la chambre des communes ?

— Oui.

— Vous êtes l’ami du prince de Galles?

— J’ai cet honneur.

— Vous aimez le plaisir, les fêtes et prodigieusement les jolies femmes ?

— Achève!

— Vous jouez avec délices?...

— Oui... Achève donc!

— Vous n’êtes pas riche...

— Non ! oh ! non !... mais enfin?...

— Eh bien, remerciez -moi, monsieur Shéridan ; je viens de rendre un gra^d service à votre probité politique... J’ai coupé les deux poches de votre habit tabac d’Espagne : Vous ne pourrez jamais y mettre le prix de votre conscience.

Price qui, comme tous les grands voleurs, connaissait profondément les hommes, venait de donner à Shéridan une de ces leçons que le poète recevait peut-être pour la première fois, mais dont l’homme politique ne profita pas toujours.

Charles Price se retira à reculons et avec force saluts adressés à la société ébahie de Carlton-house.

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